1815-1824
Je reviens à l'époque qui suivit le 8 juillet, jour de la deuxième
rentrée du roi à Paris.
Le ministère fut composé de Talleyrand, Fouché, Gouvion-Saint-Cyr,
Louis, Jaucourt, Pasquier, et le ministère de l'intérieur resta vacant.
Il était destiné à Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, désireux de
devenir Français en recevant en même temps la pairie. La leçon des
Cent-Jours, si grande, aurait dû profiter si on avait eu le talent de
bien reconnaître les fautes commises. On aurait pu modifier la Charte;
mais on prétendit la respecter, et cependant on sortait de diverses
manières de l'ordre régulier qu'elle avait consacré.
Au lieu de se livrer, par des ordonnances de proscription, à la
poursuite misérable de quelques gens, plus ou moins coupables, dont un
grand nombre était tout à fait inconnu, n'aurait-on pas dû prendre de
grandes mesures pour assurer l'avenir? Ainsi, par exemple, rien n'eût
paru plus simple, plus juste, que de rendre inhabiles aux fonctions
politiques les individus qui avaient siégé dans les deux Chambres créées
par Napoléon. On faisait disparaître de la scène politique, sans
répandre de sang, sans bannissement, les athlètes les plus redoutables
et les plus factieux, et on pouvait relever de cette interdiction tous
les individus qui, avec le temps, en seraient jugés dignes. La manière
dont les listes de proscription furent faites mit le comble à
l'absurdité de cette mesure. Ce travail si important fut arrêté sans
réflexion, sans discussion et avec cette légèreté incroyable dont notre
pays présente seul l'exemple. On porta ensuite une loi de bannissement
contre ce qu'on appela les régicides relaps, et en cette circonstance on
blessa à la fois la justice, le bon sens et la langue.
On appela régicides relaps ceux qui avaient, pendant les Cent-Jours,
accepté des fonctions quelconques. Or, en bon français, si l'on peut
appliquer le mot de _relaps_ à autre chose qu'à la religion, le régicide
relaps est un homme qui serait une seconde fois régicide après avoir eu
sa grâce une première. On aurait pu, on aurait dû peut-être, en 1814,
chasser tous les régicides; mais, en 1815, il fallait n'en frapper
aucun; car la mesure prise contre eux alors présenta ce scandaleux et
singulier spectacle: le meurtrier du roi resta tranquille, et ce fut
l'ambitieux qui avait exercé des fonctions de simple maire de village
qui fut proscrit. Le crime resta impuni, et une légère faute fut traitée
comme un crime. Dans la forme et dans le fond, tout, dès le début, fut
mal calculé, gauche et misérable. On menaça beaucoup sans faire grand
mal. On injuria sans cesse, chose partout nuisible, mais toujours
funeste en France, et qu'aucune circonstance ne justifie, même quand on
est décidé aux actes de la plus sévère rigueur. On jeta ainsi les germes
d'une redoutable réaction.
L'armée avait été coupable; mais toute l'armée avait participé à la
faute. Quand une faute a été universelle, il faut trouver un moyen
d'absoudre et chercher à se placer sur de meilleures bases pour
l'avenir. On voulut faire des catégories, établir mille nuances entre
ceux qui avaient servi plus ou moins Napoléon, et on ne vit pas les
conséquences injustes, funestes et absurdes qui devaient en résulter.
Beaucoup de ceux qui avaient les honneurs de la fidélité, sur lesquels
on allait appeler les faveurs et faire reposer la confiance, étaient, à
un très-petit nombre près, le rebut de l'armée. Ces officiers n'avaient
pas servi, parce que Napoléon n'avait pas voulu les employer. Parmi les
généraux, et au premier rang, je citerai d'abord Canuel et Donadieu, qui
furent portés aux nues. Les préférences dont ils furent l'objet
offensèrent plus les généraux honorables de l'armée que diverses mesures
de rigueur dirigées contre eux-mêmes. Chacun dit: «S'il faut ressembler
à ces individus pour être distingué par les Bourbons, je ne veux pas de
leur faveur.» Il arriva que l'honneur, aux yeux de la multitude, fut
dans la disgrâce, et cela dans le pays du monde où les hommes sont les
plus courtisans et les plus solliciteurs. Triste début pour fonder le
pouvoir! Il faut reconnaître les services rendus n'importe par qui; mais
certes il vaut mieux placer sa confiance dans un caractère honorable et
une vie entachée par une seule faute que dans l'individu qui a prouvé
une seule fois son dévouement, mais dont la vie est remplie d'une suite
de mauvaises actions; car l'une est l'exception, et l'autre l'habitude.
Ainsi il fallait tenir compte aux généraux Canuel et Donadieu de leur
bonne conduite pendant les Cent-Jours, mais ne pas les placer au-dessus
d'hommes qui, de tout temps, avaient été entourés de l'estime générale.
Il fallait, tout en reconnaissant la faute, la remettre généreusement et
n'en plus garder le souvenir. Les braves gens sont plus sensibles à un
traitement pareil, et la reconnaissance est plus sincère pour un
témoignage de confiance reçu, quand ils savent qu'il pourrait leur être
refusé, que pour des bienfaits. Quand le pouvoir s'élève à une grande
hauteur et montre de la magnanimité, il double son éclat et ses moyens
d'action sur l'esprit des hommes.
L'armée, s'étant retirée sur la Loire, présentait une masse compacte.
Après avoir arboré le drapeau blanc, elle pouvait devenir menaçante si
les circonstances l'eussent amenée à défendre les intérêts de la France,
et non plus ceux d'une faction, contre les exigences des étrangers. La
menace seule, de la part du roi, de se réfugier avec sa famille au
milieu de cette armée, les eût effrayés. Mais cette menace prétendue,
faite par Louis XVIII, ne l'a jamais été sérieusement. Les étrangers
exigèrent, au contraire, le licenciement de l'armée, et le maréchal
Gouvion-Saint-Cyr se chargea de rédiger l'ordonnance qui le prescrivait,
tandis que le maréchal Macdonald reçut la douloureuse mission de
l'exécuter. On adopta, en remplacement, le système des légions composées
d'hommes de la même province; système économique et bien entendu, qui
charge les mêmes hommes du soin de conserver la gloire des corps dans
lesquels ils servent et des provinces où ils sont nés, moyen d'ajouter à
l'énergie de leurs facultés en prolongeant, dans leur vieillesse et au
milieu de leurs villages, les souvenirs communs des événements des camps
et de leur jeunesse.
On donna le titre de légion à ces corps d'infanterie, parce qu'on voulut
ajouter à chacun d'eux un détachement de cavalerie et d'artillerie, idée
bizarre; car, s'il est vrai qu'à la guerre les armes doivent être
mélangées, il est de principe et d'expérience qu'en temps de paix et
pour l'instruction les armes doivent être séparées. Mais toute cette
organisation ne fut qu'ébauchée et ne reçut jamais le développement
qu'avait conçu son auteur. Avant de procéder à cette nouvelle
organisation, chaque soldat licencié reçut l'ordre de rentrer dans ses
foyers, et l'on vit cent cinquante mille vieux soldats répandus sur le
sol du royaume, un bâton à la main, allant retrouver paisiblement leurs
villages sans causer nulle part aucun désordre. On peut reconnaître, en
cette circonstance, ce qu'opérèrent la soumission aux lois, le respect
pour l'autorité et le sentiment des devoirs du citoyen. Il y avait loin
de ces moeurs à celles des grandes compagnies conduites par du Guesclin.
Une fois les étrangers débarrassés de toute crainte à l'égard de
l'armée, les exigences de leur part n'eurent plus de bornes. Rappeler
l'enlèvement des objets d'art et des trophées que nos victoires avaient
réunis dans notre capitale, les contributions de toute espèce imposées,
et qui s'élevaient à de si épouvantables sommes, serait superflu. Enfin,
pour mettre le comble à notre humiliation et blesser au coeur une
nation glorieuse, on diminua encore l'étendue de notre territoire, déjà
si fort restreint.
Il est impossible de se refuser à faire ici la comparaison des deux
Restaurations. À la première, une grande partie du pays conquis nous est
enlevée; mais cependant quelques fractions de nos conquêtes nous
restent. À la seconde, le vieux territoire de l'ancienne France est même
entamé, et on prend à tâche d'ouvrir la frontière pour nous mettre à la
discrétion de ceux qui voudront nous attaquer. En 1814, pas un objet
d'art n'est enlevé, pas un trophée ne nous est ravi, et la victoire
respecte les propriétés que la victoire seule nous avait données. En
1815, tout est enlevé, et l'on va jusqu'à tout disposer pour détruire
des monuments d'utilité publique, à cause des noms qu'ils portent[10],
comme si on pouvait faire rétrograder les temps et effacer les souvenirs
de l'histoire! En 1814, les propriétés sont respectées, et aucune
contribution n'est imposée en représailles des sommes immenses que nous
avions, pendant dix ans, enlevées à l'Europe, et des ravages qui partout
ont marqué notre passage. En 1815, près de deux milliards sortent de nos
coffres pour entrer dans ceux de l'étranger. Les Bourbons sont reçus
avec joie, avec espérance d'abord; à la seconde fois comme une
nécessité. Ces circonstances de la première Restauration sont dues à la
manière prompte dont le pays se sépara des intérêts de Napoléon, juste
représaille, puisque lui-même avait depuis longtemps séparé les siens de
ceux du pays; alors cette séparation fut toute patriotique, et, s'il y
eut corruption et intérêt privé dans quelques chefs, tout fut généreux
dans les masses. Dans la seconde, une faction puissante s'étant
substituée à la nation, la nécessité de l'abattre servit de prétexte à
la vengeance et à la cupidité. Cette faction, qui s'est souvent
présentée comme animée des sentiments les plus nationaux, n'a jamais
pensé qu'à elle.
