Le passage du tendre «tu» de leur intimité à ce «vous», que son accent

vaincu rendait si humble, acheva d'affoler Hubert:--«Mais non!

continua-t-il en se levant et se mettant à marcher à travers la chambre

d'un pas brusque dont le bruit piétinait le coeur de la pauvre femme; je

ne peux même pas formuler cela... je ne peux pas... Eh bien! si!...

fit-il en s'arrêtant devant elle: «On m'a dit que tu avais été à

Trouville la maîtresse d'un comte de La Croix-Firmin, que c'était la

fable de l'endroit, que des jeunes gens t'avaient vu entrer chez lui et

l'embrasser, que lui-même s'était vanté d'avoir été ton amant... Voilà

ce qu'on m'a dit, et dit avec une telle insistance que j'ai subi une

minute l'affolement de cette calomnie; et alors j'ai éprouvé le besoin

maladif de te voir, de t'entendre m'affirmer seulement que ce n'est pas

vrai. Cela suffira pour que je n'y pense plus jamais... Réponds, mon

amour, que tu me pardonnes d'avoir pu douter de toi, que tu m'aimes, que

tu m'as aimé, que tout cela n'est qu'un odieux mensonge!...» Il s'était

jeté à ses genoux en disant ces paroles; il lui prenait les mains, les

bras, la taille; il se suspendait à elle, comme, au moment de se noyer,

il se serait accroché au corps de celui qui se fût jeté à l'eau pour le

sauver.

--«Que je vous aime, cela est vrai, lui répondit-elle d'une voix à peine

distincte.

--«Et tout le reste est un mensonge?» supplia-t-il éperdu. Ah! pour un

mot sorti de cette bouche, il eût donné sa vie à cette seconde. Mais la

bouche restait muette, et, sur les joues si pâles de cette femme, des

larmes se mirent à couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un

soupir, comme si c'eût été son âme qui pleurait ainsi. Un tel silence,

de telles larmes, dans un tel instant, n'était-ce pas la plus claire, la

plus cruelle de toutes les réponses?

--«C'est donc vrai?...» interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait

à se taire: «Mais réponds, réponds, réponds,» reprit-il avec une

violence effrayante, qui arracha à cette bouche, dans les coins de

laquelle continuaient à couler ces larmes lentes, un «oui» si faible

qu'il l'entendit à peine,--et cependant il devait l'entendre

toujours!--Il se releva d'un bond et tourna les yeux autour de lui avec

égarement. Il y avait des armes appendues aux murs. Une tentation de

lacérer cette femme avec une des lames qui brillaient s'empara de ce

fils de soldat,--si forte qu'il recula. Il regarda de nouveau ce visage

sur lequel les mêmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce «ah!»

d'agonie, sorte de cri de bête blessée à mort qu'arrache un spectacle

d'horreur, et, comme s'il eût eu peur de tout, de ce spectacle, de ces

murs, de cette femme, de lui-même, il s'enfuit de la chambre et de

l'appartement, la tête nue, l'âme affolée. Il avait eu assez de force

pour sentir qu'après cinq minutes il serait devenu un meurtrier.

Il s'enfuit, où? comment? par quels chemins? Jamais il ne sut avec

netteté ce qu'il avait fait durant cette journée. Il se rappela, le

lendemain, et parce qu'il en eut la preuve palpable auprès de lui, qu'à

un moment il s'était vu dans la glace d'une devanture, la face hagarde,

les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de

la tenue, il était entré dans une boutique pour y acheter un chapeau.

Puis il avait marché droit devant lui, traversant d'interminables

quartiers de Paris. Les maisons succédaient aux maisons, indéfiniment. A

une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L'orage éclata, et

il put s'abriter sous un pont de chemin de fer. Combien de temps

resta-t-il ainsi? La pluie tombait par torrents. Il était appuyé contre

une des parois du pont. D'intervalle en intervalle des trains passaient,

ébranlant toutes les pierres. La pluie cessa. Il reprit sa marche,

s'éclaboussant aux flaques d'eau, n'ayant pas mangé depuis le matin, et

n'y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui était

nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il

allait. La monstrueuse chose qu'il avait aperçue à travers le

saisissement d'une foudroyante épouvante, était là, devant ses yeux, il

la voyait, il la savait réelle, et il ne la comprenait pas. Il était

comme un homme assommé. Il éprouvait une sensation si insupportable

qu'elle n'était même plus de la douleur, tant elle dépassait les forces

de son être en les écrasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la

route de sa maison, conduit par l'impulsion machinale qui ramène

l'animal saignant du côté de sa tanière. Vers dix heures, il sonnait à

la porte de l'hôtel de la rue Vaneau.

