CONSPIRATION DU 19 AOÛT 1820.

Le 13 août, deux sous-officiers du 2e régiment d'infanterie de la garde

se rendirent chez moi et demandèrent à me parler. Ces deux

sous-officiers se nommaient Petit et Vidal. Ils me firent connaître

qu'un grand complot existait contre la personne du roi et contre la

sûreté de l'État. Des manoeuvres criminelles étaient employées dans les

troupes de la garnison et dans la garde pour se procurer des complices.

On s'était adressé à eux pour les séduire. Je me rendis immédiatement

chez M. de Richelieu pour l'informer de cette révélation, premier avis

que le gouvernement recevait des projets hostiles formés contre lui. Ni

la police civile ni la police militaire n'avaient aucun soupçon, et

cependant on était sur le bord d'un abîme, à la veille d'y tomber. Ces

sous-officiers, gens de coeur et de devoir, furent encouragés. Je leur

ordonnai de paraître accepter les propositions qui leur étaient faites

et de m'en donner successivement avis, de me faire connaître la nature

des projets et les dispositions préparées pour leur exécution. Ils

remplirent fidèlement ce devoir et me mirent à même de prévenir

l'explosion d'un complot qui, bien que tramé avec une légèreté et une

confiance particulière aux Français, était cependant de nature, par son

étendue et son importance, à compromettre gravement l'ordre public.

La conspiration avait dû éclater d'abord le 10. Ensuite on choisit le

19, afin d'avoir le temps nécessaire pour compléter les préparatifs;

mais, à l'instant de l'exécution, l'arrestation de quelques-uns des

principaux coupables et la fuite des autres mirent fin à l'entreprise et

donnèrent naissance à un procès criminel qui offrit au public un

scandale sans exemple. Le premier corps politique de l'État se refusait

à l'évidence des faits. Des hommes honorables et influents, par l'appui

qu'ils donnèrent aux conspirateurs, se rendirent en quelque sorte leurs

complices et devinrent les défenseurs des ennemis de la société, au lieu

d'en être les juges équitables, mais sévères.

Les renseignements d'alors, l'instruction du procès et les révélations

faites depuis mirent fort au jour ces événements. Un mécontentement

assez général existait dans diverses classes et surtout dans l'armée.

Les choix plus que médiocres des colonels commandant les régiments en

étaient en partie la cause. On connaît l'influence d'un bon chef sur

l'esprit de son corps, sur sa conduite, sur sa discipline. De vieux

émigrés, qui n'avaient été militaires que de nom, ou des jeunes gens

sans antécédents militaires, avaient été portés à la tête des corps. Ils

étaient peu faits pour inspirer de la confiance aux officiers et aux

soldats. Souvent même ils prêtaient à rire par leurs manières, leur

ignorance ou leur tenue. Sans autorité véritable sur leurs subordonnés,

il s'établit dans beaucoup de ces corps un pouvoir de fait en faveur

d'un officier considéré et expérimenté qui l'emportait de beaucoup sur

l'autorité du colonel, et quelquefois même cet officier, seulement

connu du corps, n'en faisait pas partie.

L'organisation, faite par province, favorisait singulièrement cet état

de choses. Un officier général ou supérieur marquant était naturellement

connu des officiers de son pays, soit pour avoir servi avec lui, soit

comme compatriote. Cette influence ne paraissait pas dans la vie

journalière. Tout semblait être dans un ordre régulier, aux yeux de

colonels crédules et inexpérimentés, quand chaque matin ils recevaient

les rapports et donnaient les ordres de service; mais on voit ce qui

devait arriver à la moindre secousse politique et au moment où des

intérêts et des passions opposés aux devoirs viendraient à parler.

Quatre régiments de ligne, les légions de la Meurthe, du Nord, du

Bas-Rhin et des Côtes-du-Nord, formant la garnison de Paris, étaient

tous les quatre commandés par des hommes d'une incapacité sans mesure.

Divers officiers de l'ancienne armée, surtout de la garde impériale,

habitaient Paris et s'étaient associés dans une spéculation dite le

Bazar français. Cet établissement formait un point de réunion naturel et

une occasion de se voir habituellement. La politique, les regrets, les

intérêts et les passions y prirent bientôt leur place.

Les ennemis de l'ordre de choses, dans une classe plus élevée,

voulurent profiter de cette disposition des esprits. À leur tête était

M. de la Fayette, dont les sentiments haineux contre la dynastie

prenaient chaque jour une nouvelle force. Divers individus, animés par

des sentiments républicains, se réunirent à lui, et un comité

s'organisa. Parmi les républicains étaient MM. d'Argenson, Dupont (de

l'Eure), Manuel, Corcelles, Koechlin, Tarrayre, Mérilhou, Fabvier, et un

assez grand nombre de jeunes gens ardents et exaltés. Des bonapartistes

y furent affiliés, mais n'entrèrent ni dans le secret ni dans la

direction supérieure des opérations. Parmi ces derniers, on comptait les

généraux Merlin, Pajol, Bachelu. On les tint à peu près au courant de ce

qui se projetait, parce qu'on avait besoin de gens d'exécution et de

réputation pour le moment d'opérer; mais, comme ce mouvement était

essentiellement républicain, on ne voulait ni se mettre dans leurs mains

ni leur donner une importance trop grande. Au surplus, les chefs de la

famille Bonaparte se mirent peu en avant dans toutes ces circonstances,

et il n'y eut aucune relation directe avec eux ni avec le prince Eugène

de la part des conspirateurs.

On s'occupa à travailler l'esprit des troupes et à s'y créer des

intelligences. Le colonel Fabvier, chargé de ce soin important, y était

éminemment propre pour diverses raisons. Les fonctions qu'il avait

exercées près de moi l'avaient mis en rapport avec un grand nombre

d'officiers. Son activité prodigieuse, la force de sa volonté, son

esprit, et par-dessus tout cela la haine ardente qui l'animait contre

les Bourbons, et dont la source était dans les injustices dont il avait

été l'objet et la victime à l'occasion des affaires de Lyon, devaient le

soutenir dans ses efforts et lui donner le moyen d'atteindre son but. Il

se trouvait d'ailleurs, par une circonstance particulière, avoir à sa

disposition de nombreux instruments dont il pouvait se servir. Fabvier

étant né à Pont-à-Mousson, en Lorraine, et la légion de la Meurthe se

trouvant de son pays, il en connaissait presque tous les officiers, et

son influence sur ce corps lui donnait une autorité bien plus respectée

que celle du colonel. Il recevait régulièrement les rapports de tout ce

qui s'y passait, et l'on s'adressait à lui pour avoir une règle de

conduite dans toutes les circonstances les plus importantes. Un certain

capitaine Nantil, ancien élève de l'École polytechnique, bon officier,

mais embarrassé par beaucoup de dettes, et irrité de la destitution d'un

emploi que son père avait occupé, ardent et entreprenant par caractère,

fut le bras droit de Fabvier, et l'individu qu'il mit en avant. Chargé

des missions extérieures et étrangères à son corps, Nantil entra en

rapport avec les officiers à demi-solde qui se réunissaient au Bazar

français, et dont les principaux étaient le colonel Sausset et le chef

d'escadron Masiau, de l'ancienne garde.

Quelques hommes de l'ordre civil furent associés à ces conciliabules,

entre autres un nommé Paubelle et un autre individu nommé Dumoulin,

Dauphinois, qui servait dans la garde nationale de Grenoble en 1815.

Napoléon, l'ayant distingué à cause de l'ardeur de ses sentiments,

l'avait attaché à sa personne, à son retour de l'île d'Elbe, en qualité

d'officier d'ordonnance. Ce Dumoulin, homme d'une conception assez

vaste, grand joueur à la Bourse, ayant gagné plusieurs millions qu'il

avait ensuite perdus, apporta dans cette conspiration la finesse et

l'audace de son caractère. Nantil se mit en rapport avec un chef de

bataillon des Côtes-du-Nord, nommé Bérard, et celui-ci crut pouvoir

disposer de son régiment. Nantil étendit ses relations dans la garde, et

deux régiments eurent quelques hommes séduits. Dans le 2e d'infanterie,

deux lieutenants, nommés Laverderie et Hutteau, l'adjudant-major

Trogoff, Valentin, adjudant sous-officier, entrèrent dans le complot; un

nommé Henri, sous-officier dans le 5e, et quelques autres. Dans chacun

des corps en garnison à Paris, il y eut des hommes entraînés. Dans les

écoles il y avait beaucoup d'individus dévoués aux conspirateurs, et un

grand nombre étaient armés.