[Note 10: Les ponts d'Austerlitz et d'Iéna. (_Note de
l'Éditeur._)]
Cette révolution des Cent-Jours, si funeste au pays, à son honneur, à
l'ordre public, à l'établissement d'une sage liberté, une fois réprimée,
se trouva servir merveilleusement les intérêts et les passions de
l'émigration; aussi combien de plaintes contre tous les individus
occupant des places, quels que fussent leurs titres! Combien
d'accusations, de calomnies! Avec quelle violence tout fut bouleversé,
et avec quelle avidité tout fut envahi! L'ambition n'avait aucune règle,
aucune limite, et demander tout et demander toujours était devenu
l'habitude universelle.
Un homme se disant bien pensant, c'était l'expression du temps, était
propre à tout. Le même individu (j'ai vu de ces sortes de pétitions)
sollicitait à la fois ou le commandement d'un régiment, ou une
sous-préfecture, ou une place de juge. Jamais confusion n'exista nulle
part au même degré. Un ordre de choses pareil porta ses fruits.
L'administration fut confiée aux hommes les plus inhabiles. On choisit
presque tous les colonels de l'armée parmi des hommes qui n'avaient
jamais servi; et les tribunaux, après une prétendue épuration, furent
remplis d'hommes de parti et de passion. La société prit une nouvelle
physionomie, eut une nouvelle constitution, et les pouvoirs de toute
espèce arrivèrent aux mains des hommes les moins dignes ou les plus
incapables de les exercer.
On s'occupa de former une nouvelle Chambre, en se servant des colléges
électoraux en usage sous l'Empire, avec un certain nombre d'adjonctions
pris dans les ordres royaux. Ces colléges étaient de nature à
représenter l'opinion du pays, et cependant, malgré la conduite peu
éclairée du gouvernement, malgré l'humiliation causée par les
traitements des alliés, les élections se tirent toutes dans un sens
royaliste: nouvelle preuve que la première Restauration avait été dans
l'opinion nationale et reçue avec satisfaction, tandis que le retour de
l'île d'Elbe, vu avec répugnance, avec effroi, avait rendu odieux ceux
que l'on accusait d'en avoir été les auteurs. L'opinion publique devait
être bien profondément pénétrée de ces sentiments, pour résister à tout
ce qui aurait dû la changer.
Le gouvernement m'envoya à Dijon pour présider le collége électoral de
la Côte-d'Or. Douze ans auparavant, dans des circonstances bien
différentes, j'avais été chargé d'une semblable mission. Je fus reçu
avec empressement et affection par mes compatriotes, jouissance à
laquelle je n'ai jamais été insensible. Quoique les départements de
l'Est en général, et particulièrement ceux de l'ancienne Bourgogne,
aient toujours été les moins favorables aux Bourbons, les députés,
choisis loyalement et sans fraude, furent des individus qui leur étaient
attachés et dévoués de tout temps. L'opinion royaliste, alors celle de
la France entière, était professée et sentie partout avec ardeur, avec
exagération, comme il arrive si souvent chez nous, tandis que les partis
opposés, objets de la haine publique, se tenaient silencieux dans
l'observation.
Une énorme promotion de pairs fut faite alors, mais sans discernement,
sans système et sans choix. En 1814, on avait suivi des principes
raisonnables, en prenant pour le fond de la Chambre le Sénat. Ce corps
avait rappelé le roi et se trouvait former le lien entre le passé et
l'avenir. Il devait, sauf quelques exceptions, devenir la base de
l'ordre politique nouveau. On y avait placé les anciens ducs et pairs,
presque tous les anciens ducs, et, d'un autre côté, toutes les
illustrations de l'Empire. Ces trois éléments étaient naturels, dans la
formation du nouvel ordre de choses; mais, cette fois, on prit au
hasard, choisissant suivant les caprices et les fantaisies de chacun.
Les ministres présentèrent et firent admettre leurs protégés. Le roi se
borna à choisir un seul individu, M. de Frondeville, recommandé par sa
nièce. Chose indubitable, il fallait donner plus de consistance à la
Chambre des pairs, mais atteindre ce résultat en y appelant les grandes
notabilités provinciales; dans ce but, établir un mode régulier de
recherche, de présentation et de choix. La marche suivie cette fois
servit d'exemple à d'autres promotions qui ont été funestes.
C'est ici le moment de raconter un événement heureux pour moi. J'étais
bien loin alors de deviner toute son importance pour mon avenir. La
promesse de la restitution de mes dotations en Illyrie me fut faite, à
cette époque, par l'empereur d'Autriche, de la manière la plus flatteuse
et la plus aimable.
En 1814, un traité conclu à Fontainebleau, fixait le sort des dotations
et en assurait la conservation aux titulaires. Je ne crus pas devoir
faire alors la plus petite démarche pour assurer mes intérêts d'une
manière particulière. Partager le sort commun était mon seul désir et ma
seule prétention. Mais, en 1815, tout était naturellement remis en
question. Les circonstances qui avaient accompagné la révolution du 20
mars semblaient devoir annuler les droits. N'ayant pas participé à cette
félonie, je croyais avoir des titres à être excepté des mesures de
rigueur projetées; mais les gouvernements sont si empressés de s'emparer
de toutes les richesses à un titre quelconque, que je comptais
faiblement sur cette justice. Les dotations de Hanovre, de Westphalie et
de Poméranie ne me laissaient aucune espérance. Je ne pouvais en
conserver que pour celles d'Illyrie, me fondant sur l'esprit d'équité de
l'empereur d'Autriche et le souvenir du bien que j'avais fait dans ces
provinces, quand j'en avais le gouvernement. Me trouvant dans le devoir
d'aller lui faire ma cour, avant de me rendre chez lui, quelques amis
m'engagèrent à profiter de la circonstance pour lui faire une demande en
forme de la restitution de mes biens. En passant la porte de son
cabinet, je n'avais aucune résolution prise. Je comptais en parler ou me
taire, suivant l'accueil qui me serait fait, et suivant les dispositions
plus ou moins bienveillantes que je remarquerais sur la figure de ce
souverain. L'empereur me reçut à merveille, et me parla avec la plus
grande complaisance du bien que j'avais fait à ses sujets d'Illyrie, aux
Croates en particulier, dont j'avais conservé la précieuse organisation,
malgré les faiseurs de Paris, dont le désir était de tout changer chez
eux. Il me demanda mon avis sur l'organisation la meilleure à donner à
la Dalmatie, et je lui dis qu'il me paraissait utile de former dans les
montagnes deux ou trois régiments frontières, et de laisser le littoral
sous l'autorité civile. Après une conversation assez longue, un silence
absolu ayant succédé, je crus pouvoir hasarder ma demande, et je dis à
l'empereur que la bonté avec laquelle il daignait me traiter me décidait
à l'entretenir d'intérêts qui m'étaient personnels. L'empereur
m'interrompit et, sans me laisser achever, il dit: «C'est de vos
dotations en Illyrie que vous voulez parler?--Oui, Sire.
--Je vous les rends, ajouta-t-il. Quand l'empereur Napoléon était
souverain des provinces illyriennes, par suite de la cession que je lui
en avais faite, il était légitime propriétaire des domaines de la
couronne qui y étaient renfermés, il y a donc pu en faire tel usage
qu'il a voulu; et il m'est fort agréable de faire un acte de justice à
votre profit, en vous rendant ceux qui vous étaient échus en partage.»
On juge de ma reconnaissance et de ma joie. Je me hâtai d'aller voir le
prince de Metternich, qui me reçut avec la grâce qui le caractérise, et
me promit son appui et son concours. Il a bien tenu parole; car,
lorsque, fatigué de la lenteur des affaires qui se traitent à Vienne, je
vins solliciter moi-même l'exécution des promesses faites si
généreusement et si gracieusement par l'empereur, grâce à l'active
amitié du prince de Metternich, en moins d'un mois, j'étais en
possession d'une rente égale aux revenus des terres que je possédais, et
en même temps j'avais reçu, sur le même taux, tout l'arriéré de ces
revenus. Cette décision de l'empereur, qui me fut d'abord personnelle,
ayant établi le principe, plusieurs dotés furent mis en possession de
rentes égales à leurs anciens revenus, et les autres continuent à
solliciter et conservent encore l'espoir d'obtenir.