--«Il n'est rien arrivé à M. Hubert? fit le concierge; ces dames étaient

si inquiètes...

--«Fais-leur dire que je suis rentré, dit le jeune homme, mais que je

suis souffrant et que je désire être seul, absolument seul, tu entends,

Firmin.»

Le ton avec lequel cette phrase était dite coupa toute question sur la

bouche du vieux domestique. Il suivit Hubert, comme hébété de l'éclair

de fureur qu'il venait de surprendre dans les yeux de son jeune maître

et du désordre de sa toilette. Il le vit traverser le vestibule, entrer

dans le pavillon, et il monta lui-même jusqu'au salon pour transmettre à

sa maîtresse l'étrange commission dont il était chargé. La mère avait

attendu le fils pour le déjeuner. Hubert n'était pas rentré. Quoique

cela ne lui fût jamais arrivé de manquer sans prévenir, elle s'était

efforcée de ne pas trop s'inquiéter. L'après-midi s'était passée sans

nouvelles, puis l'heure du dîner avait sonné. Pas de nouvelles encore.

--«Maman, avait dit Mme Liauran à Mme Castel, il est arrivé un malheur.

Qui sait où le désespoir l'aura entraîné?»

--«Il aura été retenu par des amis,» avait répondu la vieille dame,

dissimulant sa propre inquiétude pour dominer celle de sa fille.

Lorsque la porte s'était ouverte à dix heures, avec sa finesse d'ouïe et

du fond du salon, Mme Liauran avait entendu le bruit, et elle avait dit

à sa mère et au comte Scilly, prévenu depuis le dîner: «C'est Hubert.»

Quand Firmin eut rapporté la phrase du jeune homme: «Il faut que je lui

parle,» s'était écriée la malade. Et elle s'était redressée sur son

séant, comme ne se souvenant pas qu'elle ne pouvait plus marcher.

--«Le comte va se rendre auprès de lui, fit Mme Castel, et nous le

ramener.»

Au bout de dix minutes, Scilly revint, mais seul. Il avait frappé à la

porte, puis essayé de l'ouvrir. Elle était fermée à double tour. Il

avait appelé Hubert plusieurs fois; ce dernier l'avait enfin supplié de

le laisser.

--«Et pas un mot pour nous? demanda Mme Liauran.

--«Pas un mot, répondit le général.

--«Qu'avons-nous fait? reprit la mère. A quoi cela m'aurait-il servi de

le détacher de cette femme, si j'ai perdu son coeur?

--«Demain, répliqua Scilly, vous le verrez revenir à vous plus tendre

que jamais. Au premier moment, cela vous terrasse. Il a cherché des

preuves de ce que nous lui avions dit, et il en a trouvé: voilà

l'explication de son absence et de sa conduite.

--«Et il n'est pas venu souffrir auprès de moi! fit la mère. Mon Dieu!

est-ce qu'en croyant l'aimer pour lui, je ne l'aurais aimé que pour moi?

Voulez-vous sonner, général, qu'on me porte dans ma chambre?» Et

lorsqu'on eut roulé dans l'autre pièce le fauteuil qu'elle ne quittait

plus maintenant, et qu'elle fut couchée dans son lit: «Maman, dit-elle à

Mme Castel, écarte le rideau, que je regarde ses fenêtres.» Puis, comme

Hubert n'avait pas fermé ses volets et qu'on voyait passer et repasser

son ombre: «Ah! maman, dit-elle encore, pourquoi les enfants

grandissent-ils? Autrefois, il n'aurait pas eu une peine sans venir la

pleurer sur mon épaule, comme je fais sur la vôtre, et maintenant...

--«Maintenant, il n'est pas plus raisonnable que sa mère, dit la vieille

dame qui n'avait presque point parlé de la soirée et qui, mettant un

baiser sur les cheveux de sa fille, la fit se taire en laissant tomber

cette phrase où se révélait son propre martyre: «J'ai mal à vos deux

coeurs.»

