Cependant son désir ne l'aveuglait pas au point de lui faire oublier ce

qu'elle savait du caractère de son ami. Fier et pur comme elle le

connaissait, que ce rapprochement était difficile! Et d'ailleurs quels

moyens employer pour se trouver avec lui, ne fût-ce qu'une heure?

Écrire? elle le fit, non pas une fois, mais dix. La lettre cachetée,

elle la jetait dans un tiroir et ne l'envoyait point. D'abord aucune

phrase ne lui paraissait suffisamment câline et humble, enlaçante et

tendre. Puis elle appréhendait avec épouvante qu'Hubert n'ouvrît même

pas l'enveloppe et ne la lui retournât sans répondre. Le retrouver dans

le monde? Elle redoutait un tel hasard, affreusement. De quel coeur

supporter son regard, qui serait cruel, et qu'elle ne pourrait même pas

essayer de désarmer? Aller rue Vaneau et obtenir de lui un entretien?

Elle savait trop que ce n'était pas possible. Lui faire parler? Par qui?

La seule personne qu'elle eût mise dans la confidence de son amour était

l'amie de province qu'elle avait chargée de jeter ses lettres à la poste

pour son mari, tandis qu'elle-même était à Folkestone. Parmi tous les

hommes qu'elle rencontrait dans le monde, celui qui était assez dans

l'intimité d'Hubert pour servir de messager dans une pareille ambassade

était aussi celui dans lequel son instinct de femme lui montrait

l'auteur probable de l'indiscrétion qui l'avait perdue, George Liauran.

Elle était liée des mille menus fils que le monde attache aux membres de

ses esclaves. Elle finit, sans calcul et en obéissant aux impulsions de

son propre coeur, par trouver un moyen qui lui parut presque infaillible

pour arriver à une explication. Elle éprouva un besoin irrésistible de

se rendre au petit appartement de l'avenue Friedland, et elle se dit

qu'Hubert ressentirait, tôt ou tard, ce besoin comme elle. Il fallait de

toute nécessité qu'elle se rencontrât face à face avec lui à une de ces

visites. Sous l'influence de cette idée, elle commença de faire de

longues séances solitaires dans ce rez-de-chaussée dont chaque recoin

lui parlait de son bonheur perdu. La première fois qu'elle y vint ainsi,

l'heure qu'elle passa parmi ces meubles fut pour elle le principe d'une

émotion si intolérable qu'elle faillit retomber dans l'excès de son

premier désespoir. Elle y revint cependant, et, peu à peu, ce lui fut

une étrange douceur que d'accomplir presque chaque jour ce pélerinage

d'amour. Le concierge allumait le feu; elle laissait la flamme éclairer

le petit salon d'une lueur vacillante qui luttait contre l'envahissement

du crépuscule; elle se couchait sur le divan, et c'était pour elle une

sensation à la fois torturante et délicieuse, toute mélangée d'attente,

de mélancolie et de souvenirs. A chaque fois, elle avait soin de

demander d'abord: «Monsieur est-il venu?» et la réponse négative lui

rendait l'espoir que le hasard ferait coïncider la visite du jeune homme

avec la sienne. Elle épiait le plus léger bruit, le coeur battant.

L'ombre noyait autour d'elle tous les objets que la flambée du foyer ne

colorait pas. L'appartement était parfumé de l'exhalaison des fleurs

dont elle parait elle-même les vases et les coupes, et, tour à tour,

elle redoutait, elle souhaitait l'entrée d'Hubert. Lui pardonnerait-il?

La repousserait-il? Et enfin, elle devait quitter cet asile de son

suprême espoir, et elle s'en allait, la voilette baissée, l'âme noyée de

la même tristesse qu'autrefois, lorsqu'elle sentait encore les baisers

d'Hubert sur ses lèvres, à la fois consolée et épouvantée par cette

idée: «Quand le reverrai-je?... Sera-ce demain?...»