La Restauration me rendit le repos et la liberté; mais elle me plaçait
dans une position d'isolement pénible. Séparé de ma femme, et sans
enfants, sans frère, ni soeur, ni neveux, aucun intérêt de famille ne
remplissait mon coeur et ne pouvait servir d'aliment à ma vie. Pour la
gloire militaire, tout était dit: il était probable qu'il n'y aurait
plus de guerre. Restaient la politique et les affaires. On peut faire
beaucoup de bien quand on arrive au pouvoir naturellement, quand on y
est appelé; mais, quand la porte ne s'ouvre que par l'obsession et
l'intrigue, on y entre désarmé, et les efforts longtemps impuissants qui
ont précédé le succès ont fait acheter le pouvoir par bien des angoisses
et des tourments. Il me parut digne et sage de dédaigner cette route
pour l'emploi de mon temps.
Que faire cependant pour créer un intérêt nécessaire au bien-être de
l'existence? Se livrer aux sciences était de mon goût, mais ne suffisait
pas à l'activité de mon esprit. Cette carrière ne pouvait pas me
satisfaire; car, sans manquer d'aptitude pour la suivre, j'étais trop
âgé pour y jouer un rôle principal et pour y marquer par des
découvertes. Rester à la hauteur des connaissances du moment était ce à
quoi je pouvais prétendre. Des rapports habituels et une sorte
d'intimité avec les savants du premier ordre suffisent pour atteindre ce
but.
Il fallait quelque chose qui satisfît le besoin d'une âme brûlante, d'un
esprit actif et d'un corps de quarante ans, plein de force et de santé.
Je pensai qu'en embellissant l'habitation de mes pères, chose que
j'avais rêvée pendant toute ma vie, je me créerais une belle et noble
retraite. En me livrant à l'agriculture, j'apporterais dans ma province
les bonnes méthodes, et fournirais d'utiles exemples. En peu d'années
tout serait changé autour de moi. J'ai voulu joindre l'industrie
manufacturière et l'industrie agricole, et montrer qu'en coordonnant les
deux branches elles se servent merveilleusement d'appui, se portent
réciproquement du secours et doublent les bénéfices. Avec ces idées
premières et les ressources d'un esprit vif, d'une instruction
suffisante, d'une grande activité et d'une grande force de volonté, on
embrasse beaucoup et souvent trop pour bien faire. Cependant tout ce que
j'ai fait dans ce système m'a réussi. Ce qui a été la cause de ma ruine,
c'est l'industrie des fers, dans laquelle je me suis laissé entraîner et
que j'ai créée au profit du pays, mais à mes dépens.
Comme création d'habitation et embellissement, voici ce que j'ai fait.
Le château était assez beau, mais cependant incomplet et mal distribué.
Je l'ai augmenté de deux pavillons, et il est en rapport aujourd'hui
avec toutes les positions sociales. Placé sur un rocher escarpé,
au-dessus de la Seine, son accès était difficile. J'ai fait tailler dans
le roc une avenue qui aboutit à la grande route, auprès de la porte de
la ville. Cette avenue de trois cent douze mètres de longueur en pente
douce, de quarante pieds de largeur, plantée de quatre rangées d'arbres,
serait digne de mener à une habitation royale. Un jardin de seize
arpents a disparu; il a été remplacé par un parc de cinq cents arpents,
clos de murs et où passe la Seine. Ce parc, composé de la vallée de la
Seine, comprend les deux coteaux opposés et présente une admirable
variété de sites. La rivière dont les eaux, vives et abondantes, sont
toujours à plein bord, à cause des usines qui se succèdent dans son
cours, coule au milieu du parc pendant près d'une lieue, et dans les
propriétés de cette terre pendant une autre lieue encore. Un million
deux cent mille pieds d'arbres, plantés avec intelligence, furent
ajoutés à ce qui existait déjà, et au nombre se trouvaient quatre-vingt
mille arbres de haute tige, dont dix-sept mille arbres exotiques; cent
vingt arpents de prés arrosés, restant toujours verts, ornés de bouquets
de bois, forment le fond de ce tableau, et une culture variée embellit
les coteaux. Voilà ce qu'est devenue entre mes mains cette habitation,
embellie encore par d'autres choses utiles, entre autres par des usines
productives, dont je vais faire l'énumération et présenter le tableau.
Hors du parc, en amont, est un superbe moulin, le meilleur de la
contrée, et formant un beau point de vue. Vient ensuite, également en
vue du château, comme toutes les autres usines, une brasserie, dont les
résidus servaient à mon bétail. Près d'elle une vinaigrerie qui avait
le même emploi et fournissait par an deux mille pièces de vinaigre: près
de là une tuilerie et une poterie servant à satisfaire aux besoins d'une
sucrerie ayant entrée dans le parc d'un côté, et sur la grande route de
l'autre; puis une superbe ferme renfermant des établissements complets,
et entre autres une bergerie à deux étages pour deux mille bêtes à
laine; enfin, sur le bord de la Seine, une magnifique sucrerie.
Cette sucrerie, qui avait un double moteur, l'eau et une machine à
vapeur, a fabriqué jusqu'à trois cent cinquante mille livres de sucre de
betterave dans une seule année. Les bénéfices de cette industrie sont
grands quand elle est bien conduite. Aussi chaque jour elle se
naturalise davantage en France. On ne saurait trop l'encourager,
non-seulement parce que ses produits dispensent d'exporter beaucoup
d'argent à l'étranger, mais encore parce que sa prospérité se lie à la
perfection de l'agriculture. Les champs, après avoir été cultivés en
betteraves, rapportent un cinquième de blé de plus que ceux qui n'en ont
pas produit l'année précédente. Cette culture, loin de fatiguer la
terre, lui profite pour l'avenir de tous les soins qui lui sont donnés.
La première et la plus grande partie du travail de toutes les plantes se
fait d'abord aux dépens de l'atmosphère. Ce n'est qu'au moment où la
semence se forme que la terre est mise puissamment à contribution, et,
comme la betterave ne rapporte sa graine que la deuxième année et qu'on
récolte la betterave pour faire le sucre vers le cinquième mois de sa
culture, la terre n'en est nullement fatiguée. Quand une manufacture de
sucre est bien conduite et alimentée avec des betteraves de sa propre
culture et au prix de la main d'oeuvre et du combustible de la
Bourgogne, on a le résultat suivant: En représentant le bénéfice cumulé
de la culture et de la fabrication par la surface des terres cultivées,
un arpent de treize cent quarante-quatre toises rend mille francs de
bénéfice. Ainsi notre terre avec notre climat est si favorable à la
production du sucre, qu'une même quantité de terre de première qualité
rend en France, en cinq mois, plus de sucre que la même surface aux
colonies en seize mois.
À côté de la sucrerie se trouve une autre usine mue aussi par l'eau, et
servant à battre le blé, machine suédoise, jointe à un tarare et placée
sur deux étages. Le blé est battu et vanné en même temps. Deux hommes
seulement suffisent pour la conduire; ils font ainsi l'ouvrage de
vingt-deux ouvriers ordinaires. Plus bas est un autre moulin et une
fabrique de pâte d'Italie, ce qui m'a donné l'occasion de cultiver des
blés d'une nature particulière et préférables aux nôtres. Ce sont ceux
connus sous le nom de blé de Taganrog. Une scierie était jointe à ce
groupe de bâtiments; elle servait à débiter les planches et les bois de
construction. Plus bas étaient deux forges anciennes et trois hauts
fourneaux, puis enfin l'immense forge anglaise que j'ai construite et
qui m'a ruiné, mais qui aujourd'hui est une source de richesses pour le
pays. Je reviendrai sur ce dernier établissement quand j'arriverai à
l'époque où il fut construit.
Le parc, indépendamment de ses immenses plantations, représentant une
superficie de cent cinquante arpents et de cent vingt arpents de prés
arrosés, offre une culture riche et variée. Le plateau sur lequel le
château est bâti finit à la ville. D'abord fort étroit, il va en
s'élargissant. Dans la partie du midi, opposée au château, il commande
de vastes prairies, traversées par la Seine avant son entrée dans la
ville. La plus grande partie de cet amphithéâtre est plantée en vignes
d'une qualité supérieure, et la dernière forme un magnifique potager en
terrasse. Telle est la description de l'habitation que j'avais pris
plaisir à embellir, dans laquelle je croyais devoir finir mes jours, et
que probablement je suis destiné à ne revoir jamais. Des bois et des
fermes, à plus ou moins grande distance, composent le reste de cette
belle propriété.
Si j'eusse réussi, j'aurais acquis la plus grande existence sociale
possible dans les temps présents en France; car j'aurais réuni en ma
personne, à l'influence d'une famille considérée dans le pays, celle qui
résulte toujours d'une grande propriété et d'importantes manufactures,
qui font vivre toute une population, et enfin celle qui accompagne la
possession des premières dignités de l'État.
