Cette nouvelle forme de chagrin dura des jours encore et des jours. Le

jeune homme donnait plein accès en lui à un sentiment nouveau qu'il

n'avait jamais soupçonné jusque-là, qu'il devait toujours subir

désormais,--la défiance. Il avait vécu depuis ses premières années dans

une foi complète aux apparences qui l'entouraient. Il avait cru en sa

mère. Il avait cru en Dieu. Il avait cru en la sincérité de toutes les

paroles et de toutes les caresses. Il avait cru, par-dessus tout, en

Thérèse de Sauve. Il l'avait, dans sa pensée, assimilée au reste de sa

vie. Autour de lui tout était vérité; aussi l'amour de Thérèse lui

était-il apparu comme une vérité suprême, et voici que maintenant, par

une révolution d'esprit où se trahissait le vice originel de son

éducation, il assimilait à cette femme de mensonge tout le reste de sa

vie. Il avait été façonné par sa mère à ne faire aucune part au

scepticisme. C'est probablement le procédé le plus sûr pour que la

première déception transforme le trop croyant en un négateur absolu. Il

n'est jamais bon d'attendre beaucoup des hommes et de la nature, car ils

sont, eux, des animaux féroces à peine masqués de convenances; et quant

à elle, son apparente harmonie est faite d'une injustice qui ne connaît

pas de rémission. Pour garder de l'idéal en soi, jusqu'à ce que la mort

nous délivre enfin du dangereux esclavage des autres et de nous-mêmes,

il faut s'être habitué de bonne heure à considérer l'univers de la

beauté morale comme le fumeur d'opium considère les songes de son

ivresse. Ce qui constitue leur charme, c'est d'être des songes, partant

de ne correspondre à rien de réel. Hubert était si accoutumé, bien au

contraire, à remuer son intelligence tout d'une pièce, qu'il ne pouvait

pas douter ou croire à moitié. Si Thérèse lui avait menti, pourquoi tout

ne mentirait-il point aussi? Cette idée ne se formulait pas sous une

forme abstraite, et il n'y arrivait pas avec l'aide du raisonnement:

c'était une façon de sentir qui se substituait à une autre. Il se

surprenait, durant cette cruelle période, à douter de Thérèse dans leur

passé commun. Il se demandait si sa trahison de Trouville était la

première, si elle n'avait pas eu d'autre amant que lui au temps de leur

passion la plus enivrée. La perfidie de cette femme lui corrompait

jusqu'à ses souvenirs. Elle faisait pire. Sous cette influence de

misanthropie, il commettait le plus grand des crimes moraux, il doutait

de la tendresse de sa mère. Oui, dans cette affection passionnée de Mme

Liauran, le malheureux ne voyait plus qu'un égoïsme jaloux. «Si elle

m'aimait vraiment, elle ne m'aurait pas appris, se disait-il, ce qu'elle

m'a appris.» Il se trouvait ainsi dans cet état de coeur auquel le

langage populaire a donné le nom si expressif de désenchantement. Il

avait fini de voir la beauté de l'âme humaine, et il commençait d'en

constater la misère, et toujours il retombait sur cette question comme

sur une pointe d'épée: «Mais pourquoi? pourquoi?» Et il creusait le

caractère de Thérèse sans aboutir à une réponse. Autant valait demander

pourquoi Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur, et pourquoi

le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins de ce

coeur et la tyrannie de ces sens, comme chez les hommes. Les débauchés

en qui le libertinage n'a pas tué le sentimentalisme connaissent le

secret de ces divorces; mais Hubert n'était pas un débauché. Il devait

rester pur, même dans son désespoir, et jamais il ne lui vint à la

pensée de demander l'oubli de son mal aux enivrements des baisers sans

amour. Il ignora toujours les tentations des alcôves vénales et

consolatrices,--où l'on perd en effet ses regrets, mais en perdant son

rêve.