La séduction s'étendit aussi dans les provinces. À Cambrai, où la

première légion de la Seine était en garnison, les capitaines Varlot et

Lamotte furent acquis à la conspiration. Le capitaine Parquin, dans le

régiment des chasseurs du Cantal, et Carron, officier en retraite, et

résidant en Alsace, se mirent en devoir de sonder les dispositions des

troupes et de faire des amis et des partisans à l'entreprise qui se

projetait. Enfin un réseau, assez faible il est vrai, mais fort vaste,

s'étendait dans le Nord et l'Est, et les conspirateurs comptaient pour

le succès sur l'état de l'opinion et les nombreux mécontents qui

viendraient sans doute se joindre à eux après la levée de boucliers et à

l'apparition du drapeau tricolore.

Des sommes d'argent plus ou moins considérables étaient données ou

offertes. Le moment de l'exécution approchant, il fallait nécessairement

un chef marquant et actif qui se déclarât. Les ouvertures faites aux

généraux Bachelu, Pajol, Merlin ne furent pas accueillies avec

empressement, les moyens leur paraissant d'autant moins suffisants,

qu'on ne les avait pas mis dans le secret complet de l'association. Ils

se déclaraient hommes du lendemain, promettant leur concours après

l'explosion, mais non auparavant. D'autres généraux semblaient, par

leurs propos hostiles, devoir se rallier à la révolution qui se

préparait. Leurs noms étaient souvent prononcés, et, parmi eux, on

distinguait celui du général Maison. La place de gouverneur de la

première division militaire, quoiqu'il n'eût plus de lettres de service,

lui donnait quelque importance. On parlait aussi de la même manière du

général Defrance, commandant de la première division, et ses absences

fréquentes à la campagne semblaient autoriser les bruits répandus sur

son compte.

Les conspirateurs n'avaient aucun projet convenu et arrêté autre que

celui de détruire l'ordre de choses existant: s'emparer des Tuileries et

de la famille royale, proclamer un gouvernement provisoire, voilà quel

devait être le résultat de la première entreprise. Plus tard on verrait

à quel système de gouvernement il conviendrait de se fixer. C'est dans

ces dispositions, et avec ces moyens, que l'on arriva au 19 août. La

révolte devait avoir lieu dans la nuit du 19 au 20, la légion de la

Meurthe se porter sur Vincennes, s'en rendre maîtresse par surprise et

au moyen des intelligences qui y étaient tramées. La légion des

Côtes-du-Nord, avec les autres corps, devait prendre les armes, marcher

rapidement sur les Tuileries, et s'en emparer pendant que beaucoup de

jeunes gens des écoles, répandus par troupes de dix ou douze dans

diverses maisons, et bien armés, se joindraient aux troupes au moment

de l'explosion. D'un autre côté, des insurrections devaient éclater à

Cambrai, à Vitry-le-Français et à Colmar. Dans tous ces points éloignés

on devait arborer les trois couleurs aux cris de _Vive Napoléon II!_

Mais les révélations de Petit et Vidal avaient été suivies de rapports

successifs sur ce qui se préparait, et je me mis en mesure d'y résister.

À l'entrée de la nuit, des dispositions spéciales, prises pour

Vincennes, mirent à l'abri cette forteresse. La masse des troupes des

environs de Paris reçut l'ordre de se mettre en marche pour la capitale,

et en même temps tous les individus de la garde compromis furent arrêtés

et conduits à Paris. Aucun d'eux n'échappa. La garde se concentra à

minuit autour du château. Si les troupes de la garnison eussent pris les

armes contre le roi, je les aurais fait attaquer dès le premier quart

d'heure de leur rébellion, en mettant à la tête des troupes tous les

chefs et généraux qui avaient de l'influence sur elles, de manière à

prévenir la moindre hésitation. Avec ces précautions, il ne pouvait pas

y avoir de lutte sérieuse. Mais, dans l'après-midi du 19, Nantil, le

bras droit de Fabvier, l'élément actif du complot, informé de la

découverte de la conspiration, ne pensa plus qu'à se sauver. Il coupa

ses favoris, se déguisa et disparut. Les chefs, voyant l'impossibilité

de réussir pour le moment, ajournèrent à une autre époque leur

entreprise.

Le gouvernement résolut alors de changer la garnison de Paris, et de

remplacer les quatre légions compromises par d'autres corps. Ce

mouvement prochain donna aux conspirateurs l'idée de renouer la partie.

La légion des Côtes-du-Nord, destinée pour Châlons et Verdun, devait,

une fois arrivée à Châlons, quitter cette route pour se rendre à Vitry,

où il y avait une réunion de mécontents et de complices. Elle serait

précédée dans cette ville par Sausset. Mais le chef de bataillon Bérard,

qui était chargé d'exécuter ce mouvement et avait été de très-bonne foi

jusque-là, effrayé des conséquences qui pouvaient en résulter pour lui,

se décida à dénoncer ce nouveau complot. Compatriote du général

Montélégier, il alla le trouver et lui fit des révélations. Montélégier

m'en rendit compte. Je lui ordonnai de continuer à recevoir ses

déclarations. Plus tard, je me rendis chez lui, pour entendre moi-même

Bérard et le questionner. Tout fut clair et précis, et les chefs de la

conspiration, qui ne se doutaient pas de la trahison de Bérard,

continuant leurs rapports avec lui, se compromettaient chaque jour

davantage, quand un mandat d'arrêt de la Chambre des pairs vint enlever

Bérard à sa liberté, l'empêcher de recueillir de nouvelles preuves et

de faire de nouvelles découvertes. Dès ce moment il n'y avait plus rien

à faire, pour les conspirateurs, qu'à s'occuper à se garantir de la

vengeance des lois. Ils furent singulièrement favorisés par l'esprit

d'alors. La Chambre des pairs, ce tribunal auguste, intéressé à la

punition d'une entreprise aussi criminelle, manqua complétement à ses

devoirs et au but de son institution, et, ainsi que je l'ai déjà dit, on

vit des hommes marquants, d'un caractère honorable, se rendre les

défenseurs des accusés. On minait ainsi le trône jusque dans ses

fondements. On semblait vouloir absoudre d'avance ceux qui

parviendraient à le renverser.

Enfin on en vint jusqu'à établir et soutenir que Nantil était un agent

provocateur et toute cette conspiration prétendue une intrigue de la

police, tandis que Nantil était brûlant de haine et d'activité contre la

dynastie. Il fut de bon ton de tourner en ridicule un légitime effroi et

de blâmer la punition des coupables. Cependant, en raison de l'évidence,

on ne put s'empêcher de condamner à quelques peines un certain nombre

d'individus. Mais les grands coupables échappèrent. M. de la Fayette, le

drapeau de la conspiration, et M. d'Argenson, son complice, qui avait

prodigué l'argent, ne furent pas mis en jugement, tandis que Fabvier,

qui en était l'épée, fut acquitté. Le général Defrance, dont la

conduite avait été fort équivoque, fut remplacé par le général Coutard.

Le général Maison, devenu chef d'opposition, perdit son gouvernement,

qui me fut donné, et les deux sous-officiers Petit et Vidal, qui avaient

rendu un si grand service, furent faits officiers.

Telle est en résumé l'histoire de cette conspiration du 19 août 1820, où

la dynastie a couru quelques dangers. Ce qu'il y eut de plus effrayant

pour elle fut de voir le peu d'ardeur à la défendre, et de remarquer un

grand nombre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur intérêt

propre, n'auraient jamais dû séparer leur cause de la sienne.

Les conspirateurs reprirent l'exécution de leur premier projet, mais sur

une base plus large. Alors commença l'organisation des sociétés secrètes

et du carbonarisme, qui, depuis, a joué un rôle si important.