J'ai entrepris tous ces travaux et j'ai fait les acquisitions
indispensables avec des capitaux insuffisants. J'ai pu y appliquer
environ sept cent mille francs. Cette somme était bien inférieure aux
besoins. J'ai donc dû emprunter, et les emprunts ne sortent souvent d'un
embarras que pour jeter plus tard dans un autre pire. Cependant tout se
serait liquidé avec le temps et par suite de l'économie que je mettais
dans mes dépenses personnelles; mais, quand j'exploitai l'industrie des
fers, des millions devinrent nécessaires, et je tombai dans un dédale
dont je n'ai pu me tirer. Je tiens à finir ce tableau quand je serai
arrivé à l'époque de ces pénibles souvenirs. Ces établissements
d'industrie, ces entreprises si patriotiques, si belles et si admirables
dans leur ensemble, ont eu une si grande influence sur ma destinée, et
m'ont occupé pendant tant d'années, que j'ai dû en parler et que j'y
reviendrai encore.
Tous les établissements que je viens d'énumérer furent formés dans
l'espace de cinq années. J'en ai montré tout d'une fois le but et
l'ensemble, ne pouvant en donner la progression par chaque année, et
maintenant je reviens en arrière. Je parlerai à présent des événements
politiques qui se succédèrent, et particulièrement de ceux auxquels j'ai
été appelé à prendre part.
Cette Chambre de 1815, nommée sous l'influence de l'indignation inspirée
par la félonie des Cent-Jours, était animée des meilleurs sentiments
pour la dynastie. Elle reste dans les souvenirs un monument
indestructible de l'opinion d'alors. Notre pays présente de fréquentes
anomalies. On oublie vite ce que l'on dit, ce que l'on fait et ce que
l'on a voulu. Les contrastes les plus singuliers, les plus frappants, se
présentent sans cesse dans l'histoire de nos révolutions. Tous les
députés de 1815 étaient donc des gens remplis d'amour pour la maison de
Bourbon, des ennemis déclarés des révolutionnaires et des bonapartistes.
Ces députés, en général pleins d'honneur, bien intentionnés, mais
ignorants et passionnés, arrivèrent avec tous les préjugés, toutes ces
petites vues de gens nouveaux dans les affaires. Ils apportèrent en
outre cette importance, cet amour-propre si général en France, et cette
vanité de hobereau qui donna à la chambre une physionomie factieuse.
Cette Chambre voulut être plus royaliste que le roi. Elle voulut
gouverner et tout maîtriser; enfin, elle enfanta des projets de
persécution qui ne pouvaient et ne devaient avoir qu'une influence
funeste sur les destinées du pays. Elle devint exigeante, tracassière,
et contraria la marche du gouvernement, d'autant plus que l'héritier du
trône, Monsieur, lui donnait toute l'autorité de son nom, relevée encore
par l'influence qui résultait du commandement de toutes les gardes
nationales de France dont il s'était fait investir. La hiérarchie, qui
en était la conséquence, établit en sa faveur et mit entre ses mains une
sorte de gouvernement royal, constitué sur les principes de l'obéissance
militaire, et en opposition habituelle avec la marche de
l'administration. Enfin, la Chambre de 1815, qui, par les sentiments
dont elle était animée, aurait dû faire tous ses efforts pour créer et
fonder le pouvoir du roi, chose si nécessaire et si difficile, présenta
des obstacles multipliés et invincibles à son développement. Elle ne
négligea, en quelque sorte, rien pour affaiblir l'autorité royale, tout
en déclarant son intention de la soutenir et de l'augmenter.
Parmi les trahisons signalées par la révolution du 20 mars, il y en
avait de si patentes, et dont l'influence avait été si grande sur les
événements, qu'on ne pouvait s'empêcher de les poursuivre. De ce nombre
étaient celles de Charles de la Bédoyère et du maréchal Ney. Louis XVIII
avait une sensibilité plus feinte que réelle; mais il était loin d'être
sanguinaire. Son instinct était la douceur et la bonté; mais, comme tous
les hommes faibles, ses opinions et ses résolutions variaient suivant
les influences qui agissaient sur lui. Il fut affligé de la prise de ces
deux grands coupables. La Bédoyère fut arrêté pendant mon absence de
Paris. Je ne connais pas par moi-même les impressions que le roi reçut;
mais j'étais près de lui quand Ney fut découvert par sa faute et livré à
l'autorité. Louis XVIII en gémit avec moi et me dit: «On avait tout fait
pour favoriser son évasion; l'imprudence et la folie de sa conduite
l'ont perdu.»
La Bédoyère, condamné, fut exécuté malgré de nombreuses interventions.
Le roi, pour faire une espèce de réparation à sa famille et lui donner
une sorte de compensation, nomma son frère, Henri de la Bédoyère,
officier dans les gardes du corps, quoiqu'il ne remplît aucune des
conditions exigées par les ordonnances, et n'eût jamais servi. On peut
difficilement comprendre comment cet officier accepta. C'était le prix
du sang de son frère; car il est évident que, si Charles n'eût pas été
fusillé, Henri n'aurait pas été l'objet de cette faveur.
Bientôt arriva le tour du maréchal Ney. On avait soif de son sang; et,
comme on voulait faire des exemples, il devait en servir. Aucun coupable
ne pouvait être puni avec plus de justice, car le crime était patent, et
il n'y a pas de gouvernement possible avec la pensée que l'action du
maréchal Ney mérite de l'indulgence.
La maréchale vint implorer le roi et s'adressa à moi pour obtenir une
audience du roi. Je l'y conduisis. Le roi me répondit: «Mon devoir est
de la recevoir. Elle peut venir, mais ce sera en vain. Il faut que
justice soit faite.»
Effectivement, le roi l'accueillit avec bonté, mais ne lui donna aucune
espérance de détourner le coup dont son mari était menacé. Le moment du
jugement arriva. Le ministère, par la bouche de M. de Richelieu, parut
vouloir agir sur la Chambre des pairs et presser la condamnation: chose
superflue, tant l'évidence du crime était démontrée. Celui qui voulut
remplir consciencieusement les devoirs de juge ne put hésiter à le
condamner. L'exécution eut lieu immédiatement. L'esprit de parti a fait
depuis du maréchal Ney un martyr. Une sage politique aurait dû peut-être
sauver un homme couvert de gloire et échappé pendant tant d'années à
d'innombrables dangers. Si sa grâce eût suivi sa condamnation, les
Bourbons seraient mieux restés dans leur caractère et n'en auraient été
que plus forts; mais le parti dominant fut inexorable: il voulait du
sang. C'est ainsi qu'un sang, coupable, il est vrai, mais bien glorieux,
fut répandu.
On réclamait une autre victime; mais celle-ci était l'objet d'un intérêt
universel. Lavalette, ancien directeur général des postes sous l'Empire
et allié au vice-roi d'Italie et à la reine Hortense, dont il avait
épousé la cousine germaine, avait repris la direction de son
administration dès le 20 mars, après le départ du roi. Assurément, cette
action était sans importance, puisque Napoléon devait entrer à Paris peu
d'heures après; mais on lui appliqua le principe de la loi; et, comme il
avait usurpé le pouvoir tandis que le roi était encore en France, il
était passible de la peine de mort. Arrêté longtemps après le retour du
roi, il fut envoyé aux assises comme n'étant plus militaire. J'avais été
fort lié avec Lavalette: notre amitié ne l'avait pas empêché de se
ranger parmi mes ennemis à la première Restauration, et je ne le voyais
plus. La peine ne me paraissait pas devoir dépasser quelque temps de
prison. J'en étais peu occupé, quand tout à coup le jugement rendu me
fit connaître l'état des choses. Il m'est difficile d'exprimer ce que
je ressentis à cet instant et à quel point mon amitié pour lui se
réveilla. Je me hâtai de m'offrir à lui pour faire toutes les démarches
dans le but de le sauver. Il m'écrivit une longue lettre pour me
remercier, et je me mis en mesure de le servir. J'allai chez le roi et
lui parlai avec instance et chaleur de ce malheureux, beaucoup plutôt
victime des passions du temps que de ses erreurs et de ses fautes; mais
le roi fut inexorable. Je lui apportai et lui fis lire une lettre où la
conclusion de sa demande était d'être fusillé, et non guillotiné[11]. Le
roi lut la lettre en entier et me répondit avec sécheresse: «Non; il
faut qu'il soit guillotiné!»
[Note 11: LETTRE DU COMTE DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.
«La Conciergerie, mercredi.
«Je viens d'apprendre au fond de ma prison que vous avez bien
voulu vous rappeler mon nom, et que vous avez mêlé à des
expressions de compassion des souvenirs touchants d'une
ancienne amitié. Je suis embarrassé pour vous en remercier,
mon général, si mon affreux malheur n'avait pas dû effacer de
votre coeur des sentiments et des procédés qu'il faut bien
que je me reproche, puisqu'une prévoyance plus saine et plus
élevée les a condamnés. Cependant nous nous trouvons l'un et
l'autre placés dans des positions si différentes, que j'ai
besoin de franchir l'espace de beaucoup d'années pour pouvoir
retrouver mon ancien compagnon d'armes et de lui présenter
l'homme qu'il estimait sur le bord d'un abîme dont il ne peut
être écarté que par une main amie. Ma tête est dévouée. J'ai
pu entendre, sans trouble, l'arrêt fatal qui l'a proscrite;
mais, je vous l'avoue, ce n'est pas sans horreur que je me
vois entouré de bourreaux et marchant à l'échafaud. Mourir,
pour nous, vieux soldats, est peu de chose, nous avons bravé
la mort sur de nobles champs de bataille; mais la Grève!...