Et cependant, comme il était jeune, comme dans son intimité avec Thérèse

il avait contracté l'habitude du plus ardent plaisir, celui qui exalte à

la fois l'esprit et le corps dans une communion divine, après quelques

semaines de ces douleurs et de ces réflexions, il commença de ressentir

l'obscur désir, l'appétit inavoué de cette femme, dont il ne voulait

plus rien savoir, qu'il devait considérer comme morte et qu'il méprisait

si absolument. Cet étrange et inconscient retour vers les délices de son

amour, mais un retour qu'aucun idéal n'ennoblissait plus, se manifesta

par une de ces curiosités qui sortent des profondeurs insondables de

notre être. Il éprouva un besoin maladif de voir de ses yeux cet homme

qui avait été l'amant de Thérèse, ce La Croix-Firmin auquel sa maîtresse

s'était donnée, dans les bras duquel elle avait frémi de volupté, comme

dans ses bras, à lui. Pour un directeur de conscience qui aurait suivi,

période par période, le ravage qu'accomplissait dans cette âme le

ferment de corruption inoculé par la trahison de Thérèse, cette

curiosité eût sans doute paru le symptôme le plus décisif d'une

métamorphose de cet enfant grandi parmi toutes les pudeurs. N'était-ce

point le passage de l'horreur absolue devant le mal, tourment et gloire

des êtres vierges, à cette sorte d'attrait encore épouvanté si voisin de

la dépravation? Mais surtout, c'était l'affreuse complaisance de

l'imagination autour de l'impureté d'une femme désirée, qui veut que,

par une des plus tristes lois de notre nature, la constatation de

l'infidélité, en avilissant l'amant, en déshonorant la maîtresse, avive

si souvent l'amour. Il est probable que, dans ce cas, l'idée de la

perfidie agit à l'état de tableau infâme, et ainsi s'expliquent ces

accès de sensualité dans la haine qui étonnent le moraliste au cours de

certains procès fondés sur les drames de la jalousie. Certes, le pauvre

Hubert n'en était pas à donner place en lui à des instincts de cette

bassesse; et cependant sa curiosité de connaître son rival de Trouville

était déjà bien malsaine. Il en était d'elle comme de la faute de

Thérèse. C'est la ténébreuse, l'indestructible mémoire de la chair qui

agit à l'insu de l'être qu'elle domine. Il y avait un peu du souvenir de

toutes les caresses données et reçues depuis la nuit de Folkestone, dans

ce désir de repaître ses regards de l'existence réelle de l'homme haï.

Cela devint quelque chose de si âpre et de si cuisant, qu'après avoir

lutté longtemps et avec la sensation qu'il se diminuait étrangement,

Hubert n'y put résister; et voici quel procédé presque enfantin il

employa pour réaliser son singulier désir: il calcula que La

Croix-Firmin devait appartenir à un cercle à la mode, et il eut tôt fait

de découvrir son nom et son adresse dans l'annuaire d'un club élégant.

C'est à ce club qu'il recourut pour savoir si le personnage était à

Paris. La réponse fut affirmative. Hubert fit la reconnaissance de la

rue de La Peyrouse, au numéro 14 _ter_ de laquelle habitait son rival,

et il se convainquit aussitôt qu'en se tenant sur le trottoir d'une des

places que coupe cette rue, il pourrait surveiller la maison, un hôtel à

deux étages qui ne contenait certainement qu'un très petit nombre de

locataires. Il s'était dit qu'il se posterait là un matin: il attendrait

jusqu'au moment où il verrait sortir un homme qui lui parût être celui

qu'il cherchait. Il questionnerait alors le concierge, sous un prétexte

quelconque, et il serait sans doute renseigné. C'était un moyen d'une

simplicité primitive, dans lequel tous ceux qui ont eu en leur jeunesse

le culte passionné de quelque écrivain célèbre retrouveront la naïveté

des ruses employées pour voir leur grand homme. Si ce plan échouait,

Hubert se réservait de s'adresser à une des personnes qu'il connaissait

parmi les membres du cercle; mais sa répugnance était grande à une telle

démarche... Il était donc là, par un froid de décembre, dès neuf heures.

Le temps était sec et clair, le ciel d'un bleu pâle, et ce quartier à

demi élégant, à demi exotique, traversé par son peuple de fournisseurs

et de palefreniers. De la maison qu'il examinait, Hubert vit sortir

successivement des domestiques, une vieille dame, un petit garçon suivi

d'un abbé, puis enfin, sur les onze heures et demie, un homme encore

jeune, de taille moyenne, élégant de tournure, mince et robuste dans son

pardessus doublé de loutre. Cet homme achevait de boutonner son collet

en se dirigeant droit du côté d'Hubert. Ce dernier s'avança aussi et

frôla l'inconnu. Il vit un profil un peu lourd, des moustaches de la

couleur de l'or bruni, et dans un teint que le saisissement du froid

colorait déjà, un oeil légèrement bridé, l'oeil d'un viveur qui s'est

couché trop tard, après une nuit passée au jeu, ou ailleurs. Un

serrement de coeur inexprimable précipita l'amant jaloux vers l'hôtel.