Madame la duchesse de Berry approchait du terme de sa grossesse, et les

esprits étaient en suspens. Si elle fût accouchée d'une fille, la maison

d'Orléans n'avait plus de motif pour pousser à une révolution. La

couronne lui revenait par la force des choses. D'un autre côté, si les

fautes de la famille royale avaient amené à désirer un changement,

peut-être aurait-il été accéléré par la pensée de chacun de hâter un

événement certain, définitif, et l'arrivée au trône d'une branche de la

maison royale, destinée à régner, dont les opinions, étant plus

sympathiques avec celles de la nation, promettaient un gouvernement plus

conforme à ses voeux. Il est certain aussi que, la branche aînée étant

menacée de s'éteindre prochainement, et se trouvant ainsi sans avenir,

elle eût gouverné au jour le jour et n'aurait pas rêvé de coup d'État.

M. le duc d'Orléans, qui n'aurait plus été un motif d'épouvante, aurait

pu alors exercer une utile influence. Il est difficile de décider ce qui

serait arrivé; mais probablement il y aurait eu, d'un côté, plus de

sagesse, et, de l'autre, moins d'ambition.

La Providence semblait alors vouloir fonder la stabilité; mais les

effets, jusqu'à présent, ont été opposés à ce résultat. Toutefois, le 20

septembre, après l'accouchement de madame la duchesse de Berry, une joie

universelle se répandit partout. La famille royale fut au comble de la

satisfaction, et la France entière y prit part. Tous ceux qui n'avaient

pas des désirs de changement devaient être contents, car la naissance du

duc de Bordeaux paraissait un gage de repos. Le premier besoin des

peuples est protection et repos. Rien n'est plus contraire à ces biens

que les changements qui portent sur l'occupation du trône. La jouissance

du bien présent doit être garantie par l'avenir afin d'être complète,

car le mal prévu gâte, dénature et détruit souvent le bien-être actuel.

On regardait la naissance de M. le duc de Bordeaux comme destinée à

préserver de nouveaux orages et à protéger la génération nouvelle. En

général, son apparition au monde fut considérée comme un grand bienfait

et une garantie de paix intérieure. J'ignore ce que les temps lui

réservent, mais il semble aujourd'hui que sa destinée est bien

différente. Des individus marquants portèrent un jugement opposé, et on

assure que le duc de Wellington, entendant le canon qui annonçait la

naissance d'un prince, s'écria: «Voilà le glas de la légitimité!»

Madame la duchesse de Berry, dont le courage sublime et la présence

d'esprit peu commune s'étaient montrés d'une manière si éclatante lors

de l'événement funeste qui la rendit veuve, ne démentit pas, en cette

circonstance, sa réputation. On avait pris les précautions d'usage pour

constater la naissance de l'enfant qu'elle portait. On les avait, pour

ainsi dire, redoublées par le choix des individus appelés à être

témoins. Si on eût choisi seulement pour remplir ces fonctions de vieux

seigneurs de la cour attachés aux Bourbons, on aurait pu suspecter leurs

témoignages; mais l'un d'eux fut le maréchal Suchet, duc d'Albufera,

qui, par son origine et son alliance avec les Bonaparte, ne pouvait être

suspect. Établi d'avance aux Tuileries, il devait être placé dans la

chambre de madame la duchesse de Berry au moment où naîtrait le royal

enfant.

L'accouchement de madame la duchesse de Berry fut extraordinaire par sa

promptitude. Son fils vint au monde en quelques minutes. Suchet et les

autres témoins furent appelés immédiatement; mais le temps nécessaire

pour se mettre en mesure de paraître convenablement, à trois heures du

matin, les empêcha d'arriver aussi promptement qu'on le désirait. Madame

la duchesse de Berry y suppléa d'abord en faisant entrer dans sa chambre

le poste de gardes nationaux de service au pavillon Marsan. Ainsi des

individus de la bourgeoisie ou du peuple, pris au hasard, furent les

premiers appelés à témoigner de la vérité de l'accouchement et du sexe

de l'enfant. Mais, comme elle sentait l'importance de ne rien négliger

pour éviter les plus légères objections, fondées sur un changement dans

les formes, elle demanda à l'accoucheur si le retard de sa délivrance

compromettait la vie de son fils. Celui-ci ayant répondu que les dangers

étaient pour elle seule, elle s'opposa à ce que le cordon fût coupé

avant l'arrivée des témoins officiels: acte de courage, de présence

d'esprit, qui mérite l'admiration universelle. Des femmelettes de Paris

ont critiqué cette conduite par des motifs de pudeur. Objection

misérable! Devant les intérêts d'une dynastie et du repos d'une nation,

de pareilles considérations doivent disparaître, et madame la duchesse

de Berry s'éleva au niveau des circonstances. Elle fut sublime. En

général, elle a beaucoup d'âme, beaucoup de force morale; elle a un

grand instinct de gouvernement. Si la fortune l'avait placée dans des

circonstances possibles, il est probable qu'elle aurait réussi dans ses

entreprises, qu'elle serait parvenue à se faire un grand nom; et ses

succès alors eussent été assurés si elle avait eu auprès d'elle des gens

capables.

Le roi, voulant signaler par des grâces la naissance d'un neveu qui

continuait sa dynastie, fit la première promotion dans l'ordre du

Saint-Esprit. J'y fus compris le quinzième. On autorisa, par exception,

tous les chevaliers qui furent nommés à en porter immédiatement les

marques distinctives. Le baptême eut lieu au printemps, avec une grande

magnificence, et on le célébra par les réjouissances d'usage. La garde

me parut aussi devoir fêter ce grand événement. En cette circonstance,

ce n'était pas simplement la naissance d'un prince qu'il s'agissait de

solenniser, mais la continuation d'une branche de la maison royale

prête à s'éteindre, le rejeton posthume du seul membre de cette branche

dont on avait pu espérer des héritiers. Il était de bon goût à la garde,

comblée de bienfaits par le roi, de célébrer cet immense bonheur de la

famille royale avec éclat et splendeur. Étant de service, je mis en

avant cette opinion. Elle prit difficilement parmi les généraux et les

officiers. Une indigne parcimonie y mettait obstacle. Je passai

par-dessus ces considérations, et j'ordonnai la fête à leurs dépens.

Mais j'avais calculé que la somme ne dépasserait pas leurs facultés. Le

roi me promit de payer la moitié de la dépense en sa qualité de colonel

général de la garde.

La maison du roi se réunit à nous, et un jour de solde suffit pour

pourvoir à tout. La salle de l'Odéon fut choisie. Quatre mille personnes

s'y réunirent. Un spectacle de circonstance d'abord, une admirable

cantate ensuite: _Dieu l'a donné!_ et un magnifique bal, suivi d'un beau

souper servi avec abondance, composèrent cette fête qui réussit à

souhait.

J'avais tout disposé pour y ajouter une chose tout à fait nouvelle. Mais

je ne sais quelle misérable intrigue survint et l'empêcha, sous prétexte

de danger. Des troupes placées sur les deux quais de la rive droite et

de la rive gauche, depuis le pont des Arts jusqu'au pont Neuf, devaient

tirer des cartouches à étoile et former ainsi un immense berceau de feu

sur la rivière, tandis que la statue de Henri IV, d'abord dans

l'obscurité, serait illuminée subitement au passage de la famille

royale. Cette partie de la fête fut contremandée. On éclaira seulement

la statue, et un transparent fit lire des vers que j'avais fait

composer, où le grand roi parlait à son descendant et lui donnait des

préceptes de conduite. Le roi, ayant une attaque de goutte, ne put

quitter les Tuileries.

À cette époque je commençai à m'occuper de l'établissement de mes

forges; superbe entreprise, qui aujourd'hui fait la richesse du pays,

après avoir causé ma ruine.

