jeune homme donnait plein accès en lui à un sentiment nouveau qu'il
n'avait jamais soupçonné jusque-là, qu'il devait toujours subir
désormais,--la défiance. Il avait vécu depuis ses premières années dans
une foi complète aux apparences qui l'entouraient. Il avait cru en sa
mère. Il avait cru en Dieu. Il avait cru en la sincérité de toutes les
paroles et de toutes les caresses. Il avait cru, par-dessus tout, en
Thérèse de Sauve. Il l'avait, dans sa pensée, assimilée au reste de sa
vie. Autour de lui tout était vérité; aussi l'amour de Thérèse lui
était-il apparu comme une vérité suprême, et voici que maintenant, par
une révolution d'esprit où se trahissait le vice originel de son
éducation, il assimilait à cette femme de mensonge tout le reste de sa
vie. Il avait été façonné par sa mère à ne faire aucune part au
scepticisme. C'est probablement le procédé le plus sûr pour que la
première déception transforme le trop croyant en un négateur absolu. Il
n'est jamais bon d'attendre beaucoup des hommes et de la nature, car ils
sont, eux, des animaux féroces à peine masqués de convenances; et quant
à elle, son apparente harmonie est faite d'une injustice qui ne connaît
pas de rémission. Pour garder de l'idéal en soi, jusqu'à ce que la mort
nous délivre enfin du dangereux esclavage des autres et de nous-mêmes,
il faut s'être habitué de bonne heure à considérer l'univers de la
beauté morale comme le fumeur d'opium considère les songes de son
ivresse. Ce qui constitue leur charme, c'est d'être des songes, partant
de ne correspondre à rien de réel. Hubert était si accoutumé, bien au
contraire, à remuer son intelligence tout d'une pièce, qu'il ne pouvait
pas douter ou croire à moitié. Si Thérèse lui avait menti, pourquoi tout
ne mentirait-il point aussi? Cette idée ne se formulait pas sous une
forme abstraite, et il n'y arrivait pas avec l'aide du raisonnement:
c'était une façon de sentir qui se substituait à une autre. Il se
surprenait, durant cette cruelle période, à douter de Thérèse dans leur
passé commun. Il se demandait si sa trahison de Trouville était la
première, si elle n'avait pas eu d'autre amant que lui au temps de leur
passion la plus enivrée. La perfidie de cette femme lui corrompait
jusqu'à ses souvenirs. Elle faisait pire. Sous cette influence de
misanthropie, il commettait le plus grand des crimes moraux, il doutait
de la tendresse de sa mère. Oui, dans cette affection passionnée de Mme
Liauran, le malheureux ne voyait plus qu'un égoïsme jaloux. «Si elle
m'aimait vraiment, elle ne m'aurait pas appris, se disait-il, ce qu'elle
m'a appris.» Il se trouvait ainsi dans cet état de coeur auquel le
langage populaire a donné le nom si expressif de désenchantement. Il
avait fini de voir la beauté de l'âme humaine, et il commençait d'en
constater la misère, et toujours il retombait sur cette question comme
sur une pointe d'épée: «Mais pourquoi? pourquoi?» Et il creusait le
caractère de Thérèse sans aboutir à une réponse. Autant valait demander
pourquoi Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur, et pourquoi
le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins de ce
coeur et la tyrannie de ces sens, comme chez les hommes. Les débauchés
en qui le libertinage n'a pas tué le sentimentalisme connaissent le
secret de ces divorces; mais Hubert n'était pas un débauché. Il devait
rester pur, même dans son désespoir, et jamais il ne lui vint à la
pensée de demander l'oubli de son mal aux enivrements des baisers sans
amour. Il ignora toujours les tentations des alcôves vénales et
consolatrices,--où l'on perd en effet ses regrets, mais en perdant son
rêve.
