«Châtillon-sur-Seine, le 30 juillet 1818.
«Monsieur le duc, j'ai reçu, il y a peu de moments, la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 juillet, et je ne perds pas un
instant pour y répondre.
«Je regrette que le mode de publication que j'ai choisi ait été blâmé
par le roi. Il m'avait paru le plus simple et le plus naturel, et que je
ne pouvais m'adresser qu'au ministre qui avait reçu mes rapports.
Puisque Sa Majesté le désapprouve, j'expédie par estafette l'ordre de
suspendre cette impression, s'il en est encore temps, et j'indique la
nouvelle rédaction qui sera suivie. Je n'ai pu avoir l'intention de
rappeler au roi ses devoirs et de lui tracer la conduite qu'il a à
tenir; une pareille pensée ne pouvait venir à mon esprit, et, si dans la
lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, je suis entré dans quelques
développements, j'ai eu pour objet de répondre aux principaux arguments
qui ont été faits contre l'écrit du colonel Fabvier et de le défendre
dans ses principales parties.
«Trouvez bon, monsieur le duc, que maintenant je revienne sur la
nécessité de cette publication, et que je justifie de nouveau la
résolution que j'ai prise de la faire.
«Il n'a pas tenu à moi que toute cette longue affaire n'ait été étouffée
dès son principe. J'ai montré une longue patience à supporter des
injures et des accusations odieuses. Lorsqu'elles ont pris un caractère
officiel, il était impossible de se taire. Il fallait que quelqu'un
parlât. Le mode le plus simple était que le ministère publiât ce qu'il
fallait pour fixer l'opinion. Vous pouvez vous rappeler que, dans une
longue conversation que j'eus avec vous à la Chambre des pairs, je vous
témoignai que je ne demandais pas mieux que de ne point entrer en lice
pourvu que l'on employât ce mode de réparation, mais vous me le
refusâtes formellement. J'avais reçu, il est vrai, un témoignage public
de la satisfaction du roi; mais M. de Chabrol, qui s'était mis à la tête
de mes accusateurs, et qui contribuait à égarer l'opinion, n'avait-il
pas reçu lui-même un témoignage de sa bienveillance, et de plus
n'était-il pas investi de sa confiance par la place qu'on lui avait
donnée? N'était-ce pas alors au ministère à détruire, par une démarche,
l'influence fâcheuse qu'exerçait M. de Chabrol, et pouvait-il hésiter à
se prononcer entre celui qui avait arrêté les maux de Lyon et les avait
réparés autant qu'il était en son pouvoir, et celui sous les auspices
duquel cette ville avait été bouleversée?
«Je voulais écrire alors. Ce fut par déférence pour les désirs du roi
que je m'abstins de le faire moi-même. D'autres s'en chargèrent. Je suis
resté impassible au milieu de toutes les discussions qui ont eu lieu;
mais personne ne pouvait supposer que, lorsque mes amis s'exposaient
pour moi, je les abandonnerais au moment du danger.
«Lorsque les affaires de Lyon ont été agitées à la Chambre des députés,
et que les ministres ont pris la parole, ils n'ont pas paru en général
avoir l'intention de me défendre, et la rédaction de leurs discours a
été telle, que beaucoup de gens en ont conclu le contraire.
«Vous n'ignorez pas non plus, monsieur le duc, que primitivement
quelques ministres, par leurs opinions personnelles, avaient donné des
armes aux détracteurs de ma conduite à Lyon, et vous ne pouvez pas
trouver extraordinaire que j'aie ressenti vivement ce que cette marche
avait de blessant pour moi.
«Au moment où le colonel Fabvier est attaqué en calomnie devant les
tribunaux, devais-je garder le silence? Il y aurait eu de la lâcheté,
et, grâce à Dieu, il n'est pas dans ma nature de pouvoir m'en rendre
coupable. Devais-je garder le silence pour être appelé en témoignage et
jouer un rôle ridicule et forcé? Devais-je garder le silence pour être
obligé d'intervenir plus tard dans cette affaire, qui peut changer de
nature par la discussion dont elle sera l'objet, par la manière dont
elle sera traitée suivant les passions ou les caprices des avocats, et
voir mon nom mêlé avec des manifestations de principes qui ne seraient
pas les miens et qui me placeraient dans une attitude opposée aux
devoirs que j'ai à remplir? Non, sans doute. Il fallait que je prisse un
attitude convenable, et, pour cela, m'expliquer nettement aujourd'hui
que la cause est simple, et c'est ce que j'ai eu l'intention de faire.
«Enfin, monsieur le duc, dans toutes les circonstances, ma démarche en
faveur du colonel Fabvier était conforme aux convenances et aux règles
de la plus stricte équité; mais elle est devenue un devoir impérieux
pour moi aujourd'hui que le colonel Fabvier éprouve une injustice qu'il
n'avait nullement méritée, et qui lui fait perdre son emploi, et, par
conséquent, tout son avenir. Il ne peut certainement y avoir que
l'intention de le punir de la conduite qu'il a tenue, quoiqu'il n'ait
été mû que par des sentiments louables et généreux, qui puisse expliquer
l'éloignement du corps de l'état-major d'un des officiers les plus
distingués de l'armée française, d'une haute capacité, couvert de
blessures, et qui a aussi donné des preuves irréfragables de sa fidélité
au roi, puisqu'il est du très-petit nombre de ceux qui, quels qu'aient
été les moyens de pouvoir et de séduction employés auprès d'eux, ont
refusé toute espèce de serment pendant les Cent-Jours.
«Je vous demande, monsieur le duc, d'être assez bon pour mettre cette
lettre sous les yeux du roi, afin qu'il connaisse bien tous les motifs
qui m'ont dirigé dans cette circonstance.
«Recevez, etc.»
[Illustration: Carte des Provinces Illyriennes pour l'intelligence du
(illustration tronquée.)]