Oh! cela est horrible! Si j'avais méconnu mes devoirs; si,
lié par un serment ou engagé par de simples obligation de
position, j'avais cru les oublier, je serais coupable. Mon
malheur est de ne pas avoir distingué la nuance délicate qui
séparait l'intervalle de l'autorité légitime qui s'éloignait
de la violence qui la poursuivait. Hélas! notre éducation de
sujets a été si mauvaise et si mal dirigée! J'ai consulté le
mouvement de mon coeur, ainsi que j'ai toujours fait, et la
différence de quelques heures a suffi pour me jeter dans
l'abîme.
«La gravité de la cause, plus que l'intérêt que vous m'auriez
conservé, vous a, sans doute, bien instruit des fautes qu'on
me reproche, et des crimes qu'on m'impute. Je suis étranger
aux malheurs de la France. Je suis étranger à l'infortune de
notre souverain. Je me suis cru libre d'agir quand je n'ai
plus aperçu les traces de l'autorité légitime et sacrée.
Hélas! mon général, aujourd'hui, ma malheureuse compagne est
tombée aux pieds de Louis XVIII, dans cette même salle où, il
y a vingt trois ans, au 10 août, que, confondu avec les
gardes suisses, je venais prodiguer ma vie pour Louis XVI et
son auguste famille. Vous m'avez connu à l'armée peu d'années
après; nous avons sans cesse été unis; ai-je jamais contribué
aux malheurs de la France, ai-je jamais propagé ou partagé
les principes empoisonnés qui ont corrompu l'esprit public et
les moeurs nationales? Ai-je été travaillé de cette ambition
inquiète qui troublait ma patrie et l'Europe? Non, non!
occupé de devoirs obscurs, trouvant mon bonheur dans ma
famille et dans la société de mes amis, j'ai laissé passer
tranquillement devant moi tous les ambitieux. Ainsi, étranger
à la Révolution, à ses principes et à ses désastres, je
croyais avoir acquis le droit de ne plus craindre aucun
danger. Je croyais même pouvoir défier l'envie d'approcher de
moi, lorsqu'un affreux bouleversement de terre bouleversa
tout, lorsqu'un épouvantable volcan s'éleva et envahit tout.
Il fallait fuir ou se cacher. Les plus braves et les plus
sensés l'ont fait. J'ai attendu le volcan, je l'ai vu
arriver, je l'ai reconnu, et je m'y suis mêlé comme tant
d'autres. Mais l'échafaud pour une étourderie, tout ce que
l'ignominie a de plus exécrable pour une erreur, oh! mon
Dieu! la proportion n'y est plus. Mon général, mon ancien
compagnon de dangers, dites au roi que je suis un homme
d'honneur, un homme de coeur, un homme de sens, et que, dans
ces temps déplorables, il faut distinguer la volonté
malveillante de l'erreur précipitée. S'il faut livrer ma tête
aux bourreaux, je suis tout préparé. Mais qu'y gagnera
l'autorité? quel avantage pour le souverain auguste qui
s'honore du titre de petit-fils du grand Henri! Henri IV
punit une fois avec éclat, mais c'était un traître. Il
pardonna toujours, et ses fidèles serviteurs furent
innombrables. L'histoire a fait de sa clémence le plus noble
et le plus brillant fleuron de sa couronne. C'est celle qui
ceint la tête de notre monarque révéré.
«Hélas! cette vie traversée de malheurs, cette vie si courte,
il faudra la perdre; mais, au nom de notre ancienne amitié,
au nom de nos anciens périls, ne souffrez pas qu'un de vos
anciens compagnons d'armes monte à l'échafaud! Qu'un piquet
de braves grenadiers la termine: en mourant, du moins, je
pourrai me faire une illusion dernière: c'est au champ
d'honneur que je vais tomber.
«Adieu, monsieur le maréchal, recevez avec bonté l'expression
bien sincère de mon ancienne amitié et de mon profond
respect. «LAVALETTE.»]
On remua ciel et terre pour intéresser en sa faveur la famille royale.
M. de Richelieu voulut essayer de l'intervention de madame la duchesse
d'Angoulême pour lui obtenir sa grâce, en lui représentant que cette
action lui serait utile dans l'opinion. Elle avait d'abord consenti;
mais cette coterie ultra-affamée de vengeance dont elle était entourée
eut bientôt fait changer ses résolutions, et la perte d'un homme
inoffensif, de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, fut
résolue plus que jamais.
Je vis madame de Lavalette pour concerter avec elle les démarches à
faire dans l'intérêt de son mari. Elle me parla alors du projet de son
évasion, qu'elle croyait pouvoir effectuer. Je lui dis de bien se garder
d'en faire usage en ce moment; car, si elle échouait, son mari était
alors perdu sans ressource. Il fallait auparavant essayer de tous les
moyens de salut fondés sur la clémence; implorer elle-même sa grâce
auprès du roi, en se jetant en public à ses pieds. Je me chargerais de
lui donner le bras dans cette pénible circonstance. Ce projet arrêté,
nous prîmes jour pour son exécution.
On eut connaissance à la cour de la tentative projetée, et l'ordre fut
donné aux gardes du corps d'empêcher madame de Lavalette d'entrer au
château. Cette pauvre femme, infirme et souffrante, ne pouvant marcher
qu'avec peine, il lui fallait une chaise à porteurs pour le moindre
trajet, et cela donnait une sorte d'éclat à ses démarches. Il y avait
donc bien des difficultés à vaincre; mais je ne désespérai pas d'y
parvenir. D'abord je décidai que nous nous rendrions dans la salle des
gardes pendant le temps où le roi serait à la messe. Si nous nous y
fussions établis auparavant, le roi, instruit de sa présence, aurait
plutôt renoncé à entendre la messe ce jour-là que de s'exposer à
recevoir la requête préparée. Le roi étant passé et arrivé dans la
chapelle, nous nous présentâmes. Par un bonheur très-grand, le suisse du
bas du grand escalier n'avait pas de consigne, et nous montâmes sans
obstacle; mais, arrivés à la salle des gardes, là était la difficulté.
La porte étant ouverte, j'attendis, pour entrer, le moment où le garde
du corps en faction, se promenant dans le sens opposé à l'entrée, s'en
éloignerait. Une fois introduit de dix pas environ, le factionnaire se
retourne, me voit, et s'approche respectueusement, mais avec une
contenance ferme, et me dit que je ne pouvais pas entrer avec la dame à
laquelle je donnais le bras. Je discutai avec lui; mais lui, toujours
avec le même calme et la même persistance, se place devant moi et
m'empêche d'avancer, en réclamant l'exécution de sa consigne. Ne pouvant
obtenir rien de favorable, je lui demandai d'appeler l'officier de
garde, dont j'espérais avoir meilleure composition. Heureux d'être
débarrassé de la responsabilité, ce garde du corps ne se le fit pas dire
deux fois, et me voilà aux prises avec le sous-lieutenant des gardes, le
marquis de Bartillac, mari d'une demoiselle de Béthune, et, par là,
neveu du duc d'Havré, officier de cour, du reste bon homme. Il arrive
près de moi en sautillant et me dit: «Monsieur le maréchal, je me rends
à vos ordres,» et se place à mon côté. Tout en marchant pour arriver au
fond de la salle, je lui dis qu'on avait voulu m'empêcher d'entrer. Il
s'approche de mon oreille et me dit: «C'est madame de Lavalette que vous
accompagnez; elle est consignée ici.
--On vient de me le dire; cependant répondez nettement; vous avez eu
l'ordre de l'empêcher d'entrer, mais avez-vous eu celui de la faire
sortir?
--Non, me dit-il.
--Eh bien, ajoutai-je, laissez-la en paix. Elle vient demander la grâce
de son mari, et j'espère qu'elle l'obtiendra. Que risquez-vous? Est-ce
au neveu du duc d'Havré à avoir rien à craindre? Le pis aller pour vous
est de subir quelques jours d'arrêt, et, en vous soumettant à ce danger,
vous courez la chance de sauver la vie d'un homme. On n'a pas souvent
une occasion aussi favorable de faire une bonne action. C'est une bonne
fortune, ne la laissez pas échapper!» Cette phrase alla droit au bon
coeur et à la vanité de M. de Bartillac. Il me répondit qu'il s'en
rapportait à moi et que madame de Lavalette pouvait rester. Je l'établis
près de la porte d'entrée des appartements, et nous attendîmes la fin de
la messe.
Aussitôt la tribune de la chapelle ouverte, M. le baron de Glandevès,
major des gardes du corps, vint à moi pour me répéter que madame de
Lavalette était consignée. «Oui, lui dis-je; mais apportez-vous l'ordre
du roi de la faire sortir?--Non, répondit-il.--Eh bien, répliquai-je,
elle restera.» Le roi arriva. Madame de Lavalette se jeta à ses pieds,
et, en lui remettant son placet, elle cria: «Grâce, Sire, grâce!»