--«M. de La Croix-Firmin? demanda-t-il.

--«M. le comte n'est pas à la maison, répondit le concierge.

--«Il m'avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je

suis exact, fit Hubert en tirant sa montre; y a-t-il longtemps qu'il est

sorti?

--«Mais Monsieur aurait dû rencontrer M. le comte. M. le comte était là,

voici cinq minutes; il n'a pas détourné la rue.»

Hubert savait ce qu'il voulait savoir. Il se précipita du côté où il

avait croisé La Croix-Firmin, et après quelques pas, il l'aperçut de

nouveau qui se préparait à prendre le trottoir de l'avenue, du côté de

l'Arc de Triomphe. C'était donc lui! Hubert le suivait d'un peu loin,

lentement, et le regardait avec une sorte d'angoisse dévorante. Il le

voyait marcher d'une jolie manière, avec une souplesse tout ensemble

robuste et fine. Il se rappelait ce qui s'était passé à Trouville, et

chacun des mouvements de La Croix-Firmin ravivait la vision physique.

Hubert se comparait mentalement, frêle et mince comme il était, à ce

solide et fier garçon, qui, plus haut que lui de la moitié de la tête,

s'en allait ainsi, tenant sa canne à la façon anglaise, par le milieu et

à quelque distance de son corps, sous le joli ciel de ce matin d'hiver,

d'un pas qui disait la certitude de la force. La comparaison expliquait

très bien les causes déterminantes de la faute de Thérèse, et pour la

première fois le jeune homme les aperçut, ces causes meurtrières, dans

leur brutalité vraie. «Ah! le pourquoi? Le pourquoi? Mais le voilà!»

songeait-il en considérant avec une envie douloureuse cet être si

animalement énergique. Cette première émotion fut trop amère, et le

misérable enfant allait renoncer à sa poursuite, lorsqu'il vit La

Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en héla un lui-même.

--«Suivez cette voiture,» fit-il au cocher.

L'idée que son ennemi allait chez Thérèse venait de rendre à Hubert

toute sa frénésie. Il se penchait de temps à autre à la portière de son

coupé de rencontre et il voyait rouler celui qui emportait son rival.

C'était un fiacre de couleur jaune, qui descendit les Champs-Élysées,

suivit la rue Royale, s'engagea dans la rue Saint-Honoré, puis s'arrêta

devant le café Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement déjeuner.

Hubert ne put s'empêcher de sourire du piteux résultat de sa curiosité.

Machinalement il entra, lui aussi, dans le restaurant. Le jeune comte

était assis déjà devant une table, avec deux amis qui l'avaient attendu.

A une autre extrémité de la salle une seule table était libre, à

laquelle Hubert prit place. Il pouvait de là, non pas entendre la

conversation des trois convives,--le bruit du restaurant était trop

fort,--mais étudier la physionomie de l'homme qu'il détestait. Il

commanda au hasard son propre repas et s'abîma dans une sorte d'analyse

que connaissent les observateurs de goût et de profession, ceux qui

entrent dans un théâtre, un estaminet, un wagon, avec le seul désir de

voir fonctionner des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et

des regards, dans des bruits de souffle et dans des attitudes, les

instinctives manifestations des tempéraments. Il arrivait bien qu'un

éclat de voix apportait à Hubert quelque lambeau de phrase. Il n'y

prenait pas garde, abîmé qu'il était dans la contemplation de l'homme

lui-même, qu'il voyait presque en face, avec ses yeux hardis, son cou un

peu court, ses fortes mâchoires. La Croix-Firmin était entré le teint

battu et couperosé: mais, dès la première moitié du déjeuner, le travail

de la digestion commença de lui pousser à la face un afflux de sang. Il

mangeait posément et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait

haut. Ses mains, qui tenaient la fourchette et le couteau, étaient

fortes et montraient deux bagues. Sur son front, que des boucles courtes

découvraient dans son étroitesse, jamais une flamme de pensée n'avait dû

briller. Tout cela faisait un ensemble qui, même au regard hostile

d'Hubert, ne manquait pas d'une beauté mâle et saine; mais c'était la

beauté brutale d'un être de chair et de sang, sur le compte duquel il

était impossible qu'une personne délicate se fît illusion une heure.