La manière de fabriquer des Anglais commençait à être connue. Les

avantages qui en résultent m'ayant frappé, je résolus d'en faire jouir

ma province. Des Anglais fabricants de machines, établis à Charenton, me

persuadèrent qu'au moyen d'avances assez faibles je pouvais

l'entreprendre, tandis que des bénéfices prompts et considérables m'en

couvriraient promptement. La fabrication avec les cylindres et les fours

à puddler emploie du charbon de terre. Un ingénieur anglais, nommé

Holkroff, homme de beaucoup de talent, mais léger dans ses assertions,

prétendit que le bois pouvait être employé à cet usage avec succès, en

ayant fait lui-même l'expérience dans l'Amérique septentrionale. Je me

décidai à me livrer à cette entreprise, après m'être assuré cependant

qu'au pis aller il y avait possibilité de fabriquer encore avec

bénéfice, si j'étais dans la nécessité d'employer le charbon de terre.

Le magnifique cours d'eau existant dans mon parc fut disposé en

conséquence. De grandes difficultés étaient à vaincre. Elles furent

surmontées, et j'obtins une chute de quinze pieds. Une roue en fer de

vingt pieds de diamètre et d'un poids de quarante milliers, de la force

de cent chevaux, fut établie comme moteur unique. Un grand étang factice

donna à la forge une réserve d'eau, destinée à assurer un travail

régulier dans les temps de sécheresse. Enfin une machine à vapeur de

trente-six chevaux ajoutée comme supplément, et des cylindres propres à

la fabrication des fers de tous les échantillons étant réunis, cet

établissement, le plus grand qui existe en France, fut mis en activité

en moins d'une année, et on put y fabriquer soixante mille livres de fer

par vingt-quatre heures. D'anciennes petites forges furent supprimées et

remplacées par de hauts fourneaux. J'en possédais un déjà, j'en achetai

encore deux autres, en sorte que j'eus tous les moyens nécessaires pour

alimenter la grande forge de ma fabrication.

Malgré tous mes soins et tous mes calculs, mille obstacles devaient

contrarier le succès de cette grande entreprise. Les fers étant d'abord

de mauvaise qualité, mes concurrents n'eurent point de peine à les

discréditer. Quarante ouvriers anglais, appelés à grands frais, me

coûtèrent des sommes énormes. Les maîtres des forges du pays se

réunirent pour me faire payer à un prix exorbitant les bois vendus

annuellement par l'État et dont l'emploi était nécessaire pour alimenter

mes fourneaux.

Dans cette industrie nouvelle, il fallait faire l'éducation de tout le

monde, à commencer par la mienne propre. Mes agents firent souvent des

fautes qui tombèrent à ma charge. Je m'étais consacré au métier le plus

pénible. Je passais dix-huit heures sur vingt-quatre à remplir les

fonctions de commis de forge, et cependant des devoirs politiques, des

devoirs de cour, me forçaient quelquefois à aller à Paris. D'un autre

côté, le prix élevé des fers baissa et aggrava ma position. La

fabrication avec du bois démontrée mauvaise, sinon impossible, avec la

qualité et l'espèce des bois dont je pouvais disposer et leur prix, il

fallut recourir à l'emploi du charbon de terre. Alors le canal de

Bourgogne, qui sert aujourd'hui à le faire arriver, n'étant pas terminé,

il revenait à un prix fort élevé.

La beauté de l'établissement, la lutte établie entre moi et les

fabricants de fers de l'arrondissement, leur firent désirer la réunion

de nos intérêts. Je souhaitais moi-même ardemment cette association.

Aussi fut-elle conclue, mais à des conditions onéreuses pour moi.

Cependant, si les prix des fers se fussent soutenus, tout aurait été

surmonté; mais ils baissèrent constamment. Enfin, l'ambassade dont je

fus chargé en Russie m'ayant rendu pendant cinq mois étranger à mes

affaires, ma ruine fut complète.

Je luttai contre mon infortune avec un courage et une persévérance

dignes d'un meilleur sort. Une forte volonté, jointe à un esprit actif

et industrieux, peut beaucoup. J'avais commencé presque sans capitaux,

et cependant mes affaires m'ont forcé souvent à faire des payements de

trois cent mille francs dans un seul mois. J'ai pu pendant plusieurs

années faire face à de pareilles obligations. Il a fallu de grands

efforts pour y parvenir. Avec moins de ressources dans l'esprit et moins

de ténacité dans le caractère, j'aurais été arrêté dès les premiers pas

et je n'aurais pas été ruiné; mais souvent il arrive aussi, dans

l'industrie, que la ruine vient de n'avoir pas voulu persévérer. Quand

on est dans une bonne route, un caractère opiniâtre garantit le succès;

mais, quand le point de départ est mauvais, et ici le vice se trouvait

dans le manque de capitaux suffisants et l'obligation de recourir

souvent à des emprunts usuraires, cette force de volonté est la cause

infaillible d'une ruine complète; car chaque jour les obstacles

augmentent. Plus on fait d'efforts pour les surmonter, plus en quelque

sorte on les accroît; on les accumule et on les masse en quelque sorte

devant soi, et il arrive un jour où on est écrasé: telle fut ma

destinée.

Une révolution avait éclaté en Espagne le 1er janvier 1820. Des troupes

accumulées sans solde à l'île de Léon, avec destination pour l'Amérique,

destination qui les mécontentait, s'étaient insurgées et avaient donné

le mouvement. Une mauvaise administration dans tout le royaume et une

absence totale de pouvoir avaient merveilleusement préparé cette

révolution. Le colonel Riégo sortit de l'île de Léon avec cinq cents

hommes, parcourut toute l'Andalousie, et propagea partout

l'insurrection. Cette révolution avait cependant si peu de racines dans

la nation, qu'avec un peu de fermeté tout aurait pu être facilement

comprimé. La faiblesse et les hésitations du roi Ferdinand lui donnèrent

de la consistance. L'insurrection gagna du terrain et s'approcha de

Madrid. Le roi envoya au-devant des révoltés le général O'Donnel, connu

sous le nom du comte de l'Abisbal. Il devait les combattre; mais il se

laissa entraîner et se réunit à eux avec ses troupes. Dès ce moment,

Ferdinand se soumit, et la révolution prit une forme régulière. Les

Cortès furent rassemblées, et le gouvernement réglé d'après les

dispositions de la constitution de Cadix.

Cet événement, qui était funeste pour l'Espagne, n'était cas moins

fâcheux pour nous. Un foyer de révolution, si près d'un pays rempli,

comme le nôtre, de grands éléments de troubles, était quelque chose de

menaçant. On fit un rassemblement de troupes sur la frontière, et l'on

établit un cordon, sous le prétexte d'une maladie contagieuse qui venait

de se déclarer en Espagne. Les dangers que présentait la nouvelle

situation de la Péninsule furent complétés par une révolution du même

genre opérée en Portugal.

Les diverses cours de l'Europe ne pouvaient rester indifférentes à des

événements aussi graves. De là la réunion à Vérone des souverains et des

chefs de leurs cabinets. On y résolut de porter assistance au roi

Ferdinand, et la France, admise dans l'union de la sainte-alliance, fut

chargée d'agir en son nom. Cette politique ne convenait pas à M. de

Villèle. La France, à son avis, ne devait pas se mêler de ce qui se

passait chez ses voisins. M. de Chateaubriand, en entrant au ministère,

avait adopté les idées opposées, qui étaient aussi celles de l'empereur

Alexandre. Il contribua puissamment à les faire exécuter. Aussi, après

qu'un succès complet eut couronné cette entreprise, Alexandre voulut

récompenser M. de Chateaubriand. Il lui envoya l'ordre de Saint-André,

chose choquante; car, en agissant ainsi envers un ministre du roi de

France, qui n'était pas le chef du cabinet, et dont la dissidence avec

le président du conseil était connue, il faisait acte de gouvernement et

allait sur les droits de Louis XVIII. Mais celui-ci n'osa pas s'y

opposer. M. de Villèle, contre qui cet acte était dirigé, en fut

furieux. Louis XVIII, pour le dédommager, lui donna l'ordre du

Saint-Esprit. Dès ce moment, il y eut guerre entre ces deux ministres,

guerre qui amena le renvoi brusque de M. de Chateaubriand, qui fut opéré

d'une manière injurieuse. Ce fut là le principe et la cause de cette

opposition ardente dans laquelle M. de Chateaubriand s'est jeté, et qui

a été si hostile et si funeste à la monarchie. M. de Chateaubriand n'a

que des intérêts et un amour-propre sans bornes. N'ayant point de

principes fixes, point de doctrine ni de règle de conduite, il a

concouru avec imprévoyance, mais avec ardeur, à la destruction d'un

ordre de choses que ses mains débiles seront impuissantes à

rétablir[17].

