La littérature française vient de faire une perte réelle, et depuis
Sainte-Beuve elle n'avait pas vu disparaître un écrivain du talent et de
la valeur de Philarète Chasles. Critique érudit et profond, professeur
éloquent, M. Philarète Chasles avait marqué d'une façon inoubliable dans
l'histoire des lettres au XIXe siècle. C'était une figure toute
particulière et bien personnelle, un homme autant qu'un littérateur, et
dont le tempérament fougueux, l'esprit sans cesse en éveil, la vigueur
militante, s'alliaient à la plus exquise distinction de style et
savaient revêtir tour à tour la forme la plus aimable et la plus
colorée.
M. Philarète Chasles avait bien près de soixante-quatorze ans lorsqu'il
est mort à Venise, et certes ou n'eût jamais deviné que cette
individualité si vivante, si pétulante encore, était si près de sa fin.
Il portait, depuis quelques années, sa barbe entière, devenue toute
blanche, et il ne ressemblait guère à ce qu'il était, il y a quelque dix
ans, peigné, sanglé et la moustache cirée. Il avait plus de majesté et
semblait avoir quelque chose de plus robuste avec cette barbe de
vieillard. Philarète Chasles était né à la fin du siècle passé, le 8
octobre 1799, à Mainvilliers, près de Chartres. Son père, Louis Chasles,
député d'Eure-et-Loire à la Convention nationale, ancien abbé et
professeur de rhétorique, lui avait fait donner deux prénoms tirés du
grec, à la mode du temps, Euphémon et Philarète. C'était une figure
énergique, ce vieux conventionnel, dont M. Philarète Chasles a plus
d'une fois évoqué la mémoire dans ses écrits. Envoyé comme commissaire
de la Convention à l'armée du Nord, il fut blessé d'un éclat d'obus à la
bataille d'Hondschoote et revint à la Convention avec une jambe de bois.
A la suite des journées de germinal, il devait être enfermé à Ham, où il
devait rester jusqu'à l'amnistie du 4 brumaire. On comprend que le jeune
Philarète Chasles ait été élevé par lui dans les principes du XVIIIe
siècle et dans les idées patriotiques de la Révolution. A onze ans, le
futur écrivain entrait au prytanée militaire de Saint-Cyr, puis au lycée
d'Angers, et enfin il apprenait un métier, celui d'imprimeur, le vieux
conventionnel voulant qu'au besoin son fils put vivre de ses mains.
C'était en 1815. L'imprimeur était, paraît-il, mal noté de la police de
Louis XVIII. Un beau jour on vînt l'arrêter, lui et son apprenti,
Philarète Chasles, qui fut jeté à la Conciergerie. Ce fut Chateaubriand
qui s'interposa pour l'en faire sortir. Philarète Chasles partit pour
l'Angleterre, et jusqu'à l'année 1825, pendant dix ans, il voyagea. Il
étudia la langue et la littérature anglaise, il alla en Allemagne juger
sur place la science et les esprits d'outre-Rhin, il dut enfin à cette
sorte d'exil l'originalité même de son talent. En effet, de retour en
France, il devait s'attacher à faire connaître chez nous ce que nous
ignorons volontiers, c'est-à-dire les littératures et les pays
étrangers. Il fut le véritable initiateur de notre patrie à la
connaissance de ses voisins. Loin de procéder par l'imitation ou le
pastiche, comme le faisait alors volontiers l'école romantique,
Philarète Chasles analysait les oeuvres originales de nos voisins, les
éclairait par l'étude des moeurs, des milieux où elles s'étaient
produites, et, en somme, il donnait le premier l'exemple de
l'application d'une théorie qu'on a développée plus tard: l'oeuvre
expliquée par le tempérament et la race de l'ouvrier. C'est M. Chasles
qui, par exemple, divisa les littérateurs en deux grands camps, si je
puis dire, le camp des latins et celui des germains. Depuis lui, que de
variations n'a-t-on point faites sur ce thème et combien en fera-t-on
encore!
Pendant quarante ans, Philarète Chasles continua cette oeuvre commencée
au lendemain de sa vingt-cinquième année. Il popularisa en France
l'étranger; il ouvrit, en quelque sorte, de nouveaux débouchés à
l'esprit gaulois, et, dans ce libre échange des trésors littéraires, son
intervention fut décisive. La réputation dont jouissait ce maître de la
critique ne fut jamais proportionnée à son mérite. Lorsqu'en 1825 il
concourut par l'_Éloge de de Thou_, l'Académie française partagea son
prix entre lui et M. Patin; en 1827, même partage entre Philarète
Chasles et Saint-Marc Girardin pour le concours sur la marche et les
progrès de la langue et de la littérature française au XVIe siècle. Mais
quelles destinées diverses attendaient ces lauréats! Qui eût dit que,
des trois, le plus remarquable, Philarète Chasles, recevrait le moins
d'honneurs dans sa vie! Philarète Chasles, en effet, vécut simple
littérateur et mourut professeur du Collège de France. Ce n'est pas
assez, mais il aura eu du moins cette consolation de sentir, en son for
intérieur, que, parmi les trente ou quarante volumes qu'il laisse après
lui, dix au moins seront conservés par la postérité, et tous peut-être
consultés par les érudits à venir. C'est, en effet, une véritable
encyclopédie personnelle que l'oeuvre de Philarète Chasles, et qui part
de l'antiquité grecque et latine pour arriver jusqu'aux auteurs
contemporains. Tandis que Sainte-Beuve se contente d'étudier plus
spécialement les écrivains de souche française, de notre terroir, la
curiosité de Philarète Chasles est plus grande, ses recherches sont plus
étendues. Il est moins exquis, mais plus vaste.
Poète, philosophe, moraliste, Philarète Chasles fut en quelque sorte un
critique _humouriste_, un _essayiste_, dans le genre anglais. Ce n'est
point sans cause qu'il aima toujours ce pays de refuge où il avait connu
Byron et ses amis. Et, entre toutes ses oeuvres, qui sont fort
nombreuses, on relira avec plaisir les études sur l'Angleterre, d'un
intérêt si profond et d'un charme si grand. Au reste, il faut tout
relire dans Philarète Chasles, et on connaîtra intimement cette
attirante physionomie littéraire lorsqu'on aura médité un petit livre de
_Pensées_ qu'il publia, il y a six ou sept ans, sous ce titre:
_Questions du temps et problèmes d'autrefois._ Là, le professeur
entraînant a résumé tout ce qu'il pensait sur l'histoire, la vie
sociale, la littérature. C'est un choix, c'est le dessus du panier de
son talent. Mais qui nous rendra l'orateur imprévu, bouillant, curieux,
impétueux, ironique, incisif, enthousiaste, du Collège de France? Encore
une fois, c'est une perte profonde pour les lettres françaises que la
mort d'un tel homme, et la mort n'a plus, hélas! à courber dix fronts
encore pour avoir abattu toutes les têtes qui dépassent aujourd'hui la
moyenne des hommes de ce temps.
Jules Claretie.