X

Quand, au matin, Mme Liauran fit prendre des nouvelles de son fils, ce

dernier répondit qu'il descendrait pour déjeuner. A midi, en effet, il

parut. Sa mère et lui n'échangèrent qu'un regard, et, aussitôt elle

comprit l'étendue de la souffrance qu'il avait ressentie, rien qu'à la

sorte de frisson dont il fut saisi en la revoyant. Elle était associée

comme occasion, sinon comme cause, à cette souffrance, et il ne devait

jamais l'oublier. Ses yeux avaient un je ne sais quoi de si

particulièrement distant, sa bouche un pli de lèvres si fermé, tout son

visage exprimait si bien la volonté de n'admettre aucune explication

d'aucune sorte, que ni Mme Liauran ni Mme Castel n'osèrent l'interroger.

Ces trois êtres avaient eu, depuis une année, bien des repas silencieux

dans la salle à manger toute revêtue d'anciennes boiseries, vaste salle

qui faisait paraître petite la table ronde placée au milieu. Mais tous

les trois n'avaient jamais ressenti, comme ce jour-là, l'impression

qu'il y aurait entre eux dorénavant, même s'ils se parlaient, un silence

impossible à briser, quelque chose qui ne se formulerait pas et qui

mettrait, pour bien longtemps, un arrière-fonds de mutisme, même sous

leurs plus cordiales expansions. Quand, après le déjeuner, Hubert, qui

n'avait fait que toucher aux plats, prit le bouton de la porte pour

sortir du petit salon où il s'était à peine tenu cinq minutes, sa mère

éprouva un désir timide et presque repentant de lui demander pardon pour

la peine qu'elle lisait sur son visage taciturne.

--«Hubert? dit-elle.

--«Maman? répondit-il en se retournant.

--«Tu vas tout à fait bien aujourd'hui? interrogea-t-elle.

--«Tout à fait bien,» répondit-il d'une voix blanche,--une de ces voix

qui suppriment du coup toute possibilité de conversation;--et il ajouta:

«Je serai exact à l'heure du dîner, ce soir.»

Une préoccupation singulière s'était emparée du jeune homme. Après une

nuit d'une torture si continuement aiguë qu'il ne se souvenait pas

d'avoir jamais rien subi de pareil, il était redevenu maître de lui. Il

avait traversé la première crise de son chagrin, celle après quoi on ne

meurt plus de désespoir, parce qu'on a réellement touché le fond du fond

de la douleur. Puis il avait repris ce calme momentané qui succède aux

prodigieuses déperditions de force nerveuse, et il avait pu penser.

C'est alors qu'une inquiétude l'avait saisi à l'endroit de Mme de

Sauve,--inquiétude dépourvue de tendresse, car à cette minute, après

l'assaut de chagrin qu'il venait de soutenir, il avait l'âme tarie, sa

léthargie intérieure était absolue, il ne lui restait plus de quoi

sentir. Mais il s'était souvenu tout d'un coup d'avoir laissé Thérèse

dans le petit rez-de-chaussée de l'avenue Friedland, et son imagination

n'osait pas former de conjectures sur ce qui s'était passé après son

départ. C'est précisément à la fin du déjeuner que cette idée l'avait

assailli; elle lui avait aussitôt donné, par-dessus sa douleur

fondamentale, la seule émotion dont il fût capable, un frisson de

terreur nerveuse. Il alla directement de la rue Vaneau à l'avenue, et

quand il se trouva devant la maison, il n'osa pas entrer, bien qu'il eût

la clef dans sa main. Il appela le concierge, vilain personnage auquel

il ne parlait jamais sans répulsion, tant il haïssait sa face effrontée

et glabre, son oeil servile à la fois et insolent, et son ton de

complice grassement payé:

--«Je fais toutes mes excuses à Monsieur, dit cet homme avant même

qu'Hubert ne l'eût interrogé. Je ne savais pas que Madame fût encore là.

J'avais vu sortir Monsieur; je suis entré, dans l'après-midi, pour

donner un coup d'oeil au ménage, comme je fais tous les jours. J'ai

trouvé Madame assise sur le canapé. Elle semblait bien souffrante.

Est-ce qu'elle va mieux aujourd'hui, Monsieur? ajouta-t-il.

--«Elle va très bien, répondit Hubert», et comme il éprouvait subitement

une invincible répugnance à entrer dans l'appartement, et que d'autre

part il voulait à tout prix ne pas mettre cet homme, pour lui si

antipathique, à même de rien soupçonner du drame de sa vie, il reprit:

«Je suis venu régler votre note. Je pars en voyage...