[Note 17: J'ai connu plus tard les circonstances qui ont

servi de prétexte au renvoi si brusque de M. de Chateaubriand

et qui l'ont justifié. Les voici: M. de Chateaubriand était

lié d'une manière intime avec une personne de la cour, qui

est assez connue pour que je ne donne aucun détail sur elle.

La fortune de cette dame étant dérangée, le désir de la

rétablir lui donna l'idée d'une grande opération de bourse

sur les fonds espagnols qui étaient tombés au plus vil prix.

M. de Chateaubriand, sur sa demande, écrivit d'une manière

impérative à M. le marquis de Talarue, ambassadeur de France

à Madrid, pour qu'il eût à obtenir du roi la reconnaissance

immédiate des anciens emprunts faits par les Cortès.

Ferdinand, qui était d'un caractère naturellement opiniâtre,

malgré l'injonction et les menaces qui accompagnaient cette

demande, refusa de se soumettre, et, dans l'indignation que

lui inspirait cet acte oppressif, s'adressa au roi Louis

XVIII pour se plaindre. La démarche n'avait été ni décidée en

conseil ni ordonnée par le roi, et celui-ci comprit la

nécessité d'un désaveu formel et de la destitution de son

ministre. Cette mesure, qui servait merveilleusement les

passions et les intérêts de M. de Villèle, dont l'autorité ne

rencontrerait plus alors d'opposition dans l'avenir, fut

prise sans le moindre retard, sans aucune explication, et

tellement, que M. de Chateaubriand l'apprit de la manière la

plus inopinée, un jour de réception aux Tuileries, où il

s'était rendu pour faire sa cour au roi. (_Note du duc de

Raguse._)]

La guerre d'Espagne était une chose politique et raisonnable dans les

circonstances où on était placé. Faire disparaître une révolution sur la

frontière, mettre fin aux intrigues et aux déclamations qui

l'accompagnaient, étaient choses prudentes. L'exécution devait en être

facile, car cette révolution n'était soutenue que par une très-petite

fraction du peuple. Sans aucune racine dans les masses, elle était

combattue par toutes les hautes influences. La maison de Bourbon avait

une bonne occasion de faire un essai de l'armée. Le baptême de sang est

nécessaire à de nouveaux drapeaux, à de nouvelles couleurs; jusque-là

des troupes n'offrent que peu de garantie. On avait senti la nécessité

de s'attacher les chefs de l'armée; mais des faveurs gratuites

produisent des effets tout autres que des faveurs méritées. Celle-ci

apportent avec elles le sentiment des droits. On y a la conviction de la

justice rendue et confiance dans les sentiments de bienveillance

témoignés. L'armée désirait sincèrement mériter, et lui en offrir le

moyen était d'une sage politique. Elle reçut en effet l'annonce de la

guerre avec une grande joie.

Les mécontents avaient rêvé une défection parmi les troupes, et quelques

centaines de réfugiés et de gens exaltés qui avaient passé la frontière

vinrent planter le drapeau tricolore sur la rive espagnole de la

Bidassoa. J'eus la douleur d'apprendre que Fabvier était avec eux.

Exaspéré par le débordement de haine dont il avait été l'objet à

l'occasion des affaires de Lyon, époque où il était encore animé de bons

sentiments et avait de bonnes intentions, il avait fini par se jeter à

corps perdu dans tout ce qu'il y avait de plus hostile au gouvernement.

Il avait été l'un des principaux conspirateurs en août 1820, et, quoique

acquitté par la Chambre des pairs, il avait vu avec joie une occasion de

nuire. Il se réunit donc à cette poignée de Français qui se déclaraient

les ennemis de leur pays et recommençaient, sans avoir un noble

sentiment à présenter pour excuse ni un motif louable à faire valoir, la

conduite des émigrés, trouvée autrefois par eux si criminelle. Fabvier,

plus qu'un autre, était coupable; car il ne cessait jamais et à tout

propos de professer sa haine contre les étrangers et la doctrine qu'il

est criminel de combattre son pays. Il agissait en opposition avec ses

principes au moment même où ses passions et ses intérêts l'y invitaient.

Pauvre humanité!

Une armée de cent mille hommes, commandée par le duc d'Angoulême, fut

organisée. Le duc de Bellune, alors ministre de la guerre, très-brave

homme, bon et excellent soldat, du caractère le plus honorable, mais

mauvais administrateur, donna des ordres assez confus, nullement

appropriés aux besoins. Leur mauvaise exécution en fit ressortir

particulièrement l'insuffisance. Les idées les plus bizarres se

présentaient aux ministres et aux généraux. À les entendre, il semblait,

en vérité, que la France n'eût jamais eu d'armée, et que personne ne

connût l'art d'administrer.

On partait d'emporter des munitions de guerre à raison de huit cents

cartouches par homme, tandis que le plus grand approvisionnement ne

s'élève pas ordinairement au delà de cent, dont les deux tiers sont

transportés par des attelages réguliers. On voulait transporter avec

soi des fourrages pour la cavalerie, et que sais-je? on montrait une

ignorance incroyable, et on faisait des projets et des raisonnements qui

tenaient de la stupidité. Je dis au duc de Bellune et au général

Bordesoulle qui m'en parlèrent: «Si l'on parvient à faire transporter à

la suite de l'armée soixante cartouches par homme et du pain pour huit

jours, on doit remercier le ciel, et je doute, ajoutai-je, que vos

moyens puissent arriver jusque-là.»

Des approvisionnements se formaient; mais, au lieu d'avoir de la farine,

on eut du blé, et les moyens de mouture des environs de Bayonne

n'étaient pas en rapport avec les consommations. On plaça des magasins

de fourrages sur un point, et on avait soin de diriger la cavalerie sur

un autre. On omit de passer de bonne heure des marchés pour les

transports, et de s'assurer ainsi des voitures et des mulets de la

frontière. Enfin, au lieu de réunir l'armée d'abord sur les bords de la

Garonne, dans des cantonnements larges, pour organiser les divisions et

les en faire partir pour passer à jour fixe la frontière, on les

accumula à Bayonne, où il y eut encombrement.

Les mesures de l'administration avaient été mal prises; elles avaient

été surtout incomplètes. Cela parut au grand jour, mais ces torts furent

singulièrement augmentés par les généraux placés près de M. le duc

d'Angoulême et particulièrement le général Guilleminot, son major

général, et le général Bordesoulle, investi de sa confiance. Ces

généraux, qui auraient dû se considérer comme les sauvegardes de

l'honneur de l'ancienne armée et prouver aux Bourbons, de toutes les

manières, la confiance que méritaient ses chefs, spéculèrent sur

l'ignorance de M. le duc d'Angoulême. On exagéra les besoins, et en même

temps on présenta, pour sortir d'embarras, un spéculateur attentif, un

homme habile, qui ne manque jamais aux grandes circonstances, et dont la

prévoyance et l'esprit ne sont jamais en défaut. Ouvrard s'était emparé

de tous les moyens de transport du pays, par des marchés passés

d'avance, chose que l'administration militaire aurait pu faire comme

lui, et il vint les offrir. C'était un secours pour l'expédition, mais

non pas une nécessité.

Une armée en offensive ne peut vivre avec des magasins et des transports

à sa suite que pendant peu de jours. Arrivée à quatre marches de

distance, des réquisitions dans le pays traversé peuvent seules la faire

subsister. On établit le contraire et l'on fit des marchés d'urgence

avec Ouvrard. On le mit en possession de tous les magasins formés par le

ministère, dont la valeur dépassait douze millions, et dont l'emploi ne

pouvait être fait au profit de l'armée qui entrait en campagne et allait

s'en éloigner immédiatement.

L'opinion publique en Espagne était favorable à l'expédition. Aussi, au

moment où les troupes parurent, des vivres furent apportés de toutes

parts. Ouvrard les fit d'abord payer comptant à un prix élevé.