Et cependant, comme il était jeune, comme dans son intimité avec Thérèse
il avait contracté l'habitude du plus ardent plaisir, celui qui exalte à
la fois l'esprit et le corps dans une communion divine, après quelques
semaines de ces douleurs et de ces réflexions, il commença de ressentir
l'obscur désir, l'appétit inavoué de cette femme, dont il ne voulait
plus rien savoir, qu'il devait considérer comme morte et qu'il méprisait
si absolument. Cet étrange et inconscient retour vers les délices de son
amour, mais un retour qu'aucun idéal n'ennoblissait plus, se manifesta
par une de ces curiosités qui sortent des profondeurs insondables de
notre être. Il éprouva un besoin maladif de voir de ses yeux cet homme
qui avait été l'amant de Thérèse, ce La Croix-Firmin auquel sa maîtresse
s'était donnée, dans les bras duquel elle avait frémi de volupté, comme
dans ses bras, à lui. Pour un directeur de conscience qui aurait suivi,
période par période, le ravage qu'accomplissait dans cette âme le
ferment de corruption inoculé par la trahison de Thérèse, cette
curiosité eût sans doute paru le symptôme le plus décisif d'une
métamorphose de cet enfant grandi parmi toutes les pudeurs. N'était-ce
point le passage de l'horreur absolue devant le mal, tourment et gloire
des êtres vierges, à cette sorte d'attrait encore épouvanté si voisin de
la dépravation? Mais surtout, c'était l'affreuse complaisance de
l'imagination autour de l'impureté d'une femme désirée, qui veut que,
par une des plus tristes lois de notre nature, la constatation de
l'infidélité, en avilissant l'amant, en déshonorant la maîtresse, avive
si souvent l'amour. Il est probable que, dans ce cas, l'idée de la
perfidie agit à l'état de tableau infâme, et ainsi s'expliquent ces
accès de sensualité dans la haine qui étonnent le moraliste au cours de
certains procès fondés sur les drames de la jalousie. Certes, le pauvre
Hubert n'en était pas à donner place en lui à des instincts de cette
bassesse; et cependant sa curiosité de connaître son rival de Trouville
était déjà bien malsaine. Il en était d'elle comme de la faute de
Thérèse. C'est la ténébreuse, l'indestructible mémoire de la chair qui
agit à l'insu de l'être qu'elle domine. Il y avait un peu du souvenir de
toutes les caresses données et reçues depuis la nuit de Folkestone, dans
ce désir de repaître ses regards de l'existence réelle de l'homme haï.
Cela devint quelque chose de si âpre et de si cuisant, qu'après avoir
lutté longtemps et avec la sensation qu'il se diminuait étrangement,
Hubert n'y put résister; et voici quel procédé presque enfantin il
employa pour réaliser son singulier désir: il calcula que La
Croix-Firmin devait appartenir à un cercle à la mode, et il eut tôt fait
de découvrir son nom et son adresse dans l'annuaire d'un club élégant.
C'est à ce club qu'il recourut pour savoir si le personnage était à
Paris. La réponse fut affirmative. Hubert fit la reconnaissance de la
rue de La Peyrouse, au numéro 14 _ter_ de laquelle habitait son rival,
et il se convainquit aussitôt qu'en se tenant sur le trottoir d'une des
places que coupe cette rue, il pourrait surveiller la maison, un hôtel à
deux étages qui ne contenait certainement qu'un très petit nombre de
locataires. Il s'était dit qu'il se posterait là un matin: il attendrait
jusqu'au moment où il verrait sortir un homme qui lui parût être celui
qu'il cherchait. Il questionnerait alors le concierge, sous un prétexte
quelconque, et il serait sans doute renseigné. C'était un moyen d'une
simplicité primitive, dans lequel tous ceux qui ont eu en leur jeunesse
le culte passionné de quelque écrivain célèbre retrouveront la naïveté
des ruses employées pour voir leur grand homme. Si ce plan échouait,
Hubert se réservait de s'adresser à une des personnes qu'il connaissait
parmi les membres du cercle; mais sa répugnance était grande à une telle
démarche... Il était donc là, par un froid de décembre, dès neuf heures.
Le temps était sec et clair, le ciel d'un bleu pâle, et ce quartier à
demi élégant, à demi exotique, traversé par son peuple de fournisseurs
et de palefreniers. De la maison qu'il examinait, Hubert vit sortir
successivement des domestiques, une vieille dame, un petit garçon suivi
d'un abbé, puis enfin, sur les onze heures et demie, un homme encore
jeune, de taille moyenne, élégant de tournure, mince et robuste dans son
pardessus doublé de loutre. Cet homme achevait de boutonner son collet
en se dirigeant droit du côté d'Hubert. Ce dernier s'avança aussi et
frôla l'inconnu. Il vit un profil un peu lourd, des moustaches de la
couleur de l'or bruni, et dans un teint que le saisissement du froid
colorait déjà, un oeil légèrement bridé, l'oeil d'un viveur qui s'est
couché trop tard, après une nuit passée au jeu, ou ailleurs. Un
serrement de coeur inexprimable précipita l'amant jaloux vers l'hôtel.