Un après-midi qu'elle était ainsi étendue sur le divan et abîmée parmi

ses songes, il lui sembla entendre qu'une clef tournait dans la serrure

de la porte d'entrée. Elle se redressa soudain avec une palpitation

affolée du coeur... Oui, la porte s'ouvrait, se refermait. Un pas

résonnait dans l'antichambre. Une main ouvrait la seconde porte. Elle se

renversa de nouveau sur les coussins du divan, incapable de supporter

l'approche de ce qu'elle avait tant espéré, trouvant ainsi, à force de

sincérité, l'attitude vaincue que la plus raffinée coquetterie aurait

choisie, celle qui pouvait agir avec le plus de force sur son amant,--si

c'était lui?... Mais quel autre pouvait venir, et ne reconnaissait-elle

point aussitôt son pas? Oui, c'était bien Hubert qui entrait à cette

minute. Depuis leur rupture, il avait désiré souvent, lui aussi,

retourner dans le petit rez-de-chaussée dont la pendule lui avait sonné

de si douces heures,--cette pendule sur laquelle Thérèse jetait

gracieusement la dentelle noire de sa seconde voilette «pour mieux

voiler le temps,» disait-elle. Puis il n'avait pas osé. Les trop chers

souvenirs rendent timide. On a peur tout à la fois, en y touchant à

nouveau, de trop sentir et de sentir trop peu. Cette après-midi,

cependant,--était-ce l'influence du ciel brouillé d'hiver et de son

ensorcelante mélancolie? Était-ce la lecture, faite la veille, d'un des

plus adorables billets de Thérèse, daté précisément du même jour, à une

année de distance?--Hubert s'était trouvé, sans y avoir pensé, sur le

chemin de l'avenue Friedland. Il avait suivi, pour s'y rendre, un lacis

de rues détournées, machinalement, comme il faisait jadis afin d'éviter

les espions. Quel besoin de ces ruses aujourd'hui? Et le contraste lui

avait serré le coeur. Sur sa route, il dut passer devant un bureau

télégraphique dans lequel il entrait autrefois au sortir de ses

rendez-vous afin de prolonger leur volupté en écrivant à Thérèse un

billet, qui la surprît à peine revenue chez elle,--écho étouffé,

lointain et si tendre, des soupirs enivrés du jour! Il vit la porte du

bureau, sa couleur sombre, son inscription, l'ouverture de la boîte

réservée aux cartes-télégrammes, et il manqua de défaillir. Mais déjà il

suivait le trottoir de la fatale avenue, il apercevait la maison, les

persiennes closes des pièces de devant du rez-de-chaussée, l'allée

commandée par la porte cochère. Que devint-il lorsque le concierge après

lui avoir demandé si «Monsieur avait fait un bon voyage», ajouta de son

accent haïssable d'obséquiosité: «Madame est là...?» Il n'avait pas

encore pris la clef dans sa poche lorsque cette nouvelle, peut-être

moins inattendue qu'il ne voulait se l'avouer, le frappa comme un coup

droit, en pleine poitrine. Que faire? La dignité lui ordonnait de s'en

aller tout de suite. Mais le désir inconscient et profond qu'il avait de

revoir Thérèse lui suggéra un de ces sophismes, grâce auxquels nous

trouvons toujours le moyen de préférer avec notre raison ce que nous

désirons le plus avec notre instinct. «Si je n'entre pas, se dit-il en

regardant du côté de la loge, ce personnage odieux comprendra qu'elle et

moi nous sommes brouillés. Il est capable de pousser l'effronterie

jusqu'à parler à Thérèse de ma visite interrompue... Je lui dois de lui

épargner cette humiliation, et, d'ailleurs, il faut régler cette

question de l'appartement, une fois pour toutes... Je ne serai donc

jamais un homme?...» C'est à cette minute, et après l'éclair de ce

raisonnement subit, qu'il ouvrit la porte, se rendant bien compte qu'il

y avait dans la pièce voisine une créature que ce simple bruit

bouleversait depuis les pieds jusqu'aux cheveux. Il les avait réchauffés

de tant de baisers, ces pieds si fins, et si souvent maniés, ces longs

cheveux noirs! «Si elle est venue, c'est qu'elle m'aime encore.» Cette

idée le remuait malgré lui, et il tremblait lorsqu'il pénétra dans le

salon, où l'agonie du crépuscule luttait contre les flammes du foyer. Il

fut surpris par l'arome caressant des fleurs posées dans les vases de la

cheminée, auquel se mêlait la senteur d'un parfum qu'il connaissait

trop. Il vit sur le divan, au fond de la chambre, la forme prostrée d'un

corps, puis le mouvement d'un buste, la pâleur d'un visage, et il se

trouva face à face avec Thérèse, maintenant assise et qui le regardait.