L'abondance fit baisser les prix et bientôt on ne paya plus qu'avec des

bons. Cette opération, si simple en elle-même, aurait pu être faite par

l'administration, car le trésor de l'armée regorgeait d'argent. En

attachant à chaque division un agent de la trésorerie, en payant chaque

jour les bons délivrés la veille, l'armée était assurée de ne manquer de

rien, et le pays était content et satisfait.

Je le répète, la moindre réflexion démontre qu'une armée stationnée, ou

en retraite, peut seule vivre par des magasins. Dans l'offensive, des

ressources locales doivent satisfaire à ses besoins. Dans un pays

ennemi, ces réquisitions sont faites comme impôt; en pays ami à titre

d'avances. Dans la circonstance et ayant de l'argent, il fallait payer

directement, et non au moyen d'un intermédiaire qui payait à vil prix ou

ne payait pas, tandis que lui-même était payé à des prix exorbitants.

Mais les entourages de M. le duc d'Angoulême n'y auraient pas trouvé

leur compte. À la solde d'Ouvrard, et payés par lui pour fasciner les

yeux de leur chef, ils ne négligèrent rien pour remplir cette tâche

facile. Le prince fut donc trompé et dupe. On ne doit pas s'en étonner

ni trop l'en blâmer; mais on peut lui reprocher d'avoir pris fait et

cause pour les fripons qui l'entouraient avec une obstination

incroyable, quand, la voix publique les avant accusés, le roi nomma une

commission pour faire une enquête. Cette commission, composée des hommes

les plus honorables et les plus capables de la Chambre des pairs, amena

un résultat concluant. Les torts d'une administration prodigue et

corrompue furent démontrés, et le duc d'Angoulême ne pardonna jamais au

maréchal Macdonald, président de la commission, d'avoir fait connaître

la vérité.

Les généraux Guilleminot et Bordesoulle furent poursuivis par l'opinion.

On leur conseilla de demander à la Chambre des pairs d'être mis en

jugement. Ils hésitèrent longtemps, craignant d'être pris au mot. Enfin,

cette démarche ayant été faite, tout fut bientôt assoupi.

M. le duc d'Angoulême acquit de la popularité pendant cette campagne et

montra un caractère qui l'honora. Le général Guilleminot ayant été

choisi pour être son major général, le parti ultra-royaliste murmura. On

voulut effrayer le prince par les opinions supposées à ce général, qu'on

essaya même de compromettre. On fit partir par la diligence une malle

remplie de cocardes tricolores, à l'adresse d'un de ses aides de camp.

Cet envoi, qui fut dénoncé en même temps, et sans doute par ceux qui

l'avaient fait, fut arrêté à la barrière. Grand éclat, grand scandale,

grands cris; courrier expédié par le duc de Bellune pour faire arrêter

cet officier; proposition de remplacer le général Guilleminot, et voyage

du duc de Bellune à Bayonne dans l'intention d'être son successeur. M.

le duc d'Angoulême vit le piége, et, il faut en convenir, le piége était

grossier. Il dit que, puisque, quinze jours auparavant, on avait cru le

général Guilleminot capable et digne de sa confiance, il devait en être

de même encore en ce moment, et il avança l'officier contre lequel on

avait dirigé cette misérable intrigue. Cette conduite sage et ferme

éleva dans l'opinion M. le duc d'Angoulême et fit penser qu'on pouvait

s'attacher à lui.

L'armée une fois en mouvement, ce prince se plaça au milieu des troupes,

marcha à la tête des colonnes et se fit garder par les troupes de ligne,

de préférence aux gardes du corps et à la garde royale. Enfin il fit à

propos et noblement tout ce qui convenait pour se populariser.

On connaît cette campagne. Nulle part l'armée ne trouva la moindre

résistance. On célébra beaucoup le premier coup de canon, tiré à la

frontière contre un petit nombre de Français rassemblés autour du

drapeau tricolore. L'on parla avec trop d'éloges d'une fidélité qui ne

pouvait être mise en doute, en pareille circonstance. On eut l'air de

mettre en parallèle cette dispersion de quelques centaines de pauvres

diables sur un territoire étranger avec les événements de 1815 et la

rencontre de Napoléon après son débarquement à Cannes, quand il se

présentait lui-même à des troupes qui étaient peu de temps auparavant

sous son autorité et qui étaient pleines de ses souvenirs. Le général

Valin, commandant l'avant-garde, acquit en cette occasion une sorte de

gloire. Les troupes constitutionnelles se retirèrent partout sans

combattre. L'opération, au reste, fut bien conduite. On prit possession

de Madrid. Maître de la capitale, M. le duc d'Angoulême organisa un

gouvernement provisoire, une sorte de régence, qui, à peine établie, le

contraria et rendit ses opérations difficiles. Il eût été sage de se

déclarer lui-même régent, jusqu'au moment de la liberté du roi. Sa

qualité de Bourbon lui donnait des droits particuliers à cette dignité.

Il aurait ainsi évité des chocs scandaleux entre les troupes et ceux

qu'elles avaient délivrés. Le parti persécuteur et avide qui faisait

arrêter sous le plus frivole prétexte, et souvent dans le but unique

d'avoir une rançon, n'aurait pas eu d'appui.

Les Cortès se réfugièrent à Cadix. On les y poursuivit. Les généraux

Bordesoulle et Bourmont furent chargés du commandement des troupes

dirigées sur ce point. À leur arrivée il était facile de s'emparer du

fort du Trocadero, dont la possession donne le moyen d'approcher assez

près de Cadix pour bombarder la ville; mais les Espagnols, revenus de

leur première surprise, y mirent des troupes et l'armèrent. M. le duc

d'Angoulême arriva avec des renforts, et on disposa tout pour attaquer

ce poste, d'abord avec du canon et ensuite pour l'enlever de vive force.

Cette entreprise réussit. Les troupes montrèrent de la valeur et

entrèrent dans l'eau jusqu'aux épaules, sous le feu de l'ennemi. Quelque

mauvaises que fussent les troupes espagnoles, l'entreprise était hardie,

et le succès honore les soldats qui l'exécutèrent.

Une circonstance particulière marqua ce fait d'armes. Le prince de

Carignan, déclaré héritier du trône de Sardaigne, le même qui, en 1821,

avait été entraîné dans un mouvement politique coupable par des

intrigues révolutionnaires, s'était décidé, pour expier ses torts, à

venir en personne combattre la révolution d'Espagne. Il servait dans

l'armée française comme volontaire. Il se plaça, lors du coup de main

du Trocadero, avec les grenadiers de la colonne d'attaque, traversa le

bras de mer au gué, soutenant, au moyen de sa haute taille et de sa main

puissante, plusieurs officiers, qui, moins grands que lui, perdirent

pied et étaient au moment de se noyer. Il parvint un des premiers sur

les retranchements ennemis. Cette conduite énergique, qui honore celui

qui en est l'auteur, éclaira sur-le-champ d'une auréole brillante les

marches du trône sur lequel il devait s'asseoir un jour.

La prise du Trocadero fit combler de louanges M. le duc d'Angoulême. Il

méritait certainement quelques éloges; mais les flatteurs le placèrent à

la tête des grands capitaines. Ils dirent et répétèrent qu'il avait

réussi là où Napoléon avait échoué, sottise dont la moindre réflexion

fait voir l'absurdité. Il y eut une émulation incroyable parmi les

flatteurs. Et M. de Chateaubriand fut un des premiers qui contribuèrent

puissamment à enivrer M. le duc d'Angoulême, qui finit par se croire

réellement un grand général. Il finit par s'imaginer qu'il avait fait la

guerre, lorsqu'il n'avait fait que marcher contre des troupes qui se

retiraient toujours à la seule vue de la poussière de sa cavalerie. Cela

ressemblait plus à une chasse qu'à toute autre chose. Les récompenses

furent prodiguées. Il était bon d'en donner quelques-unes; mais on ne

mit aucune réserve dans leur distribution. Les intrigants furent

encouragés. On faisait des récits solennels des moindres rencontres.

L'on en vint jusqu'à rendre compte de prétendus combats, où pas un seul

homme ne s'était trouvé, pour demander des grâces qui furent accordées.