--«M. de La Croix-Firmin? demanda-t-il.
--«M. le comte n'est pas à la maison, répondit le concierge.
--«Il m'avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je
suis exact, fit Hubert en tirant sa montre; y a-t-il longtemps qu'il est
sorti?
--«Mais Monsieur aurait dû rencontrer M. le comte. M. le comte était là,
voici cinq minutes; il n'a pas détourné la rue.»
Hubert savait ce qu'il voulait savoir. Il se précipita du côté où il
avait croisé La Croix-Firmin, et après quelques pas, il l'aperçut de
nouveau qui se préparait à prendre le trottoir de l'avenue, du côté de
l'Arc de Triomphe. C'était donc lui! Hubert le suivait d'un peu loin,
lentement, et le regardait avec une sorte d'angoisse dévorante. Il le
voyait marcher d'une jolie manière, avec une souplesse tout ensemble
robuste et fine. Il se rappelait ce qui s'était passé à Trouville, et
chacun des mouvements de La Croix-Firmin ravivait la vision physique.
Hubert se comparait mentalement, frêle et mince comme il était, à ce
solide et fier garçon, qui, plus haut que lui de la moitié de la tête,
s'en allait ainsi, tenant sa canne à la façon anglaise, par le milieu et
à quelque distance de son corps, sous le joli ciel de ce matin d'hiver,
d'un pas qui disait la certitude de la force. La comparaison expliquait
très bien les causes déterminantes de la faute de Thérèse, et pour la
première fois le jeune homme les aperçut, ces causes meurtrières, dans
leur brutalité vraie. «Ah! le pourquoi? Le pourquoi? Mais le voilà!»
songeait-il en considérant avec une envie douloureuse cet être si
animalement énergique. Cette première émotion fut trop amère, et le
misérable enfant allait renoncer à sa poursuite, lorsqu'il vit La
Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en héla un lui-même.
--«Suivez cette voiture,» fit-il au cocher.
L'idée que son ennemi allait chez Thérèse venait de rendre à Hubert
toute sa frénésie. Il se penchait de temps à autre à la portière de son
coupé de rencontre et il voyait rouler celui qui emportait son rival.
C'était un fiacre de couleur jaune, qui descendit les Champs-Élysées,
suivit la rue Royale, s'engagea dans la rue Saint-Honoré, puis s'arrêta
devant le café Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement déjeuner.
Hubert ne put s'empêcher de sourire du piteux résultat de sa curiosité.
Machinalement il entra, lui aussi, dans le restaurant. Le jeune comte
était assis déjà devant une table, avec deux amis qui l'avaient attendu.
A une autre extrémité de la salle une seule table était libre, à
laquelle Hubert prit place. Il pouvait de là, non pas entendre la
conversation des trois convives,--le bruit du restaurant était trop
fort,--mais étudier la physionomie de l'homme qu'il détestait. Il
commanda au hasard son propre repas et s'abîma dans une sorte d'analyse
que connaissent les observateurs de goût et de profession, ceux qui
entrent dans un théâtre, un estaminet, un wagon, avec le seul désir de
voir fonctionner des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et
des regards, dans des bruits de souffle et dans des attitudes, les
instinctives manifestations des tempéraments. Il arrivait bien qu'un
éclat de voix apportait à Hubert quelque lambeau de phrase. Il n'y
prenait pas garde, abîmé qu'il était dans la contemplation de l'homme
lui-même, qu'il voyait presque en face, avec ses yeux hardis, son cou un
peu court, ses fortes mâchoires. La Croix-Firmin était entré le teint
battu et couperosé: mais, dès la première moitié du déjeuner, le travail
de la digestion commença de lui pousser à la face un afflux de sang. Il
mangeait posément et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait
haut. Ses mains, qui tenaient la fourchette et le couteau, étaient
fortes et montraient deux bagues. Sur son front, que des boucles courtes
découvraient dans son étroitesse, jamais une flamme de pensée n'avait dû
briller. Tout cela faisait un ensemble qui, même au regard hostile
d'Hubert, ne manquait pas d'une beauté mâle et saine; mais c'était la
beauté brutale d'un être de chair et de sang, sur le compte duquel il
était impossible qu'une personne délicate se fît illusion une heure.