--«Mais Monsieur m'a déjà payé au commencement du mois, dit l'autre.

--«Je serai peut-être absent longtemps, fit Hubert, qui tira un billet

de banque de son portefeuille. Vous mettrez cela en compte.

--«Monsieur n'entre pas? reprit le concierge.

--«Non», dit Hubert qui s'éloigna en se disant: «Je suis un innocent.

Est-ce que ces femmes-là se tuent?»

Ces femmes-là!--Cette formule, qui lui était venue naturellement à

l'esprit, à lui l'enfant jusque-là si naïf, si doux, si délicat,

traduisait bien la sorte de sensation qui le dominait à cette heure, et

qui dura plusieurs jours. C'était un immense dégoût, une nausée intime;

mais si entière, si profonde, qu'elle ne laissait la place à rien

d'autre dans son coeur. Il n'aurait même pas su dire s'il souffrait,

tant le mépris absorbait toutes les forces vives de son être. Il

apercevait cette femme, qu'il avait si religieusement idolâtrée et avec

une ferveur si noble, comme plongée, comme vautrée dans un tel abîme de

malpropreté, qu'il se faisait à lui-même l'impression de s'être, en

l'aimant, roulé dans de la boue. C'était la vision physique dont il

était la victime maintenant, d'un bout à l'autre du jour; à ce point

qu'il ne pouvait l'interpréter et former quelque hypothèse sur le

caractère de Thérèse. Cette vision s'infligeait à lui avec une précision

matérielle qui touchait à l'hallucination. Oui, il voyait l'acte, et

l'acte seul, sans avoir la force de secouer cette hideuse, cette

obsédante hantise. Cela le paralysait d'horreur, et il ne pouvait penser

qu'à cela. Une sorte de mirage ininterrompu lui montrait la prostitution

de sa maîtresse, l'exécrable souillure, et, comme un homme atteint de la

jaunisse regarde tous les objets à travers la bile qui lui injecte les

yeux, c'est à travers ce dégoût que toute la vie lui apparaissait. Son

âme était comme saturée d'amertume et cependant affreusement sèche. Il

n'était pas une impression qui ne se transformât pour lui dans ce

sentiment du sale et du triste. Il se levait, passait la matinée parmi

ses livres, les ouvrait, ne les lisait pas. Il déjeunait, et la vue de

sa mère, au lieu de l'attendrir, le crispait. Il rentrait dans sa

chambre et reprenait son oisiveté morne de la matinée. Il dînait, puis,

aussitôt après le dîner, quittait le salon, pour ne rencontrer ni le

général ni son cousin, de qui la présence lui était insupportable. La

nuit, s'il s'éveillait, il continuait de voir la scène maudite, avec la

même impossibilité de parvenir à la douleur détendue. S'il s'endormait,

il lui fallait, une fois sur deux, supporter le cauchemar de cette même

vision. Comme il n'avait aucune idée sur la physionomie de l'homme avec

lequel sa maîtresse l'avait trompé, ce qui surgissait devant son sommeil

morbide, c'était d'horribles songes où toutes sortes de visages

différents étaient mêlés. Le mal que lui faisait cette imagination le

réveillait. La sueur inondait son corps, il éprouvait un déchirement au

sein, comme si son coeur qui battait si vite allait se décrocher, et, à

travers cette souffrance, c'était la même prostration de ses puissances

affectueuses, si complète qu'il ne s'inquiétait même plus de savoir ce

que Thérèse était devenue.

--«Après tout, se disait-il un matin en se levant, je vivais bien avant

de la connaître! Je n'ai qu'à me remettre en pensée dans l'état où je me

trouvais avant ce 12 octobre...»--Il se rappelait exactement la

date.--«Il n'y a pas beaucoup plus d'un an; j'étais si paisible alors!

J'aurai fait un mauvais rêve, voilà tout. Mais il faut détruire tout ce

qui pourrait me rappeler ce souvenir.»

Il s'assit devant son bureau, après avoir mis de nouveau du bois dans le

feu afin d'activer la flambée et fermé la porte à double tour. Il se

rappela involontairement qu'il agissait ainsi autrefois, lorsqu'il

voulait revoir le cher trésor de ses reliques d'amour. Il ouvrit le

tiroir où ce trésor était caché: il consistait en un coffret de maroquin

noir sur lequel étaient entrelacées deux initiales, un T et une H.