Une fois le roi Ferdinand en liberté et replacé sur son trône, M. le duc

d'Angoulême rentra en France, ramenant avec lui la plus grande partie de

l'armée et ne laissant à Madrid qu'un corps d'occupation.

Je le répète, cette expédition fut bien conduite et elle mérite des

éloges; mais aussi les difficultés étaient nulles. Elle fut un grand

événement par l'esprit qu'elle donna aux troupes. Dès ce moment, les

Bourbons eurent une armée. Pour peu qu'ils eussent gouverné avec

sagesse, rien n'aurait pu les renverser. Leurs ennemis les plus ardents

n'en concevaient alors ni la possibilité ni l'espérance.

Je ne veux pas quitter cet article de la guerre d'Espagne, en 1823, sans

entrer dans quelques détails sur les intrigues de toute nature qui se

sont liées à cet événement. L'expédition fut résolue, ainsi que je l'ai

déjà dit, au congrès de Vérone, et la France fut chargée de l'exécuter

au nom de toute l'Europe. Mais, l'opération à peine commencée, les

fautes politiques d'un côté, et le mauvais vouloir de plusieurs de ceux

qui l'avaient conseillée et demandée, semblaient créer à plaisir des

obstacles à ses succès.

M. le duc d'Angoulême avait trois partis à prendre. Il pouvait traiter

l'Espagne en pays conquis, ne fonder ses actes que sur les droits de la

conquête, au titre de général de l'armée française, jusqu'au moment où

Ferdinand, mis en liberté, serait remonté sur son trône et aurait repris

les rênes du gouvernement.

Il pouvait aussi, en sa qualité de Bourbon, se déclarer régent pendant

l'interrègne, et il pouvait enfin établir une régence composée de

nationaux.

C'est à ce dernier parti qu'il s'est arrêté, et il était le plus

mauvais; car c'était appeler, dans la mission sainte qui lui était

donnée de rétablir l'ordre dans le pays, le concours des passions

espagnoles, qui, aveugles et ardentes de leur nature, accompagnées

toujours d'un fol orgueil, faisaient naître mille complications plus

funestes les unes que les autres. Il arriva, ce qu'il aurait dû prévoir,

que les mêmes Espagnols, que la Révolution avait matés et soumis, ne

voulurent plus compter pour rien ceux qui venaient de leur rendre la

liberté et sous l'appui desquels ils respiraient. Non-seulement ils ne

montrèrent aucune déférence pour l'autorité française, mais encore ils

devinrent une puissance rivale qui lutta contre elle avec la prétention

de l'égalité. Ainsi les actes qu'une politique sage avait commandés, les

traités sous l'empire desquels la pacification s'était opérée, et que le

généralissime avait revêtus de son approbation, furent foulés aux pieds

par les régents insensés.

Une nation, révoltée et en armes, capitule quand elle se soumet. Elle ne

se rend pas à discrétion. Les armées qu'elle a levées ne peuvent pas

être proscrites en masse. Si on veut la destruction de tout ce qui s'est

soulevé, on éternise la guerre, dont les alliés libérateurs soutiennent

seuls le poids. Enfin les questions capitales doivent être décidées par

une politique sage et généreuse, et non par des passions populaires.

Il arriva cependant que la régence donna des ordres absolument opposés à

ceux du duc d'Angoulême, et que ceux qui avaient mis bas les armes à la

suite d'un traité et d'une amnistie régulière, comme les troupes de

Ballesteros, furent poursuivies, incarcérées, dépouillées et fusillées.

Bien plus, les passions politiques servirent souvent de masque à une

cupidité honteuse; et tel individu ne fut arrêté que pour être mis à

contribution quand on lui ouvrait les portes de sa prison.

Mais c'était une grande insulte faite à l'armée française, et ces fautes

allaient ressusciter des troubles qu'il était important d'empêcher de

naître. M. le duc d'Angoulême le sentit et se décida à rendre

l'ordonnance d'Anduxar, devenue fort célèbre, contre laquelle quelques

personnes ont beaucoup crié, mais qui était impérieusement commandée par

la nécessité, la raison, la justice et la dignité de l'armée française.

Un de ceux qui l'ont le plus ouvertement critiquée est le prince de

Metternich. En cela on peut supposer, avec quelque fondement, qu'il

regrettait seulement de voir cesser une partie des embarras de l'armée

française, et que, jaloux de ses succès, il voulait rendre sa tâche

presque impossible. On en sera convaincu quand on saura qu'au

commencement de l'expédition il avait décidé le roi de Naples à demander

la régence pendant l'interrègne, et qu'il avait soutenu cette prétention

de tout son pouvoir. Ainsi ce n'était pas assez, à leurs yeux, pour

l'armée française, de rencontrer les obstacles de toute nature que le

pays, l'esprit du peuple espagnol, ses passions, son ignorance et son

orgueil insensé devaient lui créer à chaque pas, il fallait encore y

ajouter ceux qui naîtraient de l'autorité et du concours d'un régent

étranger à l'armée, ignorant les affaires du pays, et dont le pouvoir

aurait été exercé par l'ambassadeur de Naples à Paris, le prince de

Castelcicala, l'homme le plus intrigant et le plus brouillon qui fût

jamais.

M. le duc d'Angoulême revint à Paris; il y fit une entrée solennelle.

Toutes les troupes étaient sous les armes. Il vint trouver le roi, qui

l'attendait aux Tuileries sur le balcon de l'horloge, du côté du jardin.

Les troupes défilèrent. Étant de service à cette époque, c'est moi qui

lui fis les honneurs de cette journée.

La santé de Louis XVIII allait, depuis une année, en décroissant d'une

manière rapide. Tout faisait présager sa fin prochaine.

L'affaiblissement de ses facultés et l'influence de madame du Cayla

avaient contribué à mettre Monsieur dans les affaires. Ce prince finit

par gouverner tout à fait, de manière qu'au moment où il monta sur le

trône rien ne fut changé; et cependant il se manifestait des espérances

vagues qu'une nouvelle direction allait être donnée à la marche du

gouvernement.

La mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont

j'aie jamais été témoin. Son courage, sa résignation, son calme, furent

extraordinaires. Il envisagea sa fin sans inquiétude et sans terreur. Il

la vit arriver sans montrer la moindre faiblesse. Je ne puis exprimer

l'impression que je ressentis dans ce temps. Louis XVIII n'avait pas

pour soutien les idées religieuses, si consolantes à l'heure suprême; il

n'éprouvait pas cette foi vive qui créé des espérances au moment où tout

est prêt à nous échapper. Il pratiquait régulièrement les devoirs de la

religion, plus comme chose d'exemple et d'étiquette que comme un voeu de

son coeur et une conviction de son esprit. Son affaiblissement

progressif lui annonça, longtemps d'avance, l'approche du terme de sa

vie. Cette vue si prodigieuse s'éteignait et lui faisait pressentir les

ténèbres prêtes à succéder à la lumière. Il voulut être mis dans le

secret de sa fin, et questionna Portal, son premier médecin. Il lui

demanda si ses derniers moments seraient accompagnés de beaucoup de

souffrances et d'un long séjour dans son lit. Portal refusa de répondre

et rejeta bien loin l'idée de sa fin. Le roi insista et lui commanda de

répondre, en ajoutant qu'il savait bien sa mort prochaine. Portal lui

obéit et lui dit: «Sire, vous souffrirez peu et vous mourrez dans votre

fauteuil si vous le voulez, et, dans tous les cas, vous resterez peu de

temps dans votre lit.--Tant mieux, répondit le roi; je serai préservé

des surplis de mon frère.» Réponse remarquable et qui indique les

limites de sa croyance.

Ce pauvre roi s'affaissa graduellement, et au point d'avoir le corps

courbé en cercle et le menton proche des genoux. Sa vie était presque

éteinte. Malgré cet état de souffrance, il remplissait toujours les

devoirs apparents de la royauté. Il reçut, le jour de la Saint-Louis,

les visites d'usage. Ce spectacle faisait mal à voir. Quelle triste

disposition pour célébrer sa fête! Le samedi, 11 septembre, il déjeuna

encore avec nous, ou plutôt il vint à table occuper sa place accoutumée.