Dire d'une femme qu'elle s'était donnée à cet homme, c'était dire
qu'elle avait cédé à un instinct d'un ordre tout physique. Plus Hubert
s'identifiait à ce tempérament par l'observation, plus cela lui devenait
évident. Il interprétait la nature de Thérèse à cette minute mieux qu'il
ne l'avait jamais fait. Il en saisissait l'ambiguïté avec une certitude
affreuse; et c'est alors que s'éleva dans son coeur le plus triste, mais
aussi le plus noble des sentiments qu'il eût éprouvés depuis son
aventure, le seul qui fût vraiment digne de ce qu'avait été autrefois
son âme, celui par lequel l'homme trouve, devant les perfidies de la
femme, de quoi ne pas se perdre tout à fait le coeur:--la pitié. Un
attendrissement, d'une amertume tout ensemble et d'une mélancolie
infinies, l'envahit à l'idée que la créature charmante qu'il avait
connue, sa chère silencieuse, comme il l'appelait, celle qui s'était
montrée si délicatement fine dans l'art de lui plaire, se fût livrée aux
caresses de cet homme. Il se rappela tout d'un coup les larmes de la
nuit de Folkestone, les larmes aussi de la dernière entrevue; et comme
s'il en eût enfin compris le sens, il ne trouva plus en lui-même qu'un
seul mot qu'il prononça tout bas dans cette salle de restaurant emplie
de la fumée des cigares, puis sous les arbres défeuillés des Tuileries,
puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau,--un seul mot, mais
rempli de la perception des fatalités avilissantes de la vie: «Quelle
misère! mon Dieu, quelle misère!»
XI
Que faisait Thérèse tandis qu'il souffrait ainsi, et pourquoi ne lui
donnait-elle aucun signe de son existence? Quoique le jeune homme se fût
interdit de penser à elle, il y pensait cependant, et cette question
venait ajouter une inquiétude à ses autres angoisses. Des hypothèses
contradictoires lui traversaient l'esprit tour à tour. Thérèse
était-elle malade de remords? Avait-elle cessé de l'aimer? Avait-elle
gardé La Croix-Firmin comme amant? Suivait-elle une nouvelle intrigue?
Tout semblait possible à Hubert, le pire comme le meilleur, de la part
de cette femme qu'il avait pu connaître si étrangement mêlée de
délicatesse et de libertinage, de perfidie et de noblesse. Il constatait
alors, à la brûlure de coeur que lui donnaient certaines de ses
hypothèses, par quelles fibres vivantes il tenait à cet être dont il se
voulait détaché. Il était sur le point de faire quelque démarche pour
apprendre du moins quelles étaient ses dispositions d'âme, à elle, en ce
moment; puis il se méprisait de cette faiblesse; et, pour se
réconforter, il se répétait quelques vers qui correspondaient à son état
d'esprit. Il les avait trouvés, étrange ironie de la destinée qu'il ne
soupçonnait pas, dans l'unique recueil de poésies d'Alfred Fanières. Ce
volume, réimprimé depuis que les romans du poète l'avaient rendu
célèbre, s'appelait d'un titre qui, à lui seul, révélait la jeunesse:
_les Premières Fiertés_. Hubert avait dîné avec l'écrivain chez Mme de
Sauve, sans se douter de ce que la pauvre femme éprouvait à être
contrainte, par son mari, de recevoir à sa table l'amant qu'elle
idolâtrait et celui avec qui elle avait rompu. Fanières avait causé avec
esprit ce soir-là, et c'est à la suite de ce dîner que le jeune homme,
par une curiosité toute naturelle, avait pris chez un libraire le livre
de vers. Le poème qui lui plaisait aujourd'hui était un sonnet assez
prétentieusement appelé _Cruauté tendre_.
Tais-toi, mon coeur. Orgueil féroce, parle, toi.