Thérèse et lui avaient échangé deux de ces coffrets pour y conserver

leurs lettres. Sur celui qu'il avait donné à son amie, il avait fait, à

défaut des deux initiales, autographier le nom de Thérèse en entier.

«Ai-je été enfant!» songea-t-il à l'idée des mille petites délicatesses

de cet ordre auxquelles il s'était livré. Il y a toujours de la

puérilité en effet dans les extrêmes délicatesses; mais c'est du jour où

l'on est sur le chemin de la dureté de coeur que l'on pense ainsi. A

côté de ce coffret gisaient deux objets qu'Hubert avait jetés là, le

soir même du jour où il avait appris la trahison de sa maîtresse: l'un

était sa bague, l'autre une fine chaîne d'or à laquelle était suspendue

une clef toute mince. Il prit dans sa main le petit anneau, et regarda

malgré lui sur la surface intérieure. Thérèse y avait fait graver une

étoile et la date de leur séjour à Folkestone. Ce simple signe évoqua

soudain devant Hubert une perspective indéfinie de réminiscences; il

revit la porte de l'hôtel, l'escalier et son tapis rouge, le salon où

ils avaient dîné, le garçon qui les servait avec son visage d'une

respectabilité britannique, sa lèvre rasée, son menton trop long. Il

l'entendit qui disait: _I beg your pardon_, et le sourire de Thérèse lui

apparut. Quelle langueur flottait dans ses yeux alors, ces yeux dont la

nuance d'un gris vert était en ces moments-là toute fondue, toute noyée

d'un complet abandonnement de l'être intime, ces yeux où dormait un

sommeil qui semblait l'inviter à en être le rêve! Hubert passa la bague

à son doigt machinalement, puis la lança presque avec colère dans le

tiroir, contre le bois duquel le métal rebondit. Pour ouvrir le coffret,

il dut manier la chaîne. C'était un jaseron ancien qui lui venait de

Thérèse. Il lui avait donné, lui, le bracelet auquel était attachée la

clef de l'appartement, et elle lui avait, elle, donné cette chaînette

pour qu'il pût porter à son cou la clef du coffret. Il avait gardé ce

scapulaire d'amour des mois et des mois, et bien souvent il lui était

arrivé de chercher avec la main le petit bijou sous sa chemise, pour se

faire un peu de mal en se l'enfonçant contre la poitrine et se rappeler

ainsi le tendre mystère de son cher bonheur. Que toute cette ivresse

était loin aujourd'hui, ah! combien loin, combien perdue dans l'abîme du

passé d'où il s'échappe une si affreuse odeur de mort! Quand il eut

soulevé le couvercle du coffret, il s'accouda, et, le front dans sa

main, il contempla ce qui restait de son bonheur, les quelques riens si

parfaitement insignifiants pour tout autre, pour lui si pénétrés d'âme:

un mouchoir brodé, un gant, une voilette, un paquet de lettres, un

paquet de petites dépêches bleues, mises les unes dans les autres et

formant comme un menu livre de tendresse. Et les enveloppes des lettres

avaient été ouvertes avec tant de soin, le papier des dépêches déchiré

si exactement. Les moindres détails remémoraient à Hubert les scrupules

de piété amoureuse qu'il avait ressentis pour tout ce qui venait de sa

maîtresse. Il y avait encore par-dessous les lettres et les dépêches un

portrait d'elle, où elle était représentée dans le costume qu'elle

portait à Folkestone: une simple jaquette ajustée en drap et un chapeau

avancé dont l'ombre tombait un peu sur le haut du visage. Elle avait

fait faire ce portrait pour le seul Hubert, et, en le lui donnant, elle

lui avait dit: «Je pensais tant à nous, pendant que je posais... Si tu

savais comme ce portrait t'aime!...» Et Hubert se sentait réellement

aimé par ce portrait. Il lui semblait que de cet ovale du visage, que de

cette bouche fine, que de ces yeux baignés de rêve, un effluve tendre se

détachait et l'enveloppait; et c'est alors qu'à côté de la vision de la

perfidie commença de nouveau à se dresser la vision de l'amour de

Thérèse. Aussi évidemment qu'il savait, par son aveu, que cette femme

l'avait trompé, il savait par ses souvenirs qu'elle l'avait aimé,

qu'elle l'aimait encore. Il la revit telle qu'il l'avait laissée sur le

canapé de leur cher asile, avec sa face convulsée et ses larmes surtout,

ah! quelles larmes! Pour la première fois depuis cette heure fatale, il

se rendit compte de la noblesse avec laquelle elle s'était confessée de

sa faute, quand il lui était si aisé de mentir, et il laissa soudain

échapper ce cri qui ne lui était pas encore venu à travers ses journées

de douleur desséchée et déchirante: «Mais pourquoi? pourquoi?»