On fit de grands efforts pour le relever assez pour lui faire avaler un

verre de vin de liqueur. Ce jour-là fut le premier où il eut des moments

d'absence. Je ne sais ce qu'il fit de désagréable à madame la duchesse

d'Angoulême. Il revint à lui et, s'en étant aperçu, il lui dit, avec un

calme admirable et une douceur angélique: «Ma nièce, quand on meurt, on

ne sait pas bien ce qu'on fait.» Le même jour, madame du Cayla le vit

pour la dernière fois, et elle ne sortit pas de son cabinet les mains

vides. Elle lui présenta à signer un ordre d'acheter pour elle l'hôtel

de Montmorency, situé sur le quai; et lui, aveugle et mourant, apposa au

bas un trait informe, qui fut pris pour une signature régulière par M.

le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi. Cet hôtel,

immédiatement acheté et payé comptant au maréchal Mortier la somme de

sept cent mille francs, devint la propriété de madame du Cayla.

Le roi répugnait à se mettre au lit. On l'y engagea fortement, et il

répondit: «Ce sera l'avis officiel de ma fin prochaine; alors, jusqu'à

ma mort, les spectacles seront fermés et la Bourse en férie. Tout sera

suspendu: c'est une grande chose que la mort d'un roi de France. Il faut

faire en sorte que le fardeau pèse le moins longtemps possible sur le

peuple.» Il avait dit: «Je prévois aller jusqu'à jeudi; je pourrai

encore tenir mon conseil le mercredi, et puis ensuite je partirai.» Le

dimanche au soir cependant, il se coucha pour ne plus se relever. Le

mardi, vers les deux heures après midi, on crut l'agonie arrivée, et

tout le monde courut au château. Les prêtres, remplissant leur office,

se mirent à réciter les prières des agonisants. Il reprit ses sens, et,

ayant entendu l'un d'eux lui dire: «Sire, unissez-vous d'intention à nos

prières,» il lui répondit: «Je ne croyais pas en être déjà là; mais, peu

importe, continuez!» Sa vie se soutint encore pendant la journée et la

nuit du mercredi. Le jeudi, à trois heures du matin, il expira. Il est

impossible de ne pas admirer une fin si courageuse, si calme et si

ferme. Il y a près de neuf ans, au moment où j'écris, que ce spectacle

s'est offert à mes yeux, et j'en éprouve encore de l'émotion. Il n'est

pas de grand homme dont la vie ne serait honorée par une semblable mort.

Tous les courtisans étaient rassemblés dans la galerie de Diane. La

famille royale, les prêtres, les médecins et le service de chambre

étaient seuls auprès du roi. Au moment où le médecin, qui tenait le bras

de louis XVIII, eut déclaré qu'il avait cessé de vivre, madame la

duchesse d'Angoulême se tourna vers Monsieur et le salua roi. Un moment

après, le duc Charles de Damas vint, et, les larmes aux yeux, nous dit:

«Messieurs, le roi est mort!» Peu de minutes après, le duc de Blacas

sortit et dit: «Messieurs, le roi!» et Charles X parut. Sensation

difficile à peindre que celle produite par cette double annonce en si

peu de moments. Le nouveau roi fut entouré des charges, et tout, sauf la

personne du roi, se trouva dans l'ordre accoutumé. Belle et grande

pensée que celle de cette vie non interrompue du dépositaire de la

souveraine puissance! Par cette fiction, il n'y a pas de lacune dans

l'existence de ce pouvoir protecteur de la société, si nécessaire à sa

conservation.

Le gouvernement était, par le fait, depuis plus d'une année, dans les

mains de Monsieur. Ainsi le même ordre de choses devait continuer, et

cependant il y avait du mouvement dans les figures; on voyait des

espérances naître et des existences pâlir. Tout le monde accompagna le

nouveau roi dans son appartement, au pavillon Marsan. Il fit connaître

aux ministres qu'il les confirmait dans leurs fonctions. Chacun se

retira et tout rentra dans l'ordre accoutumé.

Le roi alla s'établir à Saint-Cloud; là, il reçut les félicitations de

tous les corps de l'État. Beaucoup de harangues lui furent adressées.

Toutes renfermaient l'expression de l'amour public, et je crois qu'elles

étaient sincères; mais l'amour du peuple est, de tous les amours, le

plus fragile et le plus sujet à s'évanouir. Le roi répondit d'une

manière admirable, avec à-propos, avec esprit et avec chaleur. Ses

réponses, peut-être moins correctes que celles de Louis XVIII, avaient

du mouvement et de l'âme; et il est si précieux d'entendre, chez ceux

qui sont investis de la souveraine puissance, des choses qui partent du

coeur, que Charles X eut un grand succès. Je l'écoutai avec soin, et

j'admirai sincèrement cette facilité de varier son langage en parlant

des mêmes sujets, et de modifier ses expressions suivant le degré

d'éminence de l'autorité qui l'avait complimenté. Ainsi, au tribunal de

première instance, à la cour royale et à la cour de cassation, on ne

peut leur parler que de justice, et cependant la réponse adressée à l'un

de ces tribunaux n'aurait pas convenu aux deux autres, tant la mesure

était observée.

Les obsèques du roi eurent lieu suivant les formes de l'étiquette et les

usages consacrés. Elles furent célébrées avec magnificence. Toutes les

troupes qui étaient à portée furent réunies. M. le Dauphin fut chargé de

mener le deuil. Chose remarquable! une discussion de prérogative et de

droit s'étant élevée entre le grand aumônier et l'ordinaire,

c'est-à-dire l'archevêque, il ne se trouva pas de prêtres dans le

cortége funèbre du roi très-chrétien, dans le trajet du château des

Tuileries à l'église de Saint-Denis.

Les restes du roi défunt forent déposés à Saint-Denis, dans une chapelle

ardente. Pendant quinze jours chacun put s'y rendre pour prier. Enfin

l'inhumation eut lieu. Cette cérémonie, dont les circonstances ont

quelque chose de poétique et conservent encore l'empreinte du moyen âge,

mérite d'être racontée avec détail.

Tout rappelle, dans cette occasion, l'origine des souverains, autrefois

chefs militaires, menant les nations à la guerre et combattant à leur

tête. Tout ce qui composait l'armure ou l'ornement de bataille d'un

chevalier se trouvait réuni et était censé avoir été à l'usage personnel

du roi. On y avait joint les symboles de la puissance publique. Ainsi,

depuis les éperons jusqu'au heaume du roi, depuis sa lance jusqu'à

l'épée de France et le drapeau de France, tout était porté par des

individus de la cour, désignés à cet effet. Ces objets divers furent

portés processionnellement dans le cortége. À une certaine époque de la

cérémonie, le chef des hérauts d'armes appela successivement chaque

individu en ces termes: «Monsieur le..., apportez les brassards (ou tout

autre objet) du roi.» Celui qui en était chargé sortait de sa place,

faisait huit révérences, et jetait dans le caveau ce dont il était

porteur. Le drapeau du 1er régiment de la garde royale était placé entre

mes mains.

Comme le pays ne meurt pas, deux insignes, destinés à représenter sa

puissance, le drapeau et l'épée de France, sont appelés les derniers,

s'inclinent sur la tombe sans y être précipités, et se relèvent après

que le nouveau souverain a été proclamé aux cris de _Vive le roi!_

M. de Talleyrand portait le drapeau de France. J'ignore si sa charge de

grand chambellan lui donnait cette prérogative. S'il en était autrement

et s'il a été désigné par un choix spécial, on aurait pu le confier à

quelqu'un qui aurait semblé mieux garantir sa conservation.

Cette cérémonie des funérailles d'un roi de France, dont peu de

personnes vivantes avaient été témoins, eut un grand effet; car,

quoiqu'elle soit éloignée de nos moeurs, elle a quelque chose de

symbolique qui peint la société et indique les bases sur lesquelles elle

est fondée. Un magnifique catafalque était placé dans l'élise; mais sa

forme élégante et la nature de ses ornements ne rappelaient pas assez

une cérémonie funèbre. Tels furent les derniers soins dont Louis XVIII

fut l'objet.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) · 第 16 / 26 题