Dire d'une femme qu'elle s'était donnée à cet homme, c'était dire

qu'elle avait cédé à un instinct d'un ordre tout physique. Plus Hubert

s'identifiait à ce tempérament par l'observation, plus cela lui devenait

évident. Il interprétait la nature de Thérèse à cette minute mieux qu'il

ne l'avait jamais fait. Il en saisissait l'ambiguïté avec une certitude

affreuse; et c'est alors que s'éleva dans son coeur le plus triste, mais

aussi le plus noble des sentiments qu'il eût éprouvés depuis son

aventure, le seul qui fût vraiment digne de ce qu'avait été autrefois

son âme, celui par lequel l'homme trouve, devant les perfidies de la

femme, de quoi ne pas se perdre tout à fait le coeur:--la pitié. Un

attendrissement, d'une amertume tout ensemble et d'une mélancolie

infinies, l'envahit à l'idée que la créature charmante qu'il avait

connue, sa chère silencieuse, comme il l'appelait, celle qui s'était

montrée si délicatement fine dans l'art de lui plaire, se fût livrée aux

caresses de cet homme. Il se rappela tout d'un coup les larmes de la

nuit de Folkestone, les larmes aussi de la dernière entrevue; et comme

s'il en eût enfin compris le sens, il ne trouva plus en lui-même qu'un

seul mot qu'il prononça tout bas dans cette salle de restaurant emplie

de la fumée des cigares, puis sous les arbres défeuillés des Tuileries,

puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau,--un seul mot, mais

rempli de la perception des fatalités avilissantes de la vie: «Quelle

misère! mon Dieu, quelle misère!»

XI

Que faisait Thérèse tandis qu'il souffrait ainsi, et pourquoi ne lui

donnait-elle aucun signe de son existence? Quoique le jeune homme se fût

interdit de penser à elle, il y pensait cependant, et cette question

venait ajouter une inquiétude à ses autres angoisses. Des hypothèses

contradictoires lui traversaient l'esprit tour à tour. Thérèse

était-elle malade de remords? Avait-elle cessé de l'aimer? Avait-elle

gardé La Croix-Firmin comme amant? Suivait-elle une nouvelle intrigue?

Tout semblait possible à Hubert, le pire comme le meilleur, de la part

de cette femme qu'il avait pu connaître si étrangement mêlée de

délicatesse et de libertinage, de perfidie et de noblesse. Il constatait

alors, à la brûlure de coeur que lui donnaient certaines de ses

hypothèses, par quelles fibres vivantes il tenait à cet être dont il se

voulait détaché. Il était sur le point de faire quelque démarche pour

apprendre du moins quelles étaient ses dispositions d'âme, à elle, en ce

moment; puis il se méprisait de cette faiblesse; et, pour se

réconforter, il se répétait quelques vers qui correspondaient à son état

d'esprit. Il les avait trouvés, étrange ironie de la destinée qu'il ne

soupçonnait pas, dans l'unique recueil de poésies d'Alfred Fanières. Ce

volume, réimprimé depuis que les romans du poète l'avaient rendu

célèbre, s'appelait d'un titre qui, à lui seul, révélait la jeunesse:

_les Premières Fiertés_. Hubert avait dîné avec l'écrivain chez Mme de

Sauve, sans se douter de ce que la pauvre femme éprouvait à être

contrainte, par son mari, de recevoir à sa table l'amant qu'elle

idolâtrait et celui avec qui elle avait rompu. Fanières avait causé avec

esprit ce soir-là, et c'est à la suite de ce dîner que le jeune homme,

par une curiosité toute naturelle, avait pris chez un libraire le livre

de vers. Le poème qui lui plaisait aujourd'hui était un sonnet assez

prétentieusement appelé _Cruauté tendre_.

Tais-toi, mon coeur. Orgueil féroce, parle, toi.

