M. de Richelieu avait quitté la France avant la Révolution, pour aller

chercher les aventures et faire la guerre contre les Turcs dans l'armée

russe. À la prise d'Ismaïlow, il monta à l'assaut d'une manière

brillante. Resté en Russie, quand la Révolution se fut développée en

France, il y prit du service. Il eut le commandement d'Odessa, qu'il

administra avec sagesse et dont il est comme le créateur. Jamais M. de

Richelieu n'adopta les principes, les idées et les préjugés de

l'émigration, son penchant et ses opinions le portaient plutôt du côté

des idées nouvelles et libérales. Revenu en France à la Restauration, il

resta en 1814 sans emploi, s'en tenant à sa charge de cour de premier

gentilhomme de la chambre, dont l'année de service n'était pas arrivée.

Il suivit le roi à Gand et revint à Paris, où on jeta les yeux sur lui

pour occuper la place de premier ministre. D'abord compris dans le

ministère Talleyrand, comme ministre de la maison du roi, il avait

refusé pour ne pas se trouver dans une position inférieure et pour

éviter d'avoir Fouché pour collègue.

M. de Richelieu, connaissant peu la France, avait le sentiment de son

ignorance des choses et des hommes. D'un esprit assez peu étendu, mais

d'une conception facile, il réunissait à une grande défiance de lui-même

un amour-propre très-irritable. Les meilleures intentions l'animaient;

son amour du bien public, sa délicatesse et sa probité ne sauraient

être placées trop haut; mais, irrésolu, indécis dans le choix de ses

moyens, son incertitude sur la marche à suivre était augmentée par celle

plus grande encore d'un homme fort vertueux, qui exerçait sur lui un

grand empire, M. Lainé, depuis entré dans son ministère.

M. de Richelieu m'a donné l'idée d'un homme auquel on imposerait la

tâche de parcourir dans l'obscurité une longue suite d'appartements dont

il ne connaîtrait la distribution que d'une manière imparfaite. Cet

homme marcherait à droite, à gauche, reviendrait sur ses pas,

franchirait une porte, puis s'arrêterait pour essayer de s'orienter. Tel

était M. de Richelieu en politique. Son caractère honorable et modéré

inspirait l'estime et la confiance, sa mort a été un malheur. Un homme

comme lui ne sauve pas un pays, mais il l'empêche de périr tel jour et à

telle heure. Il est un point d'arrêt, et donne du répit en appelant la

confiance des honnêtes gens. S'il eût vécu, peut-être fût-il rentré aux

affaires à l'époque du ministère Martignac. Alors ce ministère aurait eu

un centre, un point d'appui, et cette administration, misérable par le

peu de force des gens qui la composaient, aurait peut-être pris quelque

consistance et quelque dignité.

M. de Vaublanc avait été préfet de la Moselle sous l'Empire, et avait

suivi le roi à Gand. En ce moment il était préfet des Bouches-du-Rhône.

Homme vain, médiocre et ridicule, il s'était jeté avec une violence sans

égale dans l'exagération. Ses prétentions se portaient sur tout; son

éloquence était une réunion de mots sonores, mais vides de sens; ses

opinions celles des plus violents de son parti. Il se croyait le premier

écuyer du monde, et engagea le sculpteur Lemot à venir le voir pour

modeler, d'après lui, la statue équestre de Henri IV. Il avait, sur

l'emploi de son temps, des idées si singulières, que, montant à cheval

dans son jardin pour sa santé, il y donnait en même temps ses audiences.

La naïveté de son amour-propre passe toute croyance. Je lui ai entendu

dire, tout haut et de bonne foi, que la Chambre de 1813 n'avait fait

qu'une faute, une grande faute, c'est de ne pas l'apprécier à sa juste

valeur. «Il fallait, disait-il, qu'elle m'élevât des statues.» Cet homme

ne pouvait marcher avec M. de Richelieu, dont le caractère modéré et

raisonnable était l'opposé du sien. Au surplus, il a proclamé une grande

vérité à la tribune, démontrée de plus en plus par le temps, en disant

que le gouvernement représentatif n'a pas été inventé pour le repos des

ministres.

M. de Marbois, ancien magistrat, a occupé, dans sa jeunesse,

l'intendance de la Dominique, où il a laissé des souvenirs honorables.

D'un esprit étroit et essentiellement maladroit, il n'a jamais pris la

parole à la Chambre des pairs sans nuire à la cause qu'il défendait.

Ministre du trésor sous Napoléon, une crise financière fut au moment

d'arriver par son incapacité. Napoléon, me parlant de lui un jour à

cette époque, me dit: «C'est un honnête homme, un bon garde de trésors,

mais un imbécile; il imagine qu'on ne peut pas mentir.» De moeurs

rigides, d'un caractère austère, sa faiblesse est extrême, quoique sa

figure triste, son âge avancé et sa contenance sérieuse lui donnent

l'apparence de la sévérité. Aussi l'a-t-on comparé à un roseau peint en

fer. Il s'est prêté, dans l'épuration des tribunaux, à toutes les

exigences du parti, sans pouvoir jamais désarmer sa haine. Un petit

ouvrage écrit par lui, la _Conjuration d'Arnold_, aux États-Unis, est

rempli d'intérêt et un modèle de style.

M. Corvetto était un célèbre avocat de Gênes. C'était un homme d'un

esprit fin et piquant. Il a établi de bonnes doctrines d'administration

et fondé le crédit dans le budget de 1816; mais, le premier, il a placé

l'administration dans les Chambres, en faisant voter les dépenses et

l'emploi des fonds, au lieu de s'en tenir au vote de l'impôt, comme le

prescrit seulement la Charte. Il eût rempli la double condition de

l'ordre et de la prérogative royale en se bornant à présenter le budget

des dépenses seulement pour mémoire et comme renseignement,

l'affranchissant ainsi du vote législatif. D'une grande dévotion, il

passait pour honnête homme, mais avait près de lui un gendre nommé

Schiaffino, d'une réputation vénale et réputé un grand fripon. Du reste,

je l'ai trop peu connu pour donner des détails plus étendus sur lui.

Le duc de Feltre avait été ministre de la guerre sous Napoléon, et, à ce

titre, les gens qui réfléchissent peu, et c'est le plus grand nombre, le

croyaient un homme supérieur. La manière dont le ministère de la guerre

était organisé alors prouve, au contraire, qu'il n'y avait rien à

conclure de semblable, ou plutôt que c'était un homme d'une grande

médiocrité.

Le ministère de la guerre se compose du personnel et du matériel. Or,

sous l'Empire, les deux branches étaient séparées, et chacune avait un

ministre spécial pour la diriger. Le personnel se compose des plans de

campagne, de l'avancement, des récompenses, de l'organisation, de la

solde et de la justice militaire. Sans doute, personne n'imagine que les

plans de campagne de Napoléon étaient faits par le duc de Feltre. Le

travail de l'avancement et des récompenses était présenté par les

maréchaux commandant les corps d'armée au major général, qui, après les

avoir soumis à l'Empereur, expédiait les lettres d'avis, et ensuite

envoyait le travail arrêté au ministre de la guerre pour l'expédition

des brevets. Les organisations accidentelles des régiments provisoires,

des régiments de marche, étaient faites par le major général,

quelquefois par l'Empereur lui-même, et renvoyées ensuite au bureau de

la guerre pour l'expéditoire des ordres. Il restait donc la solde et la

justice militaire; et encore la solde, sauf les garnisons de

l'intérieur, ne se payait jamais que sur les ordres spéciaux de

Napoléon. Le ministre de la guerre n'était donc rien du tout à cette

époque, ou seulement une griffe et un garde des archives.

Le duc de Feltre avait parcouru la plus grande partie de sa carrière

dans des emplois d'administration. Attaché, en 1793, au bureau

topographique militaire de la Convention, il n'avait servi activement

que jusqu'au grade de chef d'escadron, et, s'il avait paru à l'armée,

c'était pour occuper des emplois de gouverneur de territoire. On ne

pouvait donc plus le ranger parmi les militaires, et, sous Napoléon, il

n'avait pas une seule chance pour arriver à la dignité de maréchal. Il

se jeta à corps perdu dans les idées de réaction et de vengeance, et

avec d'autant plus de plaisir et d'attrait, que, n'étant pas militaire

et en portant l'habit, il était l'ennemi des gens de guerre véritables,

dont il jalousait la gloire, l'éclat et la considération. Il professa

donc des opinions d'une grande sévérité contre les fauteurs de la

rébellion, et fit cette ordonnance de catégories si célèbre, qui devait

aligner à jamais les esprits; car, chose inouïe! dans les dernières

classifications, dans celles qui renfermaient les dispositions les plus

rigoureuses, se trouvait tout ce qui avait quelque valeur et faisait la

gloire et la force de l'armée.