Leur silence à tous les deux était tel, qu'il entendait les coups secs

de son propre coeur et le souffle de cette femme, évidemment éperdue

d'émotion. Cette présence de sa maîtresse lui avait tout d'un coup rendu

toute sa colère nerveuse. Ce qu'il sentait à ce moment, c'était

l'affreux besoin de brutaliser la femme, l'être de ruse et de mensonge,

qui s'empare de l'homme, être de force et de férocité, toutes les fois

que la jalousie physique réveille en lui le mâle primitif, placé

vis-à-vis de la femelle dans la vérité de la nature. A une certaine

profondeur, toutes les différences des éducations et des caractères

s'abolissent devant les nécessités inévitables des lois du sexe.

Ce fut Thérèse qui rompit la première le silence. Elle comprenait trop

bien la gravité de l'explication qui allait suivre, pour que toutes ses

facultés de finesse féminine ne fussent pas mises en jeu. Elle aimait

Hubert, à cette seconde, aussi passionnément qu'au jour où elle s'était

confessée à lui de son inexplicable faute; mais elle était maîtresse

d'elle-même à présent et pouvait mesurer la portée de ses paroles.

D'ailleurs, elle n'avait pas de comédie à jouer. Il lui suffisait de se

montrer telle qu'elle était, dans l'humilité infinie de la plus

repentante des tendresses, et ce fut d'une voix presque basse qu'elle

commença de parler, du coin d'ombre où elle se tenait assise.

--«Je vous demande pardon de me trouver ici, dit-elle; je vais partir.

En me permettant de venir dans cet appartement, quelquefois, toute

seule, je n'ai cru rien faire qui vous déplût... C'était un pèlerinage

vers ce qui a été le seul bonheur de ma vie, mais je ne le recommencerai

plus, je vous le promets...

--«C'est à moi de me retirer, madame,» répondit Hubert que le son de

cette voix troublait d'une émotion impossible à définir. «Elle est venue

plusieurs fois,» songea-t-il, et cette idée l'irritait, comme il arrive

quand on ne veut pas s'abandonner à une sensation tendre. «J'avoue,

continua-t-il tout haut, que je ne m'attendais pas à vous revoir ici

après ce qui s'est passé. Il me semblait que vous deviez fuir certains

souvenirs plutôt que les rechercher...

--«Ne me parlez pas avec dureté, reprit-elle avec plus de douceur

encore. Mais pourquoi me parleriez-vous autrement? ajouta-t-elle d'un

ton mélancolique; je ne peux pas me justifier à vos yeux. Réfléchissez

pourtant que, si je n'avais pas tenu, comme j'y tenais, à la beauté du

sentiment qui nous a unis, je n'aurais pas été sincère avec vous comme

je l'ai été. Hélas! c'est que je vous aimais, comme je vous aime, comme

je vous aimerai toujours.

--«N'employez pas le mot d'amour, répliqua Hubert, vous n'en avez plus

le droit.

--«Ah! répondit-elle avec une exaltation grandissante, vous ne pouvez

pas m'empêcher de sentir. Oui, Hubert, je vous aime, et si je n'ai plus

d'espoir que cet amour soit partagé, il n'en est pas moins vivant

ici,--et elle se frappa la poitrine,--et il faut que vous le sachiez,

continua-t-elle, c'est ma seule consolation dans le plus complet

malheur, de penser que j'aurai pu vous dire une dernière fois ce que je

vous ai tant dit en des jours heureux: je vous aime. Ne voyez pas là un

rêve de pardon; je n'essayerai pas de vous fléchir et vous ne me

condamnerez jamais autant que je me condamne. Mais il n'en est pas moins

vrai que je vous aime,--plus que jamais.