Dis-moi qu'où j'ai passé je dois seul rester maître,

Et ne point pardonner qui m'a su méconnaître

Jusqu'à dormir au lit d'un autre, étant à moi.

Du moins je l'aurai vue, aussi muet qu'un roi,

Se traîner à mes pieds, et, du fond de son être,

Pleurer, chercher mes yeux où j'ai pu ne rien mettre;

Et je m'en suis allé sans avoir dit pourquoi.

Elle ne savait pas qu'à l'heure où, comme folle,

Plaintive, elle implorait une seule parole,

Je souffrais autant qu'elle, et que je l'adorais.

L'homme outragé n'a rien de mieux que le silence,

Car se venger est un aveu des maux secrets,

Et je veux qu'on me croie au-dessus de l'offense.

--«Oui, se disait Hubert, il a raison:--le silence...» Ces vers le

remuaient, enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires de

poésie qui demandent à une oeuvre de littérature seulement d'aviver ou

d'apaiser la plaie intérieure. «Le silence..., reprenait-il. Est-ce

qu'on parle à une morte? Eh bien, Thérèse est une morte pour moi.»

En s'exprimant ainsi dans la solitude de la chambre de travail où il

passait maintenant presque toutes ses journées, Hubert n'avait plus de

rancune contre sa maîtresse. Comme aucun fait récent ne venait susciter

en lui des sentiments nouveaux, les anciens reparaissaient, ceux d'avant

la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui sans qu'il

les chassât, et, petit à petit, sous cette influence, sa colère devenait

quelque chose d'abstrait et de rationnel, si l'on peut dire, de convenu

à ses yeux; mais, en réalité, il n'avait jamais tant aimé cette femme

que dans ces heures où il se croyait sûr de ne plus la revoir. Il

l'aimait comme une morte en effet; mais qui ne sait que ce sont là les

plus indestructibles, les plus frénétiques tendresses? Quand

l'irrévocable séparation n'a pas pour premier résultat de tuer l'amour,

elle l'exalte au contraire d'une façon étrange. Impossible à étreindre,

si présente et si lointaine, la vague forme du fantôme désiré flotte

devant notre regard avec sa beauté que la vie ne flétrira plus, et toute

notre âme s'en va vers lui, tristement et passionnément. La durée des

jours s'abolit. La douceur du passé reflue tout entière en nous; et

alors commence une sorte d'enchantement rétrospectif et singulier, qui

est comme l'hallucination du coeur. Thérèse de Sauve eût été une femme

ensevelie, cousue dans le linceul, couchée dans la froideur du caveau

funèbre et pour toujours, qu'Hubert ne se serait pas abandonné davantage

aux endolorissements de sa mémoire, à la folle ardeur de l'amour sans

espérance, sans désir, tout fait de l'extase de ce qui fut une fois,--de

ce qui ne saurait plus être jamais. Heure par heure, au moyen des

billets qu'il avait gardés d'elle, et qu'il relisait jusqu'à en savoir

par coeur chaque mot, il reconstituait les délicieux mois de son ivresse

finie. Thérèse avait l'habitude de ne jamais dater ses lettres et

d'écrire simplement en tête le nom du jour: «ce jeudi..., ce

vendredi..., ce samedi...» Hubert retrouvait le quantième du mois au

timbre de la poste, grâce au soin pieux qu'il avait eu de conserver

toutes les enveloppes, pour l'enfantine raison qu'il n'aurait pas

détruit, sans douleur, une ligne de cette écriture. Il n'avait pu, après

tant et tant de semaines, se blaser sur l'émotion que lui procurait la

vue des lettres de son nom tracées de la main de Thérèse.--Oui, heure

par heure, il revivait sa vie vécue déjà. Le charme des minutes écoulées

se représentait si complet, si ravissant, si navrant! Cela s'était en

allé comme tout s'en va, et le jeune homme en arrivait à ne plus se

révolter contre l'énigme dont il était victime. A la notion chrétienne

de responsabilité succédait en lui un obscur fatalisme. La fin de son

bonheur s'expliquait maintenant à ses yeux par l'inévitable misère

humaine. Il absolvait presque son fantôme d'une faute qui lui semblait

tenir à des fatalités naturelles; puis il se prenait à songer que ce

fantôme était non pas celui d'une femme morte aux yeux clos, à la

poitrine immobile, à la bouche fermée, mais celui d'une créature

vivante, de qui les paupières battaient, de qui le coeur palpitait, de

qui la bouche s'ouvrait, fraîche et tiède; et, malgré lui, tourmenté par

il ne savait quel obscur désir, il se reprenait à murmurer: «Que

fait-elle?»