Le duc de Feltre, nommé ministre peu de jours avant le 20 mars, en

remplacement du maréchal Soult, avait suivi le roi à Gand, et cette

marque de dévouement, jointe à l'exagération de ses opinions, lui avait

donné beaucoup de crédit parmi les royalistes. Il serait allé à Gand,

même sans y être appelé par ses fonctions, à cause du sentiment de ses

torts en 1814 et de la conduite misérable qu'il avait tenue à l'époque

du 30 mars. Il redoutait beaucoup de se retrouver en présence de

Napoléon, et prit à Gand, lui, ancienne création du régicide Carnot, des

sentiments qui l'auraient rendu digne de la première émigration. Renvoyé

du ministère au retour et éloigné par Talleyrand des affaires, il resta

le point de mire des royalistes, et fut destiné à entrer dans la

première combinaison ministérielle faite dans un autre esprit: aussi le

donna-t-on à M. de Richelieu pour collaborateur. Une vanité de naissance

incroyable, dont rien ne peut donner l'idée, était caractéristique chez

le duc de Feltre. Simple gentilhomme, il s'est ruiné à acheter des

titres et à se faire faire une généalogie. Il en est venu au point de

trouver, pour souche de sa famille, une maison souveraine. Comme les

libéraux de notre temps ont souvent été courtisans à d'autres époques,

il a obtenu de M. de Las-Cases de l'indiquer dans son ouvrage comme

descendant des Plantagenets. Cette manie du duc de Feltre a dû servir,

dans de pareilles circonstances, à l'égarer dans sa conduite politique.

Du reste, homme probe et délicat, il est mort sans fortune après avoir

occupé d'assez grandes places, et pendant assez de temps pour pouvoir

s'enrichir.

M. Dubouchage, nommé ministre de la marine, sans manquer de finesse,

était de la plus grande médiocrité. Officier dans le corps de

l'artillerie, étant entré avant la révolution dans le 8e régiment,

chargé du service des colonies, il avait passé au département de la

marine. Après avoir fait sa carrière dans ce service obscur, à la

Restauration il marqua par ses opinions exagérées. Appartenant à une des

meilleures familles du Dauphiné, il se trouva en évidence, et M. de

Vitrolles, son compatriote, servit à le grandir dans l'espérance d'en

tirer parti pour son propre compte. On peut avoir une idée des lumières

de M. Dubouchage et de son esprit de courtisanerie par le fait suivant.

Il imagina d'établir l'école des aspirants de la marine dans la ville

d'Angoulême, uniquement à cause du nom que portait M. le duc

d'Angoulême, grand amiral. Les hommes les moins éclairés savent que l'on

ne saurait trop tôt accoutumer à la mer les jeunes gens destinés à ce

service. L'habitude des choses ne saurait être donnée de trop bonne

heure; et, en vérité, il serait plus convenable de faire accoucher les

mères des marins à bord des vaisseaux, que de voir les jeunes gens y

monter pour la première fois à dix-huit ans. Mais M. Dubouchage aimait

mieux recevoir une expression de faveur de cour que d'avoir la

conscience d'une action utile.

Je finirai d'esquisser ce tableau en essayant de faire le portrait de M.

Decazes, appelé, peu après la formation de ce ministère, à en faire

partie.

M. Decazes appartient par sa naissance à la classe bourgeoise; sa

carrière a été la magistrature. Né avec de l'esprit, de l'activité et de

l'ambition, trop jeune pour avoir joué un rôle pendant la Révolution, il

a commencé à être quelque chose seulement sous l'Empire, en s'approchant

de la famille impériale. Il occupa le poste modeste de secrétaire des

commandements de Madame-Mère. Né dans le Midi, où les opinions

bourboniennes s'étaient déclarées avec force, il fut favorable à la

Restauration. Sans être entré dans les intrigues qui l'ont appelée, il

servit fidèlement les Bourbons en 1814. À l'époque du 20 mars et pendant

les Cent-Jours, il leur montra un grand dévouement. Au retour du roi,

fort vanté pour son activité et les sentiments qui l'animaient, il fut

fait préfet de police. La méfiance inspirée par Fouché, son chef, ajouta

à son importance, et bientôt des rapports immédiats s'établirent entre

lui et le roi. M. Decazes plut au roi; son esprit vif, son adresse, les

efforts qu'il fit pour satisfaire sa curiosité et l'amuser devaient le

faire réussir. Il affichait pour la capacité supérieure de Louis XVIII

une admiration sans bornes, et eut grand soin, pendant toute sa faveur,

de faire comprendre au roi que, n'étant et ne pouvant être, en affaires

politiques, que son élève, ses succès étaient entièrement son ouvrage.

Ce genre de flatterie réussit toujours auprès des souverains. Moins la

force de leur caractère et l'étendue de leurs facultés leur donnent les

moyens de gouverner, plus ils tiennent à paraître les posséder. Aussi,

quand ceux qui portent le fardeau leur rapportent tout, ils sont bientôt

l'objet de leur affection la plus tendre. Le prince les identifie avec

lui-même.

M. Decazes, comme homme privé, est doué de beaucoup de qualités. Son

coeur est chaud, fidèle à l'amitié et serviable; son caractère est

loyal. Son esprit, un peu léger, l'empêche souvent de réfléchir assez

mûrement avant d'agir. Ses opinions sont modérées, et il comprend le

pays en homme sensé. Peut-être n'a-t-il pas vu d'assez haut la nécessité

de créer de grandes existences politiques et de donner plus de

consistance aux provinces pour suppléer à l'insuffisance de

l'aristocratie. Arrivé très-jeune et trop vite aux affaires, s'il fût

venu au pouvoir avec plus d'expérience, il aurait beaucoup mieux fait.

Il eut tort de se brouiller avec l'héritier du trône. Cette faute

impardonnable lui a suscité des obstacles et des embarras de toute

espèce dont il est impossible de se figurer l'étendue. S'il se fût

appliqué à lui plaire, il eût réussi; mais il rompit en visière quand

des négociations l'auraient sauvé, et, après avoir rompu, il ménagea un

parti qui voulait le perdre et qu'il eût dû alors écraser. On en jugera

à l'occasion des affaires de Lyon. Sa marche fut incertaine quand il eût

fallu tout briser; et elle fut trop tranchée et trop décidée au moment

où il eût été sage de louvoyer pour éviter de se faire des ennemis. Une

immense fortune aurait pu être son partage, et, l'ayant dédaignée, il

est sorti des affaires avec des dettes. Il a une tournure élégante, une

fort belle figure, une élocution facile. Ses amis lui sont restés

fidèles dans toutes ses différentes fortunes. Je n'ai jamais cessé

d'être du nombre, parce que je lui ai trouvé des qualités de coeur

toujours rares à rencontrer. Il chercha à se créer un appui dans M. le

duc d'Angoulême, et fit de grands efforts pour lui plaire; mais il en

obtint peu de secours au moment où arriva la crise qui l'a renversé.

Voilà quels étaient les collaborateurs de M. de Richelieu dans son

premier ministère. Les travaux politiques du reste de l'année se

bornèrent à la formation des listes destinées à être annexées aux

ordonnances de proscription, à l'établissement des catégories pour

l'armée, et à deux lois rendues, une sur la liberté individuelle, et

l'autre sur les cris séditieux. La première fut l'objet de vifs débats,

et j'y pris part à la Chambre des pairs. On sentait le besoin d'investir

le gouvernement de pouvoirs plus étendus; mais le développement qui leur

fut donné devait faire frémir. La faculté de faire arrêter, transmise à

tout ce qui était officier de police judiciaire, descendait si bas, que

c'était renverser l'ordre de la société. Je croyais nécessaire de donner

le droit d'arrestations arbitraires aux ministres sur leur

responsabilité, et c'est l'opinion que je soutins de toutes mes forces.

On applaudit à mes paroles, mais le résultat ne fut pas conforme à mes

espérances. Vinrent ensuite les condamnations de la Bédoyère, Ney et

Lavalette, dont j'ai parlé.

On se rappelle avec quelle ardeur et quel enthousiasme la Restauration

avait été reçue dans le Midi, en 1814; on se rappelle aussi ce symptôme

si remarquable de l'opinion d'alors, que l'Empereur détrôné, marchant

sous la sauvegarde des puissances, fut obligé de se déguiser en officier

autrichien pour pouvoir traverser le pays en sûreté. Ces sentiments

avaient reçu une nouvelle énergie par les événements des Cent-Jours. On

avait couru aux armes à Marseille pour s'opposer à la marche de

Napoléon. On accusa même dans le temps le maréchal Masséna d'avoir

paralysé le zèle des gardes nationales. Un calcul de temps et de

distance a démontré la fausseté de cette accusation. Les gardes

nationales, rassemblées à Marseille par suite de la nouvelle du

débarquement à Cannes, ne pouvaient pas arriver à temps pour disputer le

passage de la Durance à Napoléon. Ainsi on ne pouvait pas accuser le

prince d'Essling d'avoir favorisé la marche de l'Empereur. Sans doute,

la révolution qui s'opérait ne lui était pas désagréable; mais il ne fut

pas dans le secret du retour de Napoléon, et il n'y a aucun reproche à

lui faire avec justice. On connaît la violence des passions des

Méridionaux et avec quelle facilité ils portent tout à l'excès. Si l'on

pense à la désorganisation que deux révolutions successives avaient

produite, à cette nuée d'ambitieux, d'intrigants qui surgit de toute

part, à chaque occasion, on se fera le tableau de l'agitation d'alors.