Le roi, avec beaucoup de noblesse, mais avec fermeté, lui répondit ces
propres paroles: «Madame, je prends part à votre juste douleur, mais
j'ai des devoirs qui me sont imposés, et je ne puis me dispenser de les
remplir.» Et il passa. Un symptôme de l'esprit passionné du temps, c'est
qu'après ces paroles les gardes du corps s'abandonnèrent à
l'inconvenance de proférer en cette circonstance des cris de «Vive le
roi!» qui avaient quelque chose de féroce et sentaient le cannibale.
Madame de Lavalette avait une autre pétition pour madame la duchesse
d'Angoulême, qui suivait le roi: elle voulut la lui remettre. Celle-ci
l'évita par un mouvement violent et un écart, et en lui lançant un
regard furieux, impossible à peindre.
Le roi étant rentré, je ramenai madame de Lavalette à sa chaise à
porteurs, et de là chez elle. C'était le 18 décembre. Cette pauvre femme
s'abusait sur les intentions du roi; mais moi j'y voyais clair; car
l'occasion était trop belle, la circonstance trop dramatique, pour n'en
pas profiter et être clément si on n'avait pas eu des intentions
contraires. Cependant je résolus une nouvelle tentative pour le
lendemain, jour de naissance de madame la duchesse d'Angoulême et
anniversaire de sa sortie du Temple.
Je fis transporter madame de Lavalette dans l'antichambre du capitaine
des gardes de service, dont le suisse m'était dévoué; de là, elle devait
se jeter aux pieds de Madame au moment où elle monterait l'escalier dit
l'escalier du Roi. Mais des postes des gardes du corps, mis partout et
jusqu'aux combles, les factionnaires multipliés, des portes condamnées
pour être à l'abri des surprises, donnèrent à madame la duchesse
d'Angoulême le moyen de circuler en liberté. Ce jour aurait dû lui
rappeler qu'elle n'était pas étrangère à l'humanité par les hautes
infortunes qui avaient été aussi son partage.
Dès ce moment, les esprits les plus prévenus ne pouvaient s'y tromper:
on voulait à toute force la mort de Lavalette, et sa pauvre femme
s'abandonnait encore à l'idée que le seul but était de l'effrayer. Ses
meilleurs amis, madame la princesse de Vaudemont, le duc Charles de
Plaisance, l'entretenaient dans cette illusion. Madame de Lavalette me
disait: «Monsieur le maréchal, ils veulent n'accorder la grâce à mon
mari que sur l'échafaud.
--Gardez-vous de vous y fier, lui répondis-je; s'il y monte, il est
mort. Vous m'avez dit avoir moyen d'assurer son évasion. Voilà l'instant
d'en faire usage, et je vous engage à ne pas différer: le moment est
pressant.»
Le lendemain, on dressait l'échafaud pour s'en servir le jour d'après.
Ce fut au moment où on était occupé à ces horribles préparatifs qu'elle
exécuta la généreuse résolution dont le succès a été si complet, les
circonstances si singulières et si dramatiques. Sa raison n'a pu
résister aux émotions qu'elle éprouva. Son esprit s'est dérangé, et,
après une démence de quelques années, elle est tombée dans un état
d'inertie dont elle n'est pas sortie[12].
[Note 12: LETTRE DE MADAME DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.
«Il y a bien longtemps que j'aurais voulu vous remercier, monsieur, de
tout l'intérêt si bon et si aimable que vous avez bien voulu me
témoigner. Je désirais seulement que vous sussiez que je ne pouvais
point oublier ce que vous aviez fait. J'avais chargé quelqu'un, à
plusieurs reprises, de vous l'exprimer. J'espère qu'on aura fait ma
commission. Depuis mon retour chez moi, je sentais le besoin de vous
écrire moi-même toute ma reconnaissance. Mais quel porteur fidèle
employer, non pour moi, mais pour vous? Enfin, je suis sûre cette fois,
et malgré que je sois malade horriblement d'un catarrhe, je ne veux pas
remettre encore à vous offrir les expressions de mes voeux et la
nouvelle expression de toute ma sensibilité. Veuillez l'agréer et me
conserver votre souvenir.
«ISAUR DE LAVALETTE.»
Nous devons à l'obligeance de M. Chambry, ancien maire du quatrième
arrondissement, la communication de cette lettre, ainsi que de celle de
M. de Lavalette.
(_Note de l'Éditeur._)]
Madame de Lavalette, pendant bien des années, reportant ses souvenirs
sur ce grand événement de sa vie, répétait mon nom avec reconnaissance;
elle disait: «Il a été bien bon pour moi, et seul il m'a dit la vérité.»
Mes intentions et mes démarches pour obtenir la grâce de son mari
avaient été actives, mais infructueuses; et, si j'ai contribué
efficacement à sauver la vie de cette malheureuse victime de nos
discordes et de nos passions, c'est en faisant connaître à sa femme,
dans le dernier moment, le véritable état des choses.
Madame de Lavalette fut d'autant plus admirable dans sa conduite, que,
loin d'être heureuse dans son intérieur, quoique jeune, bien née et
belle, elle était délaissée par son mari, qui, laid, petit et de peu de
naissance, entretenait des maîtresses.
Si l'on se reporte à ces temps, on devinera les clameurs dont je fus
l'objet. La société retentissait de plaintes. Les petites femmes de la
cour, qui auraient perdu connaissance à la vue d'un supplice,
paraissaient inexorables. Il était de mode d'être sans pitié. C'était à
qui serait le plus atroce dans son langage. On ne parlait de rien moins
que de me fusiller. Comment, disait-on, avoir une armée si un maréchal
de France est le premier à oublier les lois de la discipline et à violer
une consigne? Tout cela n'eut d'autre résultat que de donner une sorte
de mérite à une action fort simple. Le roi fut à merveille pour moi en
cette circonstance, et je ne saurais trop répéter que je l'ai toujours
vu, de son propre mouvement, juste et bon. Il me fit appeler dans son
cabinet et m'exprima son mécontentement d'avoir méconnu ses ordres; mais
il ajouta que le sentiment, cause de ma démarche, excusait mes torts à
ses yeux et les lui faisait pardonner.
Jamais donc, à aucune époque, la société de Paris ne montra des passions
si violentes qu'alors. Les femmes surtout, avec l'activité qui les
caractérise, se mirent en scène et voulurent jouer un rôle politique. Il
n'est pas sans intérêt de parler de celles qui occupèrent le premier
plan. Entré dans un monde tout nouveau pour moi, j'y contractai diverses
liaisons, malgré les différences marquées qui existaient entre les
sentiments dominants et les miens; mais des qualités d'esprit et de
coeur d'un ordre élevé l'emportèrent sur les inconvénients d'idées
politiques peu raisonnables.
La comtesse d'Escars fut celle qui d'abord se mit le plus en évidence.
Un esprit très-remarquable, une instruction étendue et un dévouement
historique pour les Bourbons l'y plaçaient naturellement. Napoléon
l'avait lui-même mise sur un piédestal en la persécutant. Voici son
histoire.
Mademoiselle de la Ferrière, petite-fille du maréchal de Balaincourt,
avait épousé avant la Révolution le marquis de Nadaillac, homme de
qualité. D'une figure jolie plutôt que belle, elle avait déjà une assez
grande célébrité à l'époque de nos premiers troubles. Elle émigra.
Devenue veuve peu après, elle se réfugia à Berlin. Accueillie par le roi
Frédéric-Guillaume II, père du roi actuel, elle eut une existence
remarquable par les hommages et les soins dont elle fut l'objet. Un
émigré veuf, qui était au service de Prusse, homme de grande maison, le
baron d'Escars, lui fit la cour et l'épousa. Revenue en France sous
l'Empire, elle proclama tout haut ses sentiments pour les Bourbons et de
manière à déplaire beaucoup à Napoléon, qui était fort irritable de sa
nature. Un exil rigoureux la confina d'abord à l'île Sainte-Marguerite
en Provence avec sa fille, personne charmante, dont le dévouement pour
sa mère a toujours été sans bornes. Cet exil donna à madame d'Escars une
sorte de célébrité. Plus tard, on fut un peu moins rigoureux à son
égard; elle eut la permission de vivre à la Ferrière, terre échappée au
naufrage universel et située en Touraine.
Napoléon, voulant dompter ses sentiments bourboniens, lui fit demander
en mariage sa fille pour le duc Decrès, ministre de la marine; mais
madame d'Escars, afin d'échapper à cette nouvelle persécution, trouva un
gendre en peu de jours, et fit épouser à sa fille un homme bien né, d'un
caractère honorable, mais peu agréable, le marquis de Podenas. C'est
dans cette situation que la Restauration trouva madame d'Escars. Le
comte d'Escars, frère aîné du baron, premier maître d'hôtel de la maison
du roi, étant mort au même moment, la charge de premier maître d'hôtel
du roi revint au baron, devenu comte et bientôt duc, et madame
d'Escars, chargée de faire les honneurs de la cour, vint s'établir aux
Tuileries.