Dis-moi qu'où j'ai passé je dois seul rester maître,
Et ne point pardonner qui m'a su méconnaître
Jusqu'à dormir au lit d'un autre, étant à moi.
Du moins je l'aurai vue, aussi muet qu'un roi,
Se traîner à mes pieds, et, du fond de son être,
Pleurer, chercher mes yeux où j'ai pu ne rien mettre;
Et je m'en suis allé sans avoir dit pourquoi.
Elle ne savait pas qu'à l'heure où, comme folle,
Plaintive, elle implorait une seule parole,
Je souffrais autant qu'elle, et que je l'adorais.
L'homme outragé n'a rien de mieux que le silence,
Car se venger est un aveu des maux secrets,
Et je veux qu'on me croie au-dessus de l'offense.
--«Oui, se disait Hubert, il a raison:--le silence...» Ces vers le
remuaient, enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires de
poésie qui demandent à une oeuvre de littérature seulement d'aviver ou
d'apaiser la plaie intérieure. «Le silence..., reprenait-il. Est-ce
qu'on parle à une morte? Eh bien, Thérèse est une morte pour moi.»
En s'exprimant ainsi dans la solitude de la chambre de travail où il
passait maintenant presque toutes ses journées, Hubert n'avait plus de
rancune contre sa maîtresse. Comme aucun fait récent ne venait susciter
en lui des sentiments nouveaux, les anciens reparaissaient, ceux d'avant
la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui sans qu'il
les chassât, et, petit à petit, sous cette influence, sa colère devenait
quelque chose d'abstrait et de rationnel, si l'on peut dire, de convenu
à ses yeux; mais, en réalité, il n'avait jamais tant aimé cette femme
que dans ces heures où il se croyait sûr de ne plus la revoir. Il
l'aimait comme une morte en effet; mais qui ne sait que ce sont là les
plus indestructibles, les plus frénétiques tendresses? Quand
l'irrévocable séparation n'a pas pour premier résultat de tuer l'amour,
elle l'exalte au contraire d'une façon étrange. Impossible à étreindre,
si présente et si lointaine, la vague forme du fantôme désiré flotte
devant notre regard avec sa beauté que la vie ne flétrira plus, et toute
notre âme s'en va vers lui, tristement et passionnément. La durée des
jours s'abolit. La douceur du passé reflue tout entière en nous; et
alors commence une sorte d'enchantement rétrospectif et singulier, qui
est comme l'hallucination du coeur. Thérèse de Sauve eût été une femme
ensevelie, cousue dans le linceul, couchée dans la froideur du caveau
funèbre et pour toujours, qu'Hubert ne se serait pas abandonné davantage
aux endolorissements de sa mémoire, à la folle ardeur de l'amour sans
espérance, sans désir, tout fait de l'extase de ce qui fut une fois,--de
ce qui ne saurait plus être jamais. Heure par heure, au moyen des
billets qu'il avait gardés d'elle, et qu'il relisait jusqu'à en savoir
par coeur chaque mot, il reconstituait les délicieux mois de son ivresse
finie. Thérèse avait l'habitude de ne jamais dater ses lettres et
d'écrire simplement en tête le nom du jour: «ce jeudi..., ce
vendredi..., ce samedi...» Hubert retrouvait le quantième du mois au
timbre de la poste, grâce au soin pieux qu'il avait eu de conserver
toutes les enveloppes, pour l'enfantine raison qu'il n'aurait pas
détruit, sans douleur, une ligne de cette écriture. Il n'avait pu, après
tant et tant de semaines, se blaser sur l'émotion que lui procurait la
vue des lettres de son nom tracées de la main de Thérèse.--Oui, heure
par heure, il revivait sa vie vécue déjà. Le charme des minutes écoulées
se représentait si complet, si ravissant, si navrant! Cela s'était en
allé comme tout s'en va, et le jeune homme en arrivait à ne plus se
révolter contre l'énigme dont il était victime. A la notion chrétienne
de responsabilité succédait en lui un obscur fatalisme. La fin de son
bonheur s'expliquait maintenant à ses yeux par l'inévitable misère
humaine. Il absolvait presque son fantôme d'une faute qui lui semblait
tenir à des fatalités naturelles; puis il se prenait à songer que ce
fantôme était non pas celui d'une femme morte aux yeux clos, à la
poitrine immobile, à la bouche fermée, mais celui d'une créature
vivante, de qui les paupières battaient, de qui le coeur palpitait, de
qui la bouche s'ouvrait, fraîche et tiède; et, malgré lui, tourmenté par
il ne savait quel obscur désir, il se reprenait à murmurer: «Que
fait-elle?»