Des assassinats, des emprisonnements, eurent lieu dans le Midi, et, les

idées religieuses donnant un nouveau développement aux haines, bientôt

la nécessité de la résistance se fit sentir. On arriva à la pensée de

renverser un parti qui opprimait, le gouvernement qui le soutenait, et

ces idées coupables se transformèrent promptement en projets et en

espérances criminelles.

À cette époque, c'est-à-dire au mois d'avril 1816, le ministère se

modifia. Les fautes sans cesse renouvelées de Vaublanc, le ridicule dont

il était couvert et son incapacité démontrée décidèrent M. de Richelieu

à proposer au roi son renvoi. Son remplaçant fut M. Lainé, homme

austère, d'un caractère modéré, mais faible, grand orateur et homme de

bien. On renvoya aussi M. de Marbois, qui était tout à fait au-dessous

des circonstances, et, de plus, très-impopulaire à la Chambre, et on le

remplaça par M. le chancelier Dambray, qui reprit les sceaux.

Le Dauphiné devint le théâtre des premières agitations. La révolte, dont

Didier était le chef, éclata et fut réprimée immédiatement par le

général Donadieu, commandant à Grenoble. La folie de cette entreprise

était démontrée par la faiblesse des moyens des conspirateurs et

l'époque choisie pour son exécution, car le succès était impossible. En

supposant d'abord un résultat favorable, il ne pouvait être qu'éphémère,

la présence des étrangers, établis sur la frontière avec une armée

d'observation formidable, dans le but avoué de maintenir l'ordre en

France, était un obstacle insurmontable au succès des mécontents. Mais

le concours de l'armée d'occupation ne fut pas nécessaire: les troupes

placées à Grenoble, suffisantes pour réprimer le mouvement, dispersèrent

quelques révoltés en armes. Il y eut quelques hommes tués, d'autres

arrêtés et jugés; vingt et un condamnés à mort, et dix-sept exécutés,

mesure qui parut dans le temps d'une grande rigueur. Aucune révélation

importante ne fut faite; on connut seulement le nom du chef, Didier,

homme courageux, entreprenant, mais inconsidéré. Il échappa aux

premières poursuites, se réfugia en Savoie; mais, son arrestation ayant

été mise à prix, il fut livré. Il monta sur l'échafaud et mourut avec

courage. Le général Donadieu avait montré de la vigilance; mais il

exagéra la gravité des événements et l'importance des faits pour faire

valoir davantage ses services. On le combla de récompenses, et il devint

un grand homme dans le parti. Ayant fait son devoir, il méritait des

témoignages de satisfaction; mais on outre-passa la mesure dans les

faveurs dont il fut l'objet, et ces faveurs devinrent la cause

principale des troubles qui eurent lieu à Lyon l'année suivante.

La tentative de Didier a certes été réelle; mais les circonstances qui

l'ont amenée et son but ont toujours été enveloppés d'un mystère

impénétrable. La seule explication raisonnable à lui donner, c'est

qu'elle devait être au profit de M. le duc d'Orléans. Les mécontents

espéraient sans doute un succès prompt et avaient la pensée que

l'opinion, se prononçant en faveur du résultat, les étrangers, les

voyant accomplis, en accepteraient les conséquences; mais cette

explication même ne lui ôte pas le caractère d'une entreprise insensée.

Cependant des mécontents se montraient dans diverses provinces et à

Paris. Des sentiments hostiles à la dynastie étaient exprimés partout,

avec publicité et indiscrétion. Cette indiscrétion même était la preuve

de leur peu de danger. Les gens du plus bas étage professaient cette

hostilité. Des propos recueillis dans les cabarets donnèrent l'éveil à

la police; des révélations firent connaître des associations formées, et

fournirent la possibilité d'y pénétrer au moyen de cartes de

reconnaissance distribuées. Bientôt MM. de la Fayette et Manuel se

mirent à la tête de tous les mécontents. On eut la preuve de leur

concours, et, par une faiblesse coupable, on n'entreprit pas de les

poursuivre. Seulement un nommé Plaignier, chef apparent du complot, et

quatre de ses complices, furent condamnés à mort et furent exécutes.

Dans une grande ville comme Lyon, il y avait quelques individus de

l'espèce de ceux que je viens d'indiquer, exhalant dans les cabarets

leur haine et leur mécontentement. Le général Canuel, qui commandait à

Lyon, se piqua d'honneur. Son ambition étant stimulée par les

récompenses données à Donadieu, il se détermina à mettre en oeuvre ce

qui était sous sa main, et à donner du corps et une espèce de

consistance à quelques hommes isolés qui n'avaient ni formé ni pu former

aucun projet sérieux. Il leur choisit un chef, et ce chef, qui recevait

ses ordres et ses instructions, prit toute la direction de la prétendue

conspiration.

Lyon était le chef-lieu d'une association catholique dont l'origine

remontait au temps de la persécution dirigée contre le pape par

Napoléon. Depuis la Restauration, elle avait pris beaucoup de force.

Elle était devenue le point d'appui de cette puissance occulte qui a

fait tant de mal et contribué si puissamment à la perte des Bourbons par

les ennemis qu'elle leur a créés et les fautes dans lesquelles elle les

a entraînés. Ce parti voulait briser la Charte; il ne rêvait que

gouvernement absolu; il ne désirait que troubles et que conspirations.

Il savait que ces conspirations seraient impuissantes à cause de la

présence des armées étrangères; mais il comptait qu'elles serviraient à

motiver la prolongation de leur séjour, et qu'elles mèneraient à des

mesures violentes, et à modifier l'ordre établi. Ce parti raisonnait

comme si l'emploi de la force, qui est utile parfois en des

circonstances passagères, pouvait jamais être une base permanente de

gouvernement. L'emploi de la force, quand on est obligé d'y avoir

recours, ne doit jamais être qu'accidentel, car le moyen s'use de

lui-même, et le temps le détruit toujours. Un gouvernement ne peut avoir

de solidité que fondé sur la conviction, la confiance et les intérêts;

mais les partis, en général, et surtout le parti dont je parle en ce

moment, à qui le ciel semble avoir refusé toute intelligence, ne sont

pas capables de comprendre de semblables vérités; ce parti, par ses

opinions et ses cris, servit puissamment les projets criminels du

général Canuel.

Avant de faire le récit des événements qui se passèrent à Lyon à cette

époque, je vais tâcher de faire connaître les deux individus marquants

qui y exerçaient l'autorité.

Le général Canuel est un des plus anciens généraux de la République.

Malgré cette ancienneté, il n'a jamais figuré dans nos campagnes

mémorables à notre grande époque. Employé constamment dans l'intérieur

ou sur les derrières de l'armée, à commander les territoires, jamais il

ne s'est trouvé à une bataille. La seule guerre qu'il ait faite est

celle de la première Vendée. Alors aide de camp d'un homme dont le nom

rappelle tout ce qu'il y a de plus abject, le général Rossignol, il se

distingua par sa férocité. Une demande de récompense, faite par le

général Rossignol pour Canuel, consacrée par l'implacable _Moniteur_,

est motivée sur la manière dont il avait, non pas combattu, mais puni

les brigands, et cet acte héroïque était le massacre des Vendéens dans

l'hôpital de Fougères, auquel Canuel avait prêté son bras. Pendant

l'Empire, sa vie fut obscure. À la Restauration, il se mit en avant et

protesta de son zèle. En 1815, placé dans la Vendée, il prétendit avoir

fait de grandes prouesses et fit imprimer un récit de sa campagne. Le

général Lamarque lui répondit dans une brochure, chef-d'oeuvre de

plaisanterie et de bon goût. Il y tourne en ridicule, avec un succès

complet, une campagne où lui, vainqueur, n'a jamais eu l'occasion de

combattre. Le général Canuel, voulant faire étalage de sa fidélité, tint

un jour cet horrible propos: «J'ai marché, disait-il, dans le sang

jusqu'à la cheville pour la République; pour les Bourbons, ce sera

jusqu'aux genoux!» Homme crapuleux, dépourvu d'esprit et d'instruction,

il fut adopté par le parti moral et religieux. La faveur dont on

l'investit devint un malheur public, en contribuant beaucoup à aliéner

les coeurs généreux de l'armée.

M. de Chabrol, alors préfet de Lyon, est né en Auvergne. Son père,

avocat ou procureur instruit et distingué, ayant fait fortune, acheta

une charge qui l'anoblit. M. de Chabrol parcourut d'abord la carrière

judiciaire, puis celle de l'administration. Il devint, sous l'Empire,

intendant général des finances des provinces illyriennes, qu'il a

administrées avec sagesse et probité. À la Restauration, il montra

beaucoup de zèle pour les Bourbons et fit remarquer ses sentiments.

Investi des pouvoirs de Louis XVIII pendant les Cent-Jours, et croyant

devoir être ministre, il fut déconcerté d'être envoyé, comme simple

préfet, dans le département du Rhône. Il s'y conduisit d'abord avec

sagesse, et semblait peu d'accord avec le général Canuel. Son caractère

de magistrat et d'honnête homme contrastait chaque jour avec les idées

et les mesures révolutionnaires du général Canuel; car, sous un nom ou

sous un autre, le général Canuel n'était qu'un infâme révolutionnaire.