--«Hé bien! reprit Hubert, cet amour sera la seule vengeance que je

veuille tirer de vous... Sachez-le donc, cet homme que vous aimez, vous

lui avez fait supporter un martyre à ne pas y survivre; vous lui avez

déchiré le coeur, vous avez été son bourreau, bourreau de toutes les

heures, de toutes les minutes... Il n'y a plus en moi qu'une plaie, et

c'est vous, vous qui l'avez ouverte... Je ne crois plus à rien, je

n'espère plus rien, je n'aime plus rien, et c'est vous qui en êtes la

cause... Et cela durera longtemps, longtemps, et tous les matins il

faudra que vous vous disiez et tous les soirs: Celui que j'aime est dans

l'agonie, et c'est moi qui le tue...» Et il continuait, soulageant son

âme de sa douleur de tant de jours avec tout ce que la colère lui

fournissait de paroles cruelles pour cette femme qui l'écoutait, les

paupières baissées, le visage décomposé, effrayante de pâleur dans

l'ombre où résonnait cette voix pour elle terrible. Ne lui infligeait-il

pas, rien qu'en obéissant à sa passion, le plus torturant des supplices,

celui de saigner devant elle d'une blessure qu'elle lui avait faite, et

qu'elle ne pouvait guérir?

--«Frappez-moi, répondit-elle simplement, j'ai tout mérité.

--«Ce sont là des phrases inutiles, dit Hubert après un nouveau silence,

durant lequel il avait marché d'un bout à l'autre de la pièce pour user

sa fureur. Venons aux faits. Il faut que cette entrevue ait du moins une

conclusion pratique. Nous devons nous revoir dans le monde et chez vous.

Ai-je besoin de vous dire que je me conduirai comme un honnête homme et

que personne ne soupçonnera rien de ce qui a pu se passer entre nous? Il

reste la question de cet appartement. Je vais écrire à Emmanuel Deroy

pour le prévenir que je n'y viendrai plus. Il est inutile que nous nous

retrouvions ici, n'est-ce pas? Nous n'avons plus rien à nous dire.

--«Vous avez raison,» fit Thérèse d'un accent brisé; puis, comme prenant

une résolution suprême, elle se leva. Elle passa ses deux mains sur ses

yeux, et, détachant de son poignet le bracelet auquel était appendue la

petite clef, elle tendit ce bijou à Hubert sans prononcer une parole. Il

prit la chaînette d'or et ses doigts rencontrèrent ceux de la jeune

femme. Ni l'un ni l'autre ne retira sa main. Ils se regardèrent, et il

la vit bien en face pour la première fois depuis son entrée dans

l'appartement. Elle était à cet instant d'une beauté sublime. Sa bouche

s'entr'ouvrait comme si la respiration lui eût manqué, ses yeux étaient

chargés de langueur, ses doigts pressèrent ceux du jeune homme d'une

caresse lente, et une flamme subtile courut soudain en lui. Comme pris

d'ivresse, il se rapprocha d'elle et la prit dans ses bras en lui

donnant un baiser. Elle défaillit et tous les deux tombèrent sur le

divan noyé d'ombre et ils s'enlacèrent d'une de ces étreintes affolées

et silencieuses, dans lesquelles se fondent toutes les rancunes, justes

et injustes, mais aussi toutes les dignités. Ce sont des minutes où ni

l'homme ni la femme ne prononcent le mot: je t'aime, comme s'ils

éprouvaient que ces égarements-là n'ont en effet plus rien de commun

avec l'amour.

Quand ils reprirent leurs sens, elle le regarda. Elle tremblait de le

voir céder à l'horrible mouvement, familier aux hommes au sortir de

chutes pareilles, et qui les pousse à punir leur complice de leur propre

faiblesse, en l'accablant de mépris. Si Hubert fut saisi d'un frisson de

révolte, il eut du moins la générosité d'en épargner la vue à Thérèse;