Dans des temps calmes, personne n'eût mieux convenu à ces fonctions;
mais alors elle eut une influence fâcheuse en tenant constamment au
château, dans un salon ou la meilleure compagnie et le corps
diplomatique étaient constamment rassemblés, des discours absolument
opposés à ceux du roi et à la marche du gouvernement. Sa position
élevée, les faveurs dont elle était l'objet, la considération dont elle
jouissait à juste titre, donnaient du poids à ses paroles et faisaient
quelquefois douter de l'union du roi avec son gouvernement. Elle
ralliait à ses principes tous les énergumènes, tous les intrigants; et
cependant la droiture est le fond de son caractère; mais, comme beaucoup
de gens, elle rassemble sans cesse les contraires, et présente à chaque
moment les disparates les plus étranges. Admirable dans la manière dont
elle pose les principes généraux, rien n'est plus opposé que la façon
dont elle en fait l'application. Son esprit me plut, son amitié me
toucha, et un dévouement soutenu m'attacha à sa fille, femme d'autant
d'esprit et d'autant d'instruction que sa mère, avec beaucoup plus de
raison. Jamais dans ma vie je n'ai rencontré de femme d'une amabilité
aussi constante et aussi usuelle. Elle sait causer avec tout le monde
et tirer parti de chacun; elle sait discourir avec un savant, un
artiste, un poëte, un homme d'esprit, un ignorant et même un sot. Sans
être belle, la régularité de ses traits, l'ensemble de sa figure est
rempli d'agrément, et son animation donne un prix inestimable à sa
personne et à ses paroles. Une intime amitié a existé entre nous pendant
de nombreuses années; elle a résisté à de grandes épreuves et survécu à
nos bouleversements.
Le salon de madame d'Escars était funeste à la marche d'un gouvernement
raisonnable et modéré. Il y avait aberration de la part du roi à le
laisser subsister, en adoptant pour son gouvernement une marche tout
opposée aux principes qui y étaient professés. Plus d'une fois j'ai
rompu des lances avec madame d'Escars sur l'extravagance de ses paroles,
mais constamment sans fruit. Retenu par des liens qui m'étaient doux, je
la voyais sans cesse; mais, voulant vivre en paix, je m'étais imposé
l'obligation de garder le silence et de ne répondre jamais aux folies
que je lui entendais débiter; car, en lui répondant, une querelle
sérieuse était toujours imminente. Mais, pour lui bien faire connaître,
une fois pour toutes, mon opinion, je lui déclarai, avant de prendre le
parti d'un silence absolu, que, si jamais le roi m'appelait à faire
partie d'un ministère, je mettrais pour condition à mon acceptation, en
réclamant pour elle d'autres témoignages d'intérêt et de bonté, sa
sortie immédiate du palais, où ses paroles battaient en brèche la
monarchie et sapaient l'édifice politique dans ses fondements en égarant
les esprits et altérant la confiance publique. Mais cette critique amère
de la conduite politique de madame d'Escars n'empêchait pas une
affection sincère et véritable; car je ne sais comment on peut résister
à la puissance du coeur et de l'esprit, réunis dans la même personne.
On jugera de mes sentiments pour elle par une plaisanterie délicate que
je lui fis sous le voile de l'anonyme au premier de l'an. On suppose
qu'avec le caractère de madame d'Escars les récits relatifs à son séjour
à Sainte-Marguerite sortaient souvent de sa bouche. J'imaginai de faire
faire en relief, et avec un grand soin, l'île, le fort, les bois, d'y
placer, indépendamment des soldats, deux femmes à la promenade et avec
les vêtements que portaient habituellement madame d'Escars et sa fille,
et on mit avec mystère cet ouvrage dans son appartement. Sa joie et sa
reconnaissance furent grandes.
Une autre femme politique de l'époque, la duchesse de Duras, essaya de
jouer un rôle. Elle était fille de M. de Kersaint, capitaine de vaisseau
dans la marine royale, ardent novateur et membre de la Convention
nationale. M. le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi,
l'avait épousée à cause de sa grande fortune.
L'entraînement révolutionnaire de M. de Kersaint rendit plus remarquable
son courage à défendre Louis XVI. Atteint d'une maladie grave, M. de
Kersaint se fit porter à la Convention pour déposer son vote en faveur
du malheureux roi. Après la catastrophe, il donna sa démission. Peu de
temps après, il fut condamné par le tribunal révolutionnaire, et sa tête
tomba sur l'échafaud. Sa fille, personne d'un esprit supérieur, animée
des sentiments les meilleurs, présentait un contraste habituel entre les
idées nouvelles, les intérêts et les nécessités de sa position. Le duc
de Duras, très-honnête homme, était l'orgueil personnifié. Une rudesse
habituelle lui paraissait la conséquence obligée de sa haute naissance.
Deux êtres pareils pouvaient difficilement bien vivre ensemble; mais
cependant la considération que donne un esprit supérieur uni à une
conduite régulière et à une fortune considérable avait fait une position
sociale élevée à madame de Duras, et son salon devint le siége de mille
intrigues. Madame de Duras voulut créer des ministres et gouverner; mais
son influence ne put se développer assez pour la satisfaire; et, quand
les mouvements continuels qu'elle se donna eurent amené au ministère
l'homme de sa prédilection, l'objet de son culte, M. de Chateaubriand,
elle eut la pénible mortification d'être repoussée et de devenir
étrangère aux affaires. Sans être laide, elle était dépourvue
d'agréments physiques et ne put jamais inspirer de passion; ainsi sa vie
se composa d'impossibilités. Elle a peint ses souffrances dans trois
ouvrages charmants, qui tous, par divers exemples, donnent l'idée de ce
supplice.
Dans le premier, _Ourika_, une négresse, élevée dans le monde avec tous
les agréments et les avantages moraux désirables, ne peut, à cause de sa
couleur, prendre dans la société la place qu'elle ambitionne, et que
l'illusion de son éducation lui avait fait croire pouvoir occuper.
Dans le second, _Édouard_, un bourgeois, devient amoureux d'une grande
dame, et, malgré ses hautes qualités, il ne peut l'épouser.
Enfin dans le troisième, _Olivier_ (qui ne fut pas imprimé, mais dont la
lecture fut réservée à quelques amis), sujet singulier choisi par une
femme vertueuse, un homme privé des facultés de son sexe, ayant éprouvé
et inspiré de l'amour, et enveloppant dans le mystère ses motifs pour ne
pas accepter la main de la personne qu'il aime, se tue au moment où
cette femme, ne pouvant expliquer une conduite si extraordinaire, au
désespoir de le voir souffrir, s'offre à lui et lui propose de lui
consacrer sa vie sans être dans les liens du mariage.
Madame de Duras me distingua, et bientôt des liens d'une sincère amitié
nous réunirent. Son adoration pour M. de Chateaubriand fut payée d'une
grande ingratitude; il s'éloigna d'elle au moment où une santé
chancelante rendait plus nécessaires les soins de l'affection. Cette
pauvre femme mourut blessée au coeur par une conduite dont elle lui fit
connaître la cruauté dans une lettre destinée à lui être remise après sa
mort. Au surplus, le sort de M. de Chateaubriand était d'inspirer, par
la beauté de son talent, des sentiments exaltés à plusieurs femmes d'un
esprit distingué, sans compromettre cependant leur réputation; car,
autre Olivier, mais Olivier philosophe, on assure qu'il est peu capable
de tirer parti de leurs faiblesses. Madame de Duras a eu deux filles:
l'une, dont le nom a été mêlé aux tentatives politiques de madame la
duchesse de Berry, auxquelles elle a pris part, madame de la
Rochejaquelein, a fait, malgré de grands avantages personnels, le
tourment de sa mère, tandis que l'autre, la duchesse de Rauzan, pleine
de qualités et de vertus, a fait sa consolation.
Madame de Staël vivait encore et réunissait toujours du monde; mais
tout annonçait en elle une fin prochaine. Elle est si connue par son
esprit, ses écrits et tout ce qu'on a publié sur son compte, qu'il est
presque superflu d'en parler. Napoléon l'a grandie en la persécutant. Il
est remarquable à quel point il redoutait son influence. Elle possédait,
il est vrai, une puissance de parole et d'esprit extraordinaire, et sa
conversation produisait presque toujours un entraînement universel.
Je la voyais avant son exil, et, m'ayant pris en grande amitié, j'étais
devenu un de ses habitués les plus assidus, chose qui peut-être avait
dans ma position le mérite du courage.--Ses principes politiques étaient
absolus et certainement fort dangereux. Elle a contribué, en 1814, à
nous jeter dans les voies doctrinaires, où tout était spéculation,
idéologie, théorie, incertitude. Malgré son esprit, on pouvait la
combattre avec succès par une suite de raisonnements, sa logique peu
sévère offrant à son adversaire des points d'attaque faciles à saisir.