Que faisait donc Thérèse, et comment n'avait-elle tenté aucun effort

pour revoir celui qu'elle aimait? Quelles idées, quelles sensations

avait-elle traversées depuis la terrible scène qui l'avait séparée

d'Hubert? Pour elle aussi les journées avaient succédé aux journées;

mais tandis que le jeune homme, en proie à une métamorphose d'âme

provoquée par la plus inattendue et la plus tragique des déceptions, les

laissait s'en aller, ces journées, rapides et brûlantes, passant d'une

extrémité à l'autre de l'univers du sentiment,--elle, la coupable, elle,

la vaincue, s'absorbait en une pensée unique. En cela pareille à toutes

les femmes qui aiment, elle aurait donné les gouttes de son sang, les

unes après les autres, pour guérir la douleur qu'elle avait causée à son

amant. Ce n'est pas que les détails visibles de son existence fussent

modifiés. Sauf la première semaine, durant laquelle une continue et

lancinante migraine l'avait, pour ainsi dire, terrassée, par suite du

contre-coup de tant d'émotions ressenties, elle avait repris son métier

de femme du monde, son train accoutumé de courses et de visites, de

grands dîners et de réceptions, de séances au théâtre ou dans des

soirées. Mais ce mouvement tout extérieur n'a jamais plus empêché le

rêve, que ne fait le travail de l'aiguille à tapisserie. Chose étrange

au premier abord: il s'était produit dans cette âme, après l'explication

de l'avenue Friedland, une détente à demi apaisée, tout simplement parce

que l'aveu volontaire avait, comme toujours, diminué le remords. C'est

bien aussi sur cette loi inexpliquée de notre conscience que la fine

psychologie de l'Église catholique a fondé le principe de la confession.

Si Thérèse ne se pardonnait pas tout à fait sa faute, du moins, en y

songeant, n'avait-elle plus à subir la vision d'une bassesse absolue.

L'idée d'une certaine hauteur morale s'y trouvait associée et

l'ennoblissait elle-même à ses propres yeux. Ce sommeil de ses remords

la rendait libre de s'abîmer dans le souvenir d'Hubert. Elle vivait

maintenant dans une mortelle inquiétude à son endroit, dominée par le

fixe désir de le revoir, non qu'elle espérât obtenir de lui son pardon,

mais elle savait qu'il était malheureux, et elle sentait un tel amour en

son être pour cet enfant blessé par elle, qu'elle trouverait bien le

moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment? Elle n'aurait su le

dire; mais il n'était pas possible qu'une telle tendresse, et si

profondément repentante, fût inefficace. En tout cas, il fallait qu'elle

montrât du moins à Hubert l'étendue de la passion qu'elle ressentait

pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas, ne le pénétrerait pas,

ne l'arracherait pas au désespoir? Maintenant qu'elle ne se trouvait

plus sous l'accablement immédiat de son infidélité, elle ne la jugeait

pas du point de vue essentiellement masculin, c'est-à-dire comme quelque

chose d'absolu et d'irréparable. Chez la femme, créature beaucoup plus

instinctive que nous autres hommes, beaucoup plus voisine de la nature,

les puissances de renouveau sont beaucoup plus intactes. Une femme

trompée pardonne, pourvu qu'elle se sente aimée, et une femme qui a

trompé ne comprend guère qu'on ne lui pardonne pas, pourvu qu'elle

aime... La faute commise, c'est une idée, une ombre, une chimère.

L'amour éprouvé, c'est un fait, une réalité. Thérèse était donc sortie

entièrement de la période de dépression morale dont son aveu avait

marqué l'extrême limite. Certes, elle ne regrettait pas cet aveu, ainsi

que tant d'autres femmes eussent fait dans des circonstances semblables;

mais elle désirait, elle espérait, elle voulait que cet aveu n'eût pas

marqué la fin de son bonheur, car, après tout, elle aimait et elle était

aimée.

Cruelle Énigme · 第 9 / 10 段