Ses propres observations et les rapports qu'il recevait contrariaient

constamment le dire du général Canuel; mais, royaliste de bonne foi et

sincèrement attaché à la dynastie, aussitôt qu'une révolte eut éclaté,

il se repentit de la divergence de ses opinions avec le général Canuel,

homme peu digne de lui être comparé. Timide et ambitieux, il chercha à

réparer des torts imaginaires en abondant alors dans le sens de

celui-ci. Il proclama qu'il s'était trompé, lorsqu'il avait eu raison.

La préoccupation de son esprit fut telle, qu'elle l'empêcha de voir que,

si le général Canuel avait prédit des révoltes, il l'avait fait à coup

sûr, puisqu'il n'annonçait rien de plus que l'exécution de mouvements

préparés par ses ordres. Une fois les premiers désordres éclatés, M. de

Chabrol, vaincu, se livra à Canuel. Canuel se sentit bien fort quand il

se trouva exercer un pareil ascendant sur un honnête homme.

M. de Chabrol a un esprit droit, mais peu étendu. Sa probité l'empêcha

de soupçonner une conduite coupable. Une vanité excessive fit qu'il tint

depuis aux idées qu'il s'était faites des choses et des hommes. Enfin la

faiblesse de son caractère, corroborée par son ambition, le place

habituellement dans une sorte de dépendance des autres. Cette ambition

dévorante de M. de Chabrol a été satisfaite. Il a été ministre plusieurs

fois; mais, pour un homme comme lui, dont les intentions sont pures, il

aura le regret éternel d'avoir contribué, à la fin de sa carrière, à la

formation d'un ministère dont les oeuvres devaient être, pour tout

homme de sens, la perte de la monarchie.

On était donc, à Lyon, pendant la première partie de l'année 1817, dans

une agitation et une inquiétude extrêmes. La cause en est encore cachée

aux esprits sages et non prévenus. Tout à coup le bruit se répand qu'un

complot va éclater, et trois ou quatre jours après, le 8 juin, jour de

la fête du Saint Sacrement, une tentative de trouble a lieu. Personne ne

bouge dans la ville. Un individu portant des cartouches est arrêté à la

barrière, et pendant la nuit le capitaine Ledoux est poursuivi par des

gens armés et tué de deux coups de pistolet; mais, si Lyon est

tranquille, le tocsin sonne dans plusieurs villages de la banlieue,

entre autres dans ceux de Saint-Genis-Laval, de Brignais, de Millery et

d'Irigny. Plus tard il sonne à Saint-Andéol, et un capitaine à

demi-solde, nommé Oudin, proclame Napoléon II, envoie des commissaires

dans les environs et s'installe dans la municipalité. Lors de ces

mouvements, qui eurent lieu presque simultanément, on ne parvint pas à

réunir plus de quatre cents mécontents. Des détachements de troupes,

accompagnés de gendarmerie, suffirent pour tout faire rentrer dans

l'ordre. À peine fut-il tiré quelques coups de fusil. Mais, aussitôt le

calme rétabli, on fit marcher la cour prévôtale, et partout on publia

que le royaume avait couru les plus imminents dangers. On grossit

beaucoup les événements dans les comptes rendus. Des actes de rigueur

multipliés servirent les vengeances particulières et les intentions

criminelles de ceux qui aspiraient à voir naître des troubles. Une sorte

de terreur se répandit dans tout le pays. Les ouvriers des fabriques de

Lyon, et les fabricants eux-mêmes, désertèrent la ville par crainte

d'être compris dans quelques machinations infâmes, et, en peu de mois,

il s'opéra un tel changement dans cette ville, dont la prospérité

s'évalue par le nombre des métiers en activité, qu'au lieu de dix-huit

mille métiers le nombre tomba rapidement et était réduit à sept mille au

moment où je fus envoyé dans ce pays avec des pouvoirs extraordinaires.

Ainsi que je l'ai déjà dit, M. de Chabrol avait combattu jusque-là les

idées du général Canuel, et blâmé les actes irréguliers dont il s'était

rendu coupable. Homme légal, il était opposé à tout ce qui sentait

l'arbitraire. Mais, une fois le mouvement éclaté, la peur s'étant

emparée de son esprit, il ne jugea plus rien d'après lui-même et n'eut

plus de direction. Non-seulement la peur des révolutionnaires le faisait

trembler, mais il redoutait davantage encore le jugement des hommes de

son parti. La crainte d'être accusé de manquer de zèle ou d'avoir une

indulgence coupable, le glaçait d'effroi. C'est un sentiment de cette

nature qui a donné tant d'extension aux crimes de 1793.

M. de Chabrol porta aux nues le général Canuel, proclama ses services,

et celui-ci, débarrassé ainsi d'un censeur importun, et libre d'agir à

sa guise, se mit à son aise. L'arbitraire le plus révoltant, les mesures

les plus coupables et les plus vexatoires envers les citoyens, furent à

l'ordre du jour. On feignit de croire à un danger imminent. Les troupes,

munies de cartouches, reçurent l'ordre de se tenir sur leurs gardes. À

force de proclamer le danger, on le fit naître, et des précautions,

d'abord superflues, devinrent nécessaires, par suite de l'indignation

publique et du mécontentement universel. Ces rapports alarmants, se

succédant, donnaient de vives inquiétudes au gouvernement. Les efforts

patents avaient été si peu de chose de la part des mécontents, et les

cris d'alarme si vifs de la part des autorités et des chefs du parti,

qu'il parut y avoir de l'obscurité dans les causes aux yeux des hommes

de bonne foi. Le roi eut la pensée d'approfondir ce mystère et de

m'envoyer sur les lieux pour vérifier les faits et porter le remède que

les circonstances commandaient.

J'étais à Châtillon, et un courrier extraordinaire vint, le 20 août, m'y

chercher pour m'appeler à Paris[13]. Les pouvoirs les plus étendus me

furent délégués, et un titre nouveau, celui de lieutenant du roi,

destiné à les rappeler, me fut donné: seule fois que, dans la

Restauration, semblable mesure ait été prise. Le 25 août au matin (jour

de la fête de saint Louis), étant chez M. Decazes, ministre de la

police, et causant avec lui, on lui apporta une dépêche télégraphique,

datée de Lyon, à dix heures du matin. On lui mandait que, malgré les

mouvements annoncés, tout était encore tranquille. Il me dit, à

plusieurs reprises, combien serait éminent le service rendu au roi et à

la France si je parvenais à rétablir la paix et le calme dans ce pays.

Il avait bon espoir dans ma prudence et ma fermeté. Mes pouvoirs civils

et militaires s'étendaient sur les deux divisions voisines, celles de

Lyon et de Grenoble. J'avais la faculté de faire mouvoir les troupes

dans un rayon de quarante lieues, et de rassembler toutes les forces

existantes dans le centre du royaume; enfin on voulait un résultat

favorable, et on ne négligea aucun des moyens convenables pour m'aider à

l'obtenir.

[Note 13:

«Monsieur le maréchal,

«Je m'empresse de vous annoncer que le roi m'a chargé de vous

engager à revenir le plus tôt possible à Paris. L'intention

de Sa Majesté est de vous confier une commission

très-importante, et qui intéresse le bien de son service et

de l'État. Le roi, qui connaît tout votre zèle, et qui désire

le mettre à profit, ainsi que vos talents et votre

expérience, espère que vous lui donnerez encore, à cette

occasion, une nouvelle preuve de votre dévouement. Je suis

heureux, monsieur le maréchal, d'être l'interprète de la

confiance du roi à votre égard, et de vous assurer en même

temps de l'inviolable attachement et de la haute

considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur

le maréchal,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

«RICHELIEU.

«Paris, le 20 août 1817.»]

Je me mis en route à la fin d'août, et j'arrivai à Lyon le 3 septembre

au matin. Reçu avec les honneurs dus à ma dignité de maréchal commandant

en chef, je fis mon entrée à Lyon. Je ne perdis pas un moment pour

entretenir les autorités, et je déclarai à tout le monde qu'investi de

la confiance du roi, muni de ses pouvoirs, et chargé par lui de rendre

la paix à ces provinces agitées, j'allais écouter, entendre et

rechercher les causes des troubles qui avaient existé et qui menaçaient

l'avenir. Je réclamai de chacun tous les renseignements propres à

m'éclairer et la connaissance des faits.

M. de Chabrol, étant conseiller d'État, avait le premier rang. Je le vis

d'abord, et le plus habituellement. Nous nous connaissions de

réputation, à l'occasion des fonctions remplies par tous deux en

Illyrie, quoique en des temps différents. Il me portait une

considération particulière, ayant été témoin des souvenirs que j'y avais

laissés. De mon côté, je le savais un homme estimable, et ce fut avec

confiance que je le consultai; mais lui-même, tout en me présentant les

troubles comme sérieux et redoutables, m'éclaira beaucoup, en me faisant

l'historique des temps qui avaient précédé le mouvement du 8 juin. Son

incrédulité d'alors, son opposition au général Canuel, la censure qu'il

avait d'abord faite de ses actes, et sa soumission crédule ensuite, me

firent naître l'idée qu'en ce moment M. de Chabrol était la dupe d'un

misérable coquin.