et alors, d'une voix que la crainte rendait si captivante: «Ah! mon

Hubert, disait-elle, je t'ai donc de nouveau à moi... Si tu savais! Je

n'aurais pas survécu à notre séparation. J'en serais morte; je t'aime

trop... Je serai si douce, si douce pour toi, je te rendrai si

heureux... Mais ne me quitte pas. Si tu ne m'aimes plus, laisse-moi

t'aimer. Prends-moi, renvoie-moi, au gré de ton caprice. Je suis ton

esclave, ta chose, ton bien. Ah! si je pouvais mourir maintenant?...» Et

elle couvrait le visage amaigri de son amant de baisers passionnés. Lui

cependant restait immobile, la bouche et les yeux clos, et il songeait

où il en était tombé. Maintenant que l'ivresse était dissipée, il

pouvait comparer ce qu'il venait de ressentir à ce qu'il avait ressenti

autrefois. Le symbole du changement accompli était dans le contraste

entre la brutalité de ce plaisir, pris ainsi sur ce divan, et la divine

pudeur des anciens jours. Il n'avait point pardonné à Thérèse, et il

n'avait pu lui résister; mais par cela même il avait à jamais perdu le

droit de lui reprocher sa trahison. Et puis, l'aurait-il eu de nouveau

ce droit, comment en user? Il y avait dans les caresses de cette femme

un ensorcellement trop fort. Il devina qu'il allait le subir à partir de

ce jour, et que c'en était fait de son rêve. Il avait aimé cette femme

du plus sublime amour; elle le tenait maintenant par ce qu'il y avait de

plus obscur et de moins noble en lui. Quelque chose était mort dans sa

vie morale, qu'il ne devait plus jamais retrouver. C'était un de ces

naufrages d'âme que ceux qui les subissent sentent irrémédiables. Il

avait cessé de s'estimer, après avoir cessé d'estimer sa maîtresse. La

Dalila éternelle avait une fois de plus accompli son oeuvre, et, comme

les lèvres de la femme étaient frémissantes et caressantes, il lui

rendit ses baisers.

XII

Quinze jours environ après cette scène, Hubert avait recommencé de dîner

en ville et de sortir presque tous les soirs, à la grande stupeur de sa

mère, qui, après s'être tue devant un chagrin sur lequel elle était

impuissante, rencontrait maintenant chez son fils un air de fièvre

enivrée qui l'épouvantait. Elle ne put s'empêcher de s'ouvrir de cet

étonnement à George Liauran, un soir que ce dernier était venu, comme de

coutume, prendre sa place dans le petit salon témoin de tant d'agonies

de la pauvre femme. Le vent soufflait au dehors, comme dans la nuit où

le général Scilly avait commencé de songer au malheur de ses amies; et

le vieux soldat, qui était, lui aussi, sur son fauteuil ordinaire, ne

put s'empêcher de constater combien ces quelques dix mois avaient

produit de ravages sur les deux veuves.

--«Je n'y comprends rien, répondit George à l'interrogation de sa

cousine; Hubert et moi nous n'avons pas eu d'entretien; il est certain

que son désespoir est inexplicable s'il n'a pas cru à la faute de Mme de

Sauve, et il est certain qu'il est de nouveau au mieux avec elle.

--«Après ce qu'il sait, dit le comte, il n'est pas fier.

--«Que voulez-vous? reprit George, il est comme les autres.»

Mme Liauran, couchée sur sa chaise longue, tenait la main de Mme Castel,

tandis que son cousin prononçait cette parole, dont il ne mesurait pas

la portée. Les doigts de la mère et ceux de la vieille grand'mère

échangèrent une pression par laquelle les deux femmes se dirent l'une à

l'autre la souffrance dont ni l'une ni l'autre ne devaient jamais

guérir. Elles n'avaient pas élevé leur enfant pour qu'il devînt comme

les autres. Elles entrevoyaient la métamorphose inévitable qui allait

s'accomplir dans Hubert, à présent... Hélas! c'est une profonde vérité,

que «l'homme est tel que son amour;» mais cet amour, pourquoi et d'où

nous vient-il? Question sans réponse, et, comme la trahison de la femme,

comme la faiblesse de l'homme, comme la vie même, cruelle, cruelle

énigme!

Londres.--_Juillet-Septembre 1884._

SAINT-GERMAIN.--IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie.

Cruelle Énigme · 第 10 / 10 段