Il fallait seulement l'empêcher de dénaturer la question, de changer le
point de départ, moyen puissant quelle savait employer avec succès,
quand elle était embarrassée. En la réduisant à des raisonnements
réguliers et en se mettant en garde contre l'action de son imagination
vive, brillante et féconde, on pouvait lui résister et même la vaincre.
D'une timidité poussée jusqu'à la poltronnerie, il était aisé de
l'effrayer. Bonne femme au fond et fidèle à ses affections, elle a su
inspirer à ses enfants une affection et une admiration profonde, et un
respect pour sa mémoire tel, que des intérêts d'argent puissants n'ont
pas pu les porter à méconnaître ses intentions. Elle m'avait pris en
goût, et mes relations avec elle, rétablies en 1814, ont duré jusqu'à sa
mort.
Beaucoup d'autres maisons également ouvertes avaient leur nuance
d'opinion, dont il serait trop long de donner le détail. C'étaient
autant d'arènes où on venait débattre les plus hautes questions
politiques. Il n'y avait pas une seule femme qui ne se crût appelée à
établir son opinion et à la défendre avec ardeur et souvent avec fureur.
Chez madame de Montcalm, soeur de M. de Richelieu, femme infirme et
contrefaite, d'un esprit fin et délié et d'un goût délicat, les réunions
moins nombreuses étaient moins agitées, plus attrayantes et plus
agréables; mais on payait chèrement le plaisir de s'y trouver en y
rencontrant habituellement Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie,
Français renégat, qui y dominait avec insolence.
Peu après le retour du roi, la maison militaire, rétablie sur de
nouvelles bases, fut beaucoup diminuée. On supprima ce qu'on appelait la
maison rouge, et les cinquième et sixième compagnies des gardes du
corps. Les quatre qui furent conservées eurent une force moindre. Je me
consolai facilement de la perte de ma compagnie, quelque agréable que
fût un pareil commandement, consistant plutôt en un service de cour
qu'en un service militaire. On s'occupa de l'organisation d'une garde
royale, et je fus destiné à y avoir un des grands commandements.
Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, chargé de cette organisation, était
opposé à cette création. Il fit tout au monde pour la faire échouer, et,
quand il ne put plus reculer, il y introduisit des dispositions
monstrueuses. On ne se rendit pas compte de leurs conséquences, et on se
refusa à reconnaître les principes qui doivent servir de base à une
garde. On agit par caprice et d'une manière incohérente.
La garde d'un souverain a plusieurs objets à remplir. D'abord elle doit
défendre le trône contre les factieux. Ensuite elle doit être un objet
de récompense et d'émulation pour l'armée. Enfin elle doit former une
réserve d'une grande valeur pour la guerre.
Pour remplir le premier objet, il faut établir l'obéissance par tous les
moyens possibles. La défense du trône devant avoir lieu en agissant
contre ses compatriotes, mille considérations diverses concourent à
relâcher les liens de la discipline. Il faut donc les multiplier et
entourer les chefs de tous les moyens d'influence et d'action possibles.
Or deux genres de pouvoir agissent sur les soldats et parlent à leur
esprit, le premier tient à l'élévation du rang de celui qui commande, à
l'éclat qui l'environne, et qui appartient aux généraux et aux chefs de
l'armée; le second se trouve dans la puissance du chef de corps, du père
de famille, dont l'action est constante, journalière, et porte sur tous
les détails de la vie. Eh bien, pour rendre le commandement plus
efficace, pour rendre l'obéissance plus assurée, on a réuni sur la même
tête, dans beaucoup de pays, la puissance du chef de famille à l'éclat
résultant des plus hauts grades. Ainsi en France autrefois, le colonel
des gardes françaises était habituellement maréchal de France, et un
régiment de gardes anglaises a pour colonel le duc de Wellington.
Pour remplir le second objet, une garde ne doit jamais être composée de
recrues. Sa paye doit être forte, et les officiers de l'armée appelés à
y entrer doivent y trouver des avantages de fortune et d'avancement.
Enfin, cette garde, assez nombreuse pour ne pas être constamment de
service, doit venir seulement par fractions dans la capitale. Le séjour
d'une très-grande ville relâchera toujours la discipline et tendra à
corrompre les troupes. Il est utile, après quelques mois de séjour, et
quand ses effets pourraient s'en faire sentir, de pouvoir employer un
temps suffisant dans de petites garnisons à remettre tout dans l'ordre
accoutumé.
D'après ces considérations, j'avais proposé de former la garde de quatre
légions de quatre à cinq mille hommes chacune, composée de troupes de
différentes armes, et dont chacune d'elles serait commandée par un
maréchal de France qui en serait le colonel. Les quatre légions auraient
eu des quartiers à vingt lieues de Paris, et auraient fourni chacune
quinze cents hommes pour le service. Ainsi le roi aurait eu six mille
hommes de troupes, se relevant d'époque en époque, et composées de
différentes légions.
On devine le motif de cette division pour le service journalier. Dans le
cas du rassemblement de la garde, chaque légion aurait été réunie sous
son chef propre. Enfin j'avais proposé de donner à chaque officier de la
garde un grade supérieur à son emploi, mais sans lui en faire porter les
distinctions. Au lieu de cela, on fit une espèce d'armée sans
dispositions spéciales.
On créa huit régiments d'infanterie, six français et deux suisses, de
trois bataillons chacun. Ces vingt-quatre bataillons furent organisés en
deux divisions. Quatre régiments de cavalerie légère et quatre de
grosse cavalerie, formant également deux divisions. Enfin, l'artillerie
se composait de soixante bouches à feu.
Quatre maréchaux de France furent choisis pour avoir à tour de rôle le
commandement de cette garde; mais, comme leur autorité était passagère
et n'avait aucune influence sur le choix et les récompenses, aucun d'eux
n'avait la plus légère action sur l'esprit des officiers et des soldats.
Leurs fonctions ne s'élevaient guère au-dessus de celles des commandants
d'armes qui, dans les garnisons, reçoivent les rapports, ordonnent le
service et font défiler la parade.
À la guerre, la communauté des dangers, le souvenir des actions
glorieuses, établissent entre les généraux et les soldats une espèce de
fraternité dont les effets sont incalculables. En temps de paix, un
général qui ne récompense pas n'est rien pour les troupes. Les soldats
ne le connaissent que par des devoirs, des exercices, des fatigues et
des punitions, et sa présence est moins une occasion de joie qu'un motif
d'ennui et de tristesse.
On recruta la garde dans la population et par enrôlement volontaire, et
jamais les enrôlements volontaires n'ont donné nulle part une
composition d'armée comparable à celle des levées faites régulièrement
par la loi. On y plaça beaucoup de Parisiens, et cette funeste habitude
s'est conservée constamment. Enfin on donna aux officiers un rang
supérieur et les distinctions d'un grade qu'ils n'exerçaient pas. Cette
profusion de torsades en diminua la considération. On en reconnut plus
tard l'inconvénient. On entreprit de faire une nouvelle législation pour
la garde. Il en résulta une foule de prétentions et une cause de
confusion et d'embarras pour l'administration.
Malgré les vices de son organisation, malgré l'influence fâcheuse de M.
le duc d'Angoulême, malgré le peu d'action laissée aux majors généraux
sur ce corps, il a répondu en grande partie à l'espérance qu'on avait pu
en concevoir. Cependant, s'il eût été établi sur les bases indiquées
plus haut, il se serait désorganisé moins rapidement lors des funestes
événements de Juillet; mais, en somme, la garde a montré courage et
fidélité. Elle commença son service auprès du roi le 1er janvier 1816,
et les maréchaux prirent rang entre eux par trimestre dans l'ordre
suivant: le duc de Bellune, le duc de Tarente, le duc de Reggio, et moi.
Je reviens maintenant à la politique. Le ministère de M. de Talleyrand
perdit promptement tout crédit et toute considération. Louis XVIII
sentait le besoin de s'appuyer sur la Russie, seule puissance sans
intérêts directs opposés aux siens. Pour atteindre ce but il fallait
composer un ministère sous son influence, et mettre à sa tête quelqu'un
qui lui fût agréable. M. de Richelieu, homme d'un caractère honorable,
d'un esprit modéré et de nobles sentiments, était très-propre à occuper
cette place. Une intrigue, conduite avec succès, amena M. de Talleyrand
à donner sa démission. Comme la cruelle négociation des charges imposées
à la France et des frais de la guerre n'était pas terminée, ce fardeau
fut laissé à M. de Richelieu. M. de Talleyrand prétendit n'avoir quitté
le ministère que pour se dispenser de signer un traité aussi funeste,
mais c'est une imposture. M. de Talleyrand était tout résigné. Le roi
lui tendit le piége dans lequel il tomba.
Le ministère nouveau fut composé de M. de Richelieu, ministre des
affaires étrangères et président du conseil; de MM. de Vaublanc,
ministre de l'intérieur; duc de Feltre, ministre de la guerre; Corvetto,
ministre des finances; Marbois, garde des sceaux; Dubouchage, ministre
de la marine; et Decazes, ministre de la police. Cette administration,
prenant la direction des affaires sous les auspices les plus difficiles,
était peu homogène et en partie composée d'hommes de talents
contestables.