Un M. de Senneville, commissaire général de police, compromis par une

absence momentanée de Lyon à l'époque des troubles, était l'objet de la

haine du parti. Il rassembla une multitude de faits qui contribuèrent

puissamment à me confirmer dans ma pensée. J'eus d'abord une grande

défiance de ses rapports et de ses opinions; mais la vérité n'a qu'un

langage. Il me fut bientôt démontré que tous les troubles étaient

factices. Le général Canuel et ses agents avaient voulu les faire naître

et les propager pour avoir la gloire de les réprimer et recevoir des

récompenses. Enfin les chefs du parti ultra-royaliste entraient

ardemment dans ces combinaisons machiavéliques, dans des vues politiques

de l'intérêt le plus élevé. Ce crime, de la part des dépositaires du

pouvoir, si odieux, devait trouver beaucoup d'incrédules; car il n'en

est aucun qui lui soit comparable. Employer les armes mises dans nos

mains pour le maintien de la paix à la troubler; faire usage du pouvoir

protecteur dont on est revêtu dans l'intérêt de la société pour la

déchirer; un pareil crime est au-dessus de tous les autres: aucune

punition ne peut lui être proportionnée.

Indépendamment des actes criminels dont je viens de rendre compte, il se

passait chaque jour des faits capables d'irriter au plus haut degré tout

ce qui avait des sentiments honnêtes ou élevés. Les officiers en

non-activité, assez malheureux par la misère à laquelle ils étaient

réduits, par le renversement de leur carrière, étaient abreuvés de

dégoûts et d'humiliations. Un misérable général Maringoné, homme vil et

méprisable, sortant de nos rangs et ayant servi dans la garde impériale,

était commandant de la place. Pour plaire au parti, il traitait ces

officiers de la manière la plus infâme, les insultait et en passait la

revue dans son écurie. On peut juger à quel point de désordre on en

était venu par l'événement arrivé sous mes yeux, et quand ma présence

semblait tenir en bride les factieux; mais l'oppression était passée

dans les moeurs.

Une multitude d'individus avaient été arrêtés, et les prisons étaient

encombrées. Un de ces détenus, de fort mauvaise humeur, et à juste

titre, adressa quelques injures à un factionnaire; celui-ci lui répondit

par un coup de fusil et le tua. La garde sortit et tira aussi contre

les prisonniers qui se montraient à la fenêtre et que cet acte atroce

avait révoltés. Le concierge, étant entré dans la prison pour y mettre

l'ordre, faillit périr par le feu des soldats; et ce n'était pas la

première fois qu'un pareil mode de discipline était en usage dans les

prisons!

Après quelques jours d'observation et de mûres réflexions, le remède le

plus simple et le plus efficace me parut consister à tenir la main à

l'exécution des lois et à sévir contre les individus qui se rendaient

coupables d'abus de pouvoirs, de voies de fait, et insultaient les

citoyens. Les troupes avaient partout leurs armes chargées; j'ordonnai,

en laissant un petit nombre de cartouches à chaque soldat de garde, de

défendre de charger les armes, autrement que sur un ordre spécial du

chef de poste, si quelque chose d'extraordinaire lui en faisait

pressentir la nécessité. Je déclarai ensuite à tout le monde être venu

pour donner de la force aux lois, et non pour m'en écarter. Je renvoyai

de Lyon six officiers de l'état-major du général Canuel, ses infâmes

agents dans l'exécution de ses intrigues criminelles. Il me parut

nécessaire de destituer quelques maires de village, coupables d'avoir

concouru au même but avec ardeur, la plupart habitants de Lyon et ne

résidant pas, revêtus d'un pouvoir dont ils faisaient le plus funeste

usage. Enfin je regardai comme indispensable le rappel du général

Canuel lui-même, et comme utile de le mettre en jugement, si je

parvenais à réunir assez de preuves de son crime pour le faire

condamner.

Les preuves arrivaient de toutes parts, et, si le gouvernement eût senti

comme moi la nécessité d'éclaircir complétement cette question et de

faire cet exemple, on les aurait réunies en foule. Tout ce qui était de

bonne foi reconnut que le capitaine Ledoux, de la légion de l'Yonne,

assassiné dans la nuit du 8 au 9 juin, était le chef donné par le

général Canuel aux conspirateurs. Cet officier avait été à Saint-Genis,

lieu d'où le principal mouvement devait partir. Quelques démarches

incertaines et équivoques donnèrent des soupçons aux conspirateurs.

Craignant une trahison, ils épièrent la conduite du capitaine Ledoux, et

l'assassinèrent au moment où il se rendait chez son général. Il avait

été prouvé par la procédure que plusieurs des accusés avaient agi en

vertu d'ordres donnés, et ils furent acquittés. Le principal coupable,

Oudin, ne fut jamais saisi; cet homme aurait pu faire d'importantes

révélations; mais on repoussa, au lieu de les accueillir, les

insinuations qui vinrent de sa part. Enfin tout porta le caractère de la

plus infâme combinaison et des entreprises les plus criminelles.

Cependant un grand nombre de condamnations avaient eu lieu.

Je suis loin d'accuser M. de Chabrol d'avoir participé d'une manière

directe à ces crimes; mais son amour-propre était engagé dans la

question, et, quoique au fond de sa conscience il dût s'apercevoir à

quel point il avait été trompé et dupe, jamais il ne voulut en convenir.

Au contraire, il s'obstina à légitimer ce qui avait été fait. Dès ce

moment, son séjour à Lyon devait être funeste, et je provoquai son

remplacement, qui eut lieu immédiatement. M. de Lesai-Marnesia vint

occuper le poste de préfet du Rhône. Homme d'esprit, de caractère et

animé des intentions les plus droites; homme de naissance et n'ayant

jamais occupé d'emplois pendant l'Empire ni la République, il offrait

aux royalistes de bonne foi toutes les garanties désirables. Le général

Canuel fut remplacé par le général Maurice Matthieu, homme rempli de

droiture, d'honneur et de vérité. Ces deux individus, revêtus de

pouvoirs civils et militaires, animés des mêmes intentions,

s'entendirent parfaitement et n'eurent besoin d'aucun moyen

extraordinaire pour maintenir l'ordre public et assurer l'exécution des

lois.

Le parti jeta les hauts cris; il n'y eut sorte d'infamie qui ne fut

débitée sur moi. J'étais complice des jacobins et un jacobin moi-même.

Je voulais le renversement de la monarchie. Les plus odieuses

déclamations furent le prix de la pacification sincère et réelle qui

était mon ouvrage. Le ministère me soutint, mais me soutint faiblement.

Il accepta une partie de mes propositions, sans s'engager dans une lutte

corps à corps avec le parti. Il aurait triomphé, et son triomphe lui

aurait servi à fonder la puissance royale sur les intérêts nationaux, la

justice, la raison et la vérité. Ce fut une grande faute dont il devint

plus tard la victime.

La question de Lyon, dénaturée par les passions, a été embrouillée à

dessein. Elle est facile cependant à éclaircir et à juger en observant

les faits et surtout les résultats.

Un pays est en fermentation et en révolte; tout est alarme et danger aux

yeux de tous. La population industrielle, frappée de terreur et de

l'idée des dangers qu'elle court, se disperse; le chaos semble prochain,

et tout menace la société. Un homme, revêtu de grands pouvoirs, arrive;

il ne dit pas autre chose que ces paroles: «Je viens donner de la force

aux lois et assurer leur empire. Que les lois règnent donc, et le

premier qui les enfreindra sera l'objet de ma sévérité.» Il renvoie le

général et le préfet, et avec eux douze individus civils et militaires

occupant des emplois subalternes.

Dès ce moment, le pays reste tranquille; pas un signe de mécontentement

ne se montre; la population est docile et disciplinée, et, pendant

treize ans, la paix la plus profonde règne dans cette cité. L'industrie

renaît, et, en moins d'un an, elle se développe au point de dépasser ce

qu'elle avait été dans les temps les plus prospères. Au lieu de sept

mille métiers en activité, et dont le nombre diminuait constamment, plus

de vingt mille sont en mouvement, et, plus tard, il y en a vingt-sept

mille.

Quand de pareils résultats sont obtenus, sans doute l'autorité a pris

les meilleurs moyens pour assurer la paix, et, quand les mesures

employées se réduisent à celles indiquées, on doit croire que les

individus éloignés étaient les seuls obstacles à la prospérité publique,

et qu'ils faisaient usage de leur pouvoir d'une manière opposée à leurs

devoirs et aux intérêts du souverain. Mais il fallait donner

satisfaction à l'opinion, et aux individus blessés dans leurs droits, et

menacés dans leur existence. Le gouvernement devait punir d'une manière

sévère un général coupable d'un si exécrable forfait. J'en étais si

convaincu, que, dans une lettre à M. de Richelieu, je lui disais: «En

faisant tomber la tête du général Canuel, supplice qu'il a mérité mille

fois pour les victimes qu'il a immolées et l'ébranlement qu'il a fait

subir à l'ordre social, le roi acquerrait un pouvoir plus grand, une

autorité plus forte que celle que lui donneraient cent mille soldats

dévoués; car sa puissance serait fondée sur la reconnaissance et la

confiance de ses sujets.» Mais on ne me comprit pas. On prit un terme

moyen: en ajournant les dangers, on en créa d'autres. Au lieu de mettre

en jugement le général Canuel, après l'avoir retiré de Lyon, on le fit

inspecteur, et, s'il perdit la faculté de remuer et d'irriter les

populations, il eut un poste honoré et recherché. Les discours les plus

violents furent dirigés contre moi à la Chambre. M. Decazes osa à peine

me défendre. Sans désarmer ses ennemis, il donna beaucoup de force aux

miens et rendit ma position pénible et difficile.