Que faisait donc Thérèse, et comment n'avait-elle tenté aucun effort
pour revoir celui qu'elle aimait? Quelles idées, quelles sensations
avait-elle traversées depuis la terrible scène qui l'avait séparée
d'Hubert? Pour elle aussi les journées avaient succédé aux journées;
mais tandis que le jeune homme, en proie à une métamorphose d'âme
provoquée par la plus inattendue et la plus tragique des déceptions, les
laissait s'en aller, ces journées, rapides et brûlantes, passant d'une
extrémité à l'autre de l'univers du sentiment,--elle, la coupable, elle,
la vaincue, s'absorbait en une pensée unique. En cela pareille à toutes
les femmes qui aiment, elle aurait donné les gouttes de son sang, les
unes après les autres, pour guérir la douleur qu'elle avait causée à son
amant. Ce n'est pas que les détails visibles de son existence fussent
modifiés. Sauf la première semaine, durant laquelle une continue et
lancinante migraine l'avait, pour ainsi dire, terrassée, par suite du
contre-coup de tant d'émotions ressenties, elle avait repris son métier
de femme du monde, son train accoutumé de courses et de visites, de
grands dîners et de réceptions, de séances au théâtre ou dans des
soirées. Mais ce mouvement tout extérieur n'a jamais plus empêché le
rêve, que ne fait le travail de l'aiguille à tapisserie. Chose étrange
au premier abord: il s'était produit dans cette âme, après l'explication
de l'avenue Friedland, une détente à demi apaisée, tout simplement parce
que l'aveu volontaire avait, comme toujours, diminué le remords. C'est
bien aussi sur cette loi inexpliquée de notre conscience que la fine
psychologie de l'Église catholique a fondé le principe de la confession.
Si Thérèse ne se pardonnait pas tout à fait sa faute, du moins, en y
songeant, n'avait-elle plus à subir la vision d'une bassesse absolue.
L'idée d'une certaine hauteur morale s'y trouvait associée et
l'ennoblissait elle-même à ses propres yeux. Ce sommeil de ses remords
la rendait libre de s'abîmer dans le souvenir d'Hubert. Elle vivait
maintenant dans une mortelle inquiétude à son endroit, dominée par le
fixe désir de le revoir, non qu'elle espérât obtenir de lui son pardon,
mais elle savait qu'il était malheureux, et elle sentait un tel amour en
son être pour cet enfant blessé par elle, qu'elle trouverait bien le
moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment? Elle n'aurait su le
dire; mais il n'était pas possible qu'une telle tendresse, et si
profondément repentante, fût inefficace. En tout cas, il fallait qu'elle
montrât du moins à Hubert l'étendue de la passion qu'elle ressentait
pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas, ne le pénétrerait pas,
ne l'arracherait pas au désespoir? Maintenant qu'elle ne se trouvait
plus sous l'accablement immédiat de son infidélité, elle ne la jugeait
pas du point de vue essentiellement masculin, c'est-à-dire comme quelque
chose d'absolu et d'irréparable. Chez la femme, créature beaucoup plus
instinctive que nous autres hommes, beaucoup plus voisine de la nature,
les puissances de renouveau sont beaucoup plus intactes. Une femme
trompée pardonne, pourvu qu'elle se sente aimée, et une femme qui a
trompé ne comprend guère qu'on ne lui pardonne pas, pourvu qu'elle
aime... La faute commise, c'est une idée, une ombre, une chimère.
L'amour éprouvé, c'est un fait, une réalité. Thérèse était donc sortie
entièrement de la période de dépression morale dont son aveu avait
marqué l'extrême limite. Certes, elle ne regrettait pas cet aveu, ainsi
que tant d'autres femmes eussent fait dans des circonstances semblables;
mais elle désirait, elle espérait, elle voulait que cet aveu n'eût pas
marqué la fin de son bonheur, car, après tout, elle aimait et elle était
aimée.