Oui, pourquoi? pourquoi? Cette angoisse d'ordre tout moral accompagna

dès cette minute l'angoisse de la vision physique. Hubert commença de

penser, non plus seulement à son mal, mais à la cause de son mal. Brûler

ces lettres, déchirer ce portrait, briser, jeter la chaîne, la bague,

détruire ce résidu suprême de son amour, cela lui aurait été aussi

impossible que de déchirer avec le fer le corps frémissant de sa

maîtresse. C'étaient, ces objets, des personnes vivantes, avec des

regards, des caresses, des palpitations, une voix. Il referma le tiroir,

incapable de supporter plus longtemps la présence de ces choses qui lui

semblaient faites de la substance même de son coeur. Il se jeta sur la

chaise longue et il se perdit dans le gouffre de ses réflexions. Oui,

Thérèse l'avait aimé, Thérèse l'aimait. Il y a des larmes, des

étreintes, une chaleur d'âme qui ne mentent pas. Elle l'aimait et elle

l'avait trahi! Elle s'était donnée à un autre, avec son nom à lui dans

le coeur, moins de six semaines après l'avoir quitté! Mais pourquoi?

pourquoi? Poussée par quelle force? Entraînée par quel vertige? Envahie

par quelle ivresse? Qu'était-ce donc que la nature, non plus de ces

femmes-là,--il n'avait plus de ces férocités de pensée maintenant,--mais

de la femme, pour qu'une aussi monstrueuse action fût seulement

possible? De quelle chair était-elle donc pétrie, cette créature

décevante, pour qu'avec toutes les apparences, avec toutes les réalités

du sentiment, on ne pût pas faire plus de fond sur elle que sur de

l'eau? Qu'elles étaient douces, ces mains de la femme, et qu'elles

semblaient loyales! et cependant leur confier son coeur, dans la

sécurité de l'affection partagée, c'était la plus folle des folies! Elle

vous sourit, elle vous pleure, et déjà elle a remarqué celui qui passe,

celui auquel, s'il l'amuse une heure, elle sacrifiera toute votre

tendresse, une flamme aux yeux, la grâce aux lèvres! Ah! pourquoi?

pourquoi? Qu'y a-t-il pourtant de vrai au monde, si même l'amour n'est

pas vrai? Et quel amour? Hubert scrutait son passé intime maintenant; il

faisait l'examen de conscience de son attachement pour Thérèse, et il se

rendait cette justice qu'il n'avait pas eu depuis des mois une pensée

qui ne fût pour elle. Certes il avait commis des fautes, mais pour elle

toujours, et, à cette heure pourtant si triste, il ne pouvait pas se

repentir de ces fautes-là. Il aurait éprouvé un soulagement de toute sa

peine à s'agenouiller devant le prêtre qui l'avait élevé, à lui dire:

«Mon père, j'ai péché.» Mais non; il était au-dessus de ses forces de

regretter les actions auxquelles Thérèse, sa Thérèse, était mêlée. Oui,

il l'avait idolâtrée avec une ferveur sans défaillance, et c'était son

premier amour, et ce serait le dernier, du moins il le croyait ainsi, et

il lui avait montré cette confiance dans la durée de leur sentiment avec

une ingénuité sans calcul. Rien de tout cela n'avait eu sur elle assez

d'influence pour l'arrêter au moment de commettre son infamie,--avec le

même corps! Il en respirait l'arome subitement, il en retrouvait

l'impression sur tout son être; puis c'était une résurrection de la

jalousie, douloureuse jusqu'à la torture, et toujours il reprenait le

«pourquoi? pourquoi?»--désespéré lui, chétif, après tant d'autres, de se

heurter à cette charade sans mot, qui est l'âme de la femme, coupable

une fois, coupable deux fois, coupable jusqu'à ses cheveux blancs et

jusqu'à sa mort.

Cruelle Énigme · 第 8 / 10 段