À mon retour à Paris, je me trouvai au milieu du choc des partis,

blessé, froissé, meurtri. On me fit ministre d'État pour faire un acte

public d'approbation de ma conduite; mais on ne s'était pas prononcé

nettement et avec énergie sur mes actes particuliers, chose bien plus

nécessaire à l'intérêt public qu'une récompense dont je n'avais pas

besoin.

Qu'arriva-t-il de cet état de choses? le peuple de Lyon, délivré par mes

soins, après avoir été victime et avoir souffert, attendait, de la part

du gouvernement, des garanties contre le retour d'un pareil ordre de

choses. Voyant ces garanties lui échapper, il les chercha en lui-même,

c'est-à-dire dans les élections. Qu'augurer de l'avenir quand le

libérateur, auteur du rétablissement de la paix, est pour ainsi dire,

abandonné par le gouvernement? Ne doit-on pas redouter, pour d'autres

temps, l'essai de nouvelles persécutions? Le même remède se

trouvera-t-il une seconde fois? Alors que reste-t-il à faire? Nommer des

députés pour être les sentinelles vigilantes de leurs concitoyens. Il en

arriva ainsi. Mais bientôt les passions font dépasser les limites et

tomber dans un excès contraire. De détestables élections eurent lieu,

tandis qu'elles auraient été toutes dans le sens du gouvernement si on

eût fait justice du général prévaricateur.

Quant à M. Decazes, quel fut, pour lui-même, le fruit de sa politique?

Le parti, acharné à sa perte, se soutint; il acquit une force

proportionnée au ménagement qu'on avait pour lui, et il finit, quand

l'occasion lui fut favorable, par le renverser. Si M. Decazes eût adopté

hautement tous mes actes, eût tenu mon langage, épousé mes intérêts sans

inquiétude et eût fait condamner Canuel, il aurait soumis tous ses

ennemis d'un seul coup et serait resté toujours au pouvoir. Soutenu par

de bonnes élections et par l'opinion, il eût été invulnérable. Cette

époque présente une crise où le trône aurait pu facilement se

consolider; mais, au contraire, il a commencé à être ébranlé. Dès ce

moment une guerre à mort fut déclarée entre les hommes exaltés et les

hommes raisonnables.

M. Decazes avait obtenu le consentement du roi pour la dissolution de la

Chambre et faire faire de nouvelles élections. Il fallait nécessairement

une autre assemblée d'une composition plus raisonnable, moins passionnée

et plus maniable, qui pût servir de base à un meilleur système de

gouvernement; mais, pour arriver à l'ordonnance qui prescrivait cette

grande mesure, il fallait obtenir de la majorité du ministère une

opinion conforme à la sienne. Il y avait sept ministres: MM. de

Richelieu, Lainé, Decazes, Dubouchage, Corvetto, le duc de Feltre et

Dambray. Les trois premiers étaient favorables à cette mesure; les

quatre autres lui étaient opposés. On promit au duc de Feltre de le

faire maréchal s'il voulait passer à la minorité du ministère et lui

donner ainsi la majorité. Dévoré d'ambition et sans aucun titre à faire

valoir pour la satisfaire, un événement extraordinaire pouvait seul lui

faire obtenir cette dignité; aussi, saisissant cette occasion avec

empressement, il fit le marché. L'ordonnance célèbre du 5 septembre

signée, Dambray, Dubouchage et Corvetto se retirèrent du ministère, et

furent remplacés par MM. Louis, Pasquier et maréchal Gouvion-Saint-Cyr

à la marine, d'où bientôt il passa à la guerre.

Après avoir tout mis en ordre à Lyon, je partis pour faire une tournée

dans la septième division. Il n'y avait aucune trace des désordres de

l'année précédente; seulement le général Donadieu était en guerre avec

les autorités. On se plaignait de son ton absolu, de ses formes et de

quelques actes arbitraires. Je l'engageai à modifier sa conduite; mais

je ne portai aucune plainte contre lui; je le soutins même contre ses

ennemis, parce qu'il avait rendu des services véritables dans des

troubles réels et dont les conséquences eussent pu devenir graves, s'ils

n'avaient pas été réprimés sur-le-champ. Je fis aussi une excursion dans

le département de la Loire, à Saint-Étienne, ce centre si

prodigieusement actif de l'industrie française, qui, par l'abondance des

combustibles, leur bas prix, et l'esprit de la population, est appelé à

une prospérité à peine possible à concevoir. Je revins à Lyon, où je

restai jusqu'à ce que les travaux de la cour prévôtale fussent terminés.

Je me méfiais des vengeances auxquelles on ne manquerait pas de se

livrer après mon départ, si je laissais quelques affaires en arrière.

Tout étant clos et fini, et les nouveaux pouvoirs en fonction, je revins

à Paris.

Jamais mission n'avait eu un succès plus complet. La paix la plus

profonde avait été rétablie d'une manière tellement durable, que la

tranquillité n'a plus été troublée depuis. Eh bien, les accusations les

plus étranges, les moins vraisemblables, les plus absurdes furent

dirigées contre moi. Ce parti qui se tient ordinairement dans l'ombre,

et dont l'arme habituelle est la calomnie; ce parti qui disparaît

toujours dans le danger, et qui, après avoir opéré les plus grandes

catastrophes par son imprudence et sa lâcheté, accuse ses victimes des

malheurs qu'il éprouve, ce parti se déchaîna contre moi. Un journal

intitulé le _Moniteur royaliste_, porté à domicile furtivement, était

rempli des plus grandes horreurs. Il inspira cependant du dégoût aux

honnêtes gens, et sa vie ne dépassa pas son cinquième numéro.

Monsieur, chef et confident du parti, me reçut fort mal à mon retour. Je

me défendis en citant les faits, et, montrant que la paix régnait à la

place des troubles et du chaos. Il me fit cette étrange réponse: «Je le

crois bien: ils ont tout ce qu'ils veulent.» Et ce qu'ils voulaient, et

ce qui les avait contentés, c'était une protection égale pour tout le

monde et le règne des lois. Je méprisai les clameurs, et je me réfugiai

dans l'idée consolante du bien réel que j'avais fait à mon pays. Le roi

m'accueillit aussi bien que je pouvais le désirer, et m'exprima se

satisfaction de ma conduite.

Pendant le cours de l'hiver, des plaintes et des récriminations sur

l'affaire de Lyon se renouvelèrent à plusieurs reprises. Il sembla

nécessaire de réprimer tant d'impudence par un exposé officiel et

positif des faits, et d'empêcher ainsi l'opinion d'être égarée. Le

colonel Fabvier, officier de la plus grande distinction, qui m'était

fort attaché et avait fait les dernières campagnes près de moi et

rempli, pendant ma mission, les fonctions de chef d'état-major, se

trouvait naturellement, par cette circonstance, appelé à se charger de

la rédaction et de la publication de cet exposé. Homme d'un esprit

remarquable, d'un caractère fort élevé et du plus grand courage, mais

d'une nature ardente et emportée, il avait vu, avec plus d'indignation

encore qu'un autre, ce qui s'était fait. Il mettait du prix à confondre

de lâches calomniateurs. Il publia, au printemps, un écrit ayant pour

titre: _Lyon en_ 1817, qui fit grand bruit. On y répondit avec violence;

il répliqua, les réponses furent publiées au nom du général Canuel, de

M. de Chabrol, de M. de Fargues, maire de Lyon. Ce dernier, si fier de

sa fidélité, avait cependant si bien accueilli Napoléon dans les

Cent-Jours et lui avait montré tant de dévouement, qu'à son passage en

1815 il en avait reçu la décoration de la Légion d'honneur. La réplique

de Fabvier était vive; les individus accusés par lui se décidèrent à

l'attaquer en calomnie. Un procès eut lieu, et ce procès mit en jeu

toutes les passions.

J'étais à Châtillon, occupé de mes affaires, approuvant complétement les

assertions de Fabvier, toutes entièrement vraies; mais j'étais bien

tourmenté par l'idée de le voir se mettre en avant pour défendre mes

actes et se battre pour moi, tandis que je restais à l'écart. Demander à

être mis en cause aurait eu l'inconvénient d'amener l'affaire à la

Chambre des pairs, et de donner un éclat, une importance fâcheuse à une

chose qu'il eût mieux valu pouvoir étouffer. Après y avoir réfléchi, je

me décidai à un acte public, destiné à corroborer les assertions de

Fabvier, et à me faire partager, au moins moralement, sa responsabilité.

Mécontent, d'ailleurs, de la conduite faible et incertaine du ministère

dans cette circonstance, je résolus de le prendre à témoignage des

faits, en lui rappelant mes divers rapports et les convictions que je

lui avais, en grande partie, fait partager[14].

[Note 14: LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI LOUIS XVIII.

«Sire,

«Il y a quelques mois que, tourmenté par les accusations les

plus injustes sur ma mission de Lyon, je formai le projet de

publier un écrit qui devait rétablir les faits, et fixer

l'opinion.

«Votre Majesté me fit connaître par son ministre qu'elle

trouvait plus convenable que je m'abstinsse d'entrer moi-même

en lice, et il fut convenu que des officiers employés près de

moi se chargeraient de cette publication. C'est à ce titre,

et par suite de cette disposition, que le colonel Fabvier

prit la plume. Respectueux observateur des désirs de Votre

Majesté, j'ai constamment gardé le silence depuis, quelque

grave que soit devenue la discussion.

«J'aurais persévéré dans cette résolution si de nouvelles

circonstances n'étaient venues me forcer d'y renoncer; mais,

aujourd'hui, la question a changé de nature. Le colonel

Fabvier est appelé devant les tribunaux, et je suis pour

beaucoup dans les causes qui l'y conduisent, puisqu'il a

combattu pour me défendre; je dois appeler sur moi les coups

qui sont dirigés vers lui.

«J'ose donc croire que Votre Majesté, qui est si juste

appréciatrice des sentiments élevés, ne désavouera pas le

parti que je prends de publier une très-courte lettre qui

fixe ma place dans la question qui s'entame, à laquelle je ne

saurais honorablement rester étranger. La forme que j'ai

prise d'écrire au président du conseil m'a paru la plus digne

et la plus convenable, eu égard aux hautes fonctions que j'ai

exercées, à la place élevée que je dois aux bontés de Votre

Majesté et que je remplis près d'elle. J'ai dû m'expliquer

avec force et netteté; mais j'ose croire n'avoir pas dépassé

les bornes que je devais respecter.

«Mon désir le plus ardent, Sire, est, en cette circonstance,

comme il le sera dans toute ma vie, d'obtenir l'approbation

de Votre Majesté.»]

J'écrivis une lettre à M. de Richelieu, président du conseil des

ministres; et cette lettre, imprimée, fut répandue dans tout Paris au

moment même où elle lui était remise. Il en résulta un effet honorable

pour moi et utile pour Fabvier, dont les assertions reçurent un grand

appui; mais le gouvernement fut blessé d'une démarche qui le

compromettait et le mettait ainsi à nu. On délibéra pour savoir quelle

punition on m'infligerait. Gouvion-Saint-Cyr, alors ministre de la

guerre, en bon camarade, proposa de me destituer de ma place de major

général, et conclut aux plus grandes rigueurs. M. de Richelieu, se

croyant personnellement insulté, demandait à chacun s'il ne devait pas

se battre avec moi. Decazes, dont l'amitié pour moi est réelle, et

pénétré d'ailleurs de la pensée de la justice de la cause que je

défendais, tout en blâmant la forme, me soutint et démontra qu'on ne

devait pas traiter ainsi un homme honorable, dans ma position; et le roi

lui-même, que je n'ai jamais trouvé en défaut comme homme juste et bon,

et dont, personnellement, j'ai toujours eu à me louer, fut de l'avis de

l'indulgence. Il se déclara contre toute rigueur. Le ministre de la

guerre fut chargé de me faire connaître le mécontentement du roi pour la

publicité donnée à ma lettre à M. de Richelieu, et de m'ordonner de

m'abstenir de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre[15]. Je reçus avec

respect ce témoignage de blâme, mais j'écrivis cependant au roi[16].

J'eus soin de ne point aller à Paris pour ne pas mettre en évidence la

disgrâce momentanée dont j'étais l'objet, et je gardai le silence. Il

n'était ni dans mon caractère ni dans mes goûts de chercher à inspirer

l'intérêt public en me présentant comme une victime, et je ne voulais

certes pas m'appuyer sur l'opposition. Ce que j'avais fait avait été

dicté uniquement par un sentiment d'honneur et de délicatesse. J'avais,

à mes yeux, rempli un devoir. Maintenant un autre devoir me commandait

de me taire et d'attendre en silence le moment où je rentrerais dans les

bonnes grâces du roi.

[Note 15: «Monsieur le maréchal, M. le duc de Richelieu

vous a prévenu que le roi avait appris avec autant de

surprise que de mécontentement l'intention où vous paraissiez

être de publier la lettre que vous aviez cru devoir adresser

au président du conseil des ministres.

«Sa Majesté, qui a été informée de la publicité que vous avez

donnée à cette lettre, me charge de vous faire connaître,

monsieur le maréchal, qu'elle désire que vous vous absteniez

de paraître en sa présence jusqu'à nouvel ordre, et qu'en

conséquence elle vous dispense de prendre votre service,

comme major général de sa garde, à l'époque accoutumée du 1er

octobre prochain.

«Recevez, monsieur le maréchal, etc.

Le maréchal GOUVION-SAINT-CYR.

«Paris, le 14 juillet 1818.»

_À Son Excellence M. le maréchal duc de Raguse_.]

[Note 16: «Sire,

«Il y a quatre ans que les malheurs de la France me

décidèrent à me déclarer l'un des premiers pour Votre

Majesté. Cette détermination motiva contre moi les calomnies

les plus atroces, et a eu sur mon existence personnelle les

conséquences les plus graves.

«Sire, il y a trois ans[B], j'ai été proscrit pour les

intérêts de Votre Majesté, et pour elle j'abandonnai patrie

et fortune.

«Il y a un an que vous jugeâtes, Sire, qu'un serviteur ferme

et dévoué était nécessaire pour remédier aux maux auxquels

était en proie une grande partie de votre royaume; vous me

désignâtes, et le résultat de mes efforts a justifié votre

choix et votre confiance.

«La haine immodérée d'un parti qui n'est ni français ni

royaliste, et dont les espérances criminelles étaient

détruites par mes opérations, m'a poursuivi sans relâche.

Réduit à me justifier moi-même, réduit par un sentiment

d'honneur à prendre la défense de ceux qui m'ont défendu, je

suis frappé d'un témoignage de mécontentement de Votre

Majesté.

«Sire, la fatalité qui me poursuit a dépassé les bornes que

je croyais pouvoir lui assigner, car aucune des actions qui

ont eu pour moi des résultats si fâcheux n'ont eu pour cause

que les sentiments les plus désintéressés et les intentions

les plus pures.

«J'étais loin de croire avoir mérité votre disgrâce.

«Puisqu'il en est autrement, je le regrette vivement, et, en

supportant mon sort avec résignation, je placerai ma

consolation du malheur de vivre éloigné de Votre Majesté dans

l'espoir que, quelque jour encore, elle me mettra à même de

la servir utilement et de lui prouver, par mon dévouement,

que je n'ai jamais cessé d'être digne de ses bontés.

«LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.»]

[Note B: En 1815, au retour de Napoléon.]

Mon service devait commencer le 1er octobre. La défense de venir au

château n'étant pas levée à cette époque, je restai à la campagne; mais,

le 15 octobre, le ministre de la guerre m'annonça que je pouvais venir

remplir mes fonctions. La manière dont le roi me reçut doit être

racontée; elle est de bon goût et me toucha. Je ne me rendis point dans

le cabinet du roi, pour avoir une conversation particulière avec lui,

avant de me montrer en public. Je n'avais rien à lui dire qu'il ne sût

comme moi. J'attendis son entrée dans le grand cabinet du conseil, pour

se rendre à la messe, afin de l'accompagner. Aussitôt qu'il me vit, il

me dit ces propres paroles: «Monsieur le maréchal, j'ai dû vous exprimer

mon mécontentement d'une démarche qui blessait mon autorité. Aujourd'hui

j'en ai perdu le souvenir, et je désire que nos rapports soient tels

qu'ils étaient il y a quelques mois. J'ai voulu vous donner cette

explication franche sur-le-champ, afin qu'aucun embarras n'existe

désormais entre nous.»

Et, dès ce moment, il reprit avec moi ses manières affables et

gracieuses, qu'il n'a jamais quittées depuis. Quelques jours après, je

rencontrai au château M. de Richelieu, revenu d'Aix-la-Chapelle, où il

avait négocié le départ de l'armée d'occupation. Un mot d'explication

suffit pour nous réconcilier. Les travaux des Chambres recommencèrent

bientôt, et j'y pris part de nouveau. J'avais été nommé secrétaire dans

deux sessions, témoignage de la considération de la Chambre. Je tins à

l'être une troisième fois à cause de la circonstance, et ma nomination

eut lieu presque à l'unanimité.

Pendant les diverses sessions, la Chambre avait montré de la sagesse, et

une majorité tout à la fois monarchique et constitutionnelle s'était

trouvée toute formée à chaque question. Nous nous étions réunis en

secret un petit nombre d'individus, partageant alors les mêmes opinions,

et nous fîmes l'épreuve du pouvoir que l'on peut exercer quand plusieurs

individus s'entendent et agissent avec un accord secret. Nous étions

sept et nous dînions fréquemment les uns chez les autres, et sans

qu'aucun étranger y fût admis. Nous discutions les projets soumis à la

Chambre et décidions dans quel sens nous devions voter. Nous arrêtions

aussi la composition des commissions. Une fois nos opinions fixées, nous

les proposions chacun à nos amis, et une majorité se trouvait ainsi

formée sans qu'elle se doutât du mécanisme qui l'avait créée. Ces sept

individus étaient: MM. Pastoret, Garnier, Molé, Castellane, Dessole, duc

de Choiseul, et moi. Notre puissance a duré deux ans. Notre succès a été

complet tant que cette organisation a été inconnue. M. de Castellane

l'ayant divulguée, elle perdit tout son pouvoir.

Je repris mes travaux d'agriculture et d'industrie; mais mes fonds

s'épuisaient. Un abus de confiance, une friponnerie me fit perdre cent

mille francs, ce qui ajouta à mes embarras. Le roi vint à mon secours et

me prêta deux cent mille francs. J'avais dû compter sur la promesse de

l'empereur d'Autriche pour la restitution de mes domaines. J'attendais

cette ressource avec impatience, et cependant elle n'arrivait pas. J'eus

la pensée d'aller solliciter moi-même à Vienne, et de presser par ma

présence la conclusion d'une affaire si importante pour moi; entreprise

hardie de me mettre ainsi en évidence pour une chose dont le résultat,

il est vrai, paraissait certain, mais qui pouvait être fort éloigné, vu

la marche lente de tout ce qui se fait à Vienne. J'aurais éprouvé

beaucoup de crainte si alors j'eusse connu, comme je l'ai fait depuis,

les moeurs de l'administration de ce pays; mais je me décidai, et, muni

d'une lettre du roi pour l'empereur, des lettres de MM. de Richelieu et

Decazes pour le prince de Metternich, je me mis en route. J'arrivai dans

les premiers jours de septembre. J'avais calculé ma marche pour arriver

à l'époque où le prince de Metternich serait de retour de ses terres de

Bohême. Je fus accueilli avec amitié par lui et avec cette grâce qu'il

possède au plus haut degré. Il devint, en cette circonstance, une

seconde providence pour moi.

L'empereur m'accueillit avec une bonté remarquable, me parla encore des

souvenirs laissés par moi en Illyrie et du bien que j'y avais opéré,

enfin du plaisir qu'il aurait à tenir ses promesses, et j'attendis avec

confiance. Je cherchai à être agréable, et je fis tous mes efforts pour

plaire à la bonne compagnie de Vienne Je fus comblé partout et

particulièrement par la famille du prince Esterhazy, qui me reçut à

Eisenstadt, et me fit connaître de quoi se compose l'existence d'un

grand seigneur hongrois. Tout en m'amusant beaucoup, mes affaires se

terminaient. Chose incroyable! en vingt-sept jours, les décisions de

l'empereur furent prises et exécutées. Je me trouvai en possession du

titre d'une rente de cinquante mille francs sur le trésor, en

remplacement des domaines d'un pareil revenu, et l'arriéré de six ans me

fut payé. Je me mis en route immédiatement pour retourner à Paris, où

j'arrivai triomphant et où je repris mon service.

Le souvenir du mois que je passai alors à Vienne ne s'effacera jamais de

ma mémoire. Jamais je n'éprouvai plus de satisfaction que ne m'en

occasionnèrent les succès obtenus, et aussi le charme de la société dans

laquelle je vécus.

Le mois de septembre 1819 s'écoula ainsi dans l'intimité du prince de

Metternich. Son salon, le soir, était fréquenté par quelques hommes

d'une amabilité très-remarquable, et qui payaient bien leur écot dans la

conversation; le prince de Ruffo, ambassadeur de Naples; les comtes de

Stadion et de Lebzeltern, ministres autrichiens, Schoulembourg, ministre

de Saxe. J'y pris mon rôle, et cherchai à le bien remplir. Le prince de

Metternich, dont la mémoire était encore remplie des temps de l'Empire

et de Napoléon, ne pouvait tarir sur son compte. Nous racontâmes, chacun

à notre tour, des choses concernant cet homme extraordinaire. Les

soirées étaient si intéressantes, le temps s'écoulait si rapidement, que

la princesse Laure, première femme du prince de Metternich, femme

maladive et accoutumée à se retirer de bonne heure, s'est souvent laissé

entraîner, par le charme de la conversation, à veiller jusqu'à deux ou

trois heures avec nous.

Le prince de Metternich revenait à cette époque de Carlsbad. Là, il

avait réuni les ministres de toutes les puissances de l'Allemagne, pour

y concerter les mesures à prendre pour préserver ce grand pays des

révolutions qui le menaçaient. On était alors autorisé à redouter des

troubles; mais, grâce à ces mesures, tout se calma, et les dangers

disparurent comme les craintes qu'ils avaient inspirées. Depuis il a eu

beaucoup à se louer de sa prévoyance à cette époque. Il m'entretint

souvent de ce qu'il avait fait, de ce qu'il ferait si des troubles

survenaient, et me disait: «La position est bien prise, et nous devons

gagner la bataille.» La position était si bonne, qu'il n'y a pas eu de

bataille à livrer. C'est ainsi que doivent agir toujours les

gouvernements. Après avoir prévu les obstacles, s'ils se placent bien,

tout leur est facile. Dans le cas contraire, peu de chose les ébranle,

et quelquefois les renverse.

Je retournai à Paris, où mes succès à Vienne retentirent. Madame la

duchesse d'Angoulême, qui avait habité cette ville et connaissait la

marche du gouvernement et des affaires, me félicita beaucoup d'avoir pu

les faire sortir de la routine ordinaire.

Malgré des inquiétudes universellement répandues, l'hiver s'était écoulé

avec assez de gaieté, quand arriva l'horrible attentat du 13 février.

L'assassinat du duc de Berry consterna la France. On a écrit partout la

relation de la belle mort de ce prince, qui montra tant de courage, de

force d'âme et de générosité. On a beaucoup discuté la question de

savoir si ce crime fut l'effet d'un complot: je suis pour la négative.

Ce crime abominable fut isolé, et l'infâme Louvel n'avait pas de

complices. Il y avait une agitation universelle, une multitude de

projets coupables déjà formés; mais Louvel était un fanatique

atrabilaire, excité par le mécontentement général, et son caractère fut

exalté par la méditation et une disposition mélancolique profonde. Cet

événement donnant une grande puissance aux ennemis de M. Decazes, il

quitta les affaires, et M. de Richelieu y rentra, sur les vives

instances et les prières de toute la famille royale.

Les royalistes accusaient M. Decazes d'être complice de la mort du duc

de Berry, calomnie dont l'absurdité égale l'infamie. _Monsieur_, madame

la duchesse d'Angoulême et Madame la duchesse de Berry, réunirent leurs

efforts, et cette ligue ne négligea aucune démarche pour éveiller les

passions. Aussi, une majorité, à la Chambre des députés, composée d'une

réunion momentanée de la droite et de la gauche, se prononçant contre M.

Decazes, le roi l'abandonna. Ce sacrifice lui fut extrêmement pénible,

car sa confiance en lui égalait l'affection qu'il lui portait. Jamais,

dans ses lettres, il ne l'appelait autrement que _mon fils_. Pendant

longtemps il ne prononça pas son nom sans répandre des larmes; et, comme

il fallait toujours que ses sentiments s'exprimassent avec une sorte de

manière et d'apprêt, il consigna sa douleur en donnant, le jour du

départ de M. Decazes de Paris, deux mots d'ordre qui rappelaient son nom

de baptême et le lieu où il devait coucher, _Élie_ et _Chartres_.

Plus tard, madame du Cayla s'étant emparée de toutes ses pensées, les

jours fixes de la semaine où il la voyait, le nom de _Zoé_ ou celui de

_Victoire_, et chacun d'eux à leur tour, étaient donnés pour mot d'ordre

du château.

Au moment où M. le duc de Berry fut frappé, il recommanda à sa femme de

se conserver pour le dépôt qu'elle portait dans son sein. Bientôt sa

grossesse fut constatée et déclarée. Cet événement irrita la fureur de

ces conspirateurs de cabaret, de ces factieux du ruisseau, qui ne

cessaient de s'agiter. On conçut l'horrible pensée d'effrayer madame la

duchesse de Berry, pour lui faire faire ainsi une fausse couche, et un

pétard fut tiré sous l'un des passages qui communiquent de la place du

Carrousel dans la rue de Rivoli. Le coupable, arrêté en flagrant délit,

fut jugé et condamné à je ne sais quelle peine. Ce malheureux, bossu,

être abject, donna, au moment où il fut arrêté, les signes de peur les

plus honteux et les moins équivoques.

Peu après, et quand j'étais de service, un autre pétard, mis dans le

château, fit explosion dans une petite antichambre voisine d'un escalier

dérobé qui aboutit d'un côté à la gâterie de pierre et de l'autre près

du cabinet du roi. Mais celui-ci, après avoir mis tout le château en

émoi, fut reconnu pour oeuvre royaliste, dans le but d'effrayer le roi

et de le décider à multiplier ses mesures de rigueur. Cette

circonstance, bien constatée, ayant fait grand tort à ses auteurs, il

n'en fut plus parlé; mais bientôt des projets dune extrême gravité

furent au moment d'être exécutés. Une conspiration véritable éclata.

Découverte à temps, des mesures convenables en empêchèrent le succès.

Cet événement remua toutes les passions et amena les coupables devant la

Chambre des pairs.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) · 第 15 / 26 题