Thérèse, cependant, mariée très jeune, était arrivée jusqu'au moment de

sa rencontre de hasard avec Hubert n'ayant eu que deux intrigues, et ces

deux aventures avaient été pour elle l'occasion de tels dégoûts qu'elle

s'était juré de ne jamais plus retomber dans la folie de prendre un

amant. Il en est des bonnes résolutions d'une femme qui est tombée, et

qui a souffert de sa faute, comme des fermes propos d'un joueur qui a

perdu deux mille louis et d'un ivrogne qui a dit ses secrets durant son

ivresse. Les causes profondes qui ont produit le premier adultère

continuent de subsister après que la faute a cruellement abreuvé la

coupable de toutes les amertumes. La femme qui prend un amant aime moins

cet amant qu'elle n'aime l'amour, et elle continue à aimer encore

l'amour quand l'amant choisi l'a déçue, jusqu'à ce qu'elle arrive, de

désillusions en désillusions, à aimer le plaisir sans amour, et

quelquefois le plus dégradant plaisir. Thérèse de Sauve ne devait jamais

en descendre là, parce qu'un sentiment de l'idéal persistait en elle,

trop faible pour contre-balancer les fièvres des sens, assez fort pour

éclairer à ses propres yeux l'abîme de ses défaillances. Cette

taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d'un désir

presque brutal, n'était pas une épicurienne, une légère et gaie

courtisane du monde. Conçue parmi les remords de sa mère, Thérèse avait

l'âme tragique. Elle était capable de dépravation, mais incapable de cet

oubli amusé qui cueille l'heure fugitive et ne retrouve qu'avec effort

le nom du premier amant parmi tant d'autres. Non, ce premier amant, ce

Frédéric Luzel, soupçonné avec justice par George Liauran, jamais elle

ne devait songer à lui sans une nausée intime, en se rappelant quels

tristes motifs l'avaient livrée à lui. C'était un homme gai jusqu'à la

bouffonnerie et spirituel jusqu'au cynisme, de la sorte d'esprit

parisien qui a cours entre l'Opéra, Tortoni et le café Anglais. Il avait

eu, en faisant la cour à Thérèse, le bon sens de ne pas se perdre, comme

les nombreux rivaux qu'il avait alors auprès d'elle, troupe de bêtes de

proie en train de flairer une victime, dans les mièvreries des

flirtations à la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse

de discours et une certaine profondeur dans le vice, offert d'arranger

avec lui une sorte d'association pour le plaisir, secrète, sûre, et sans

avenir, et l'infortunée avait accepté,--pourquoi? Parce qu'elle

s'ennuyait mortellement, parce qu'elle enlevait Luzel à une de ses

amies, parce qu'elle était avide de sensations nouvelles et que ce

personnage au parler flétrissant avait autour de lui une sorte d'étrange

prestige de libertinage. De cette liaison, dans laquelle Frédéric avait

du moins été fidèle à sa parole en n'essayant pas de la prolonger,

Thérèse avait eu bientôt une honte profonde et elle s'en était échappée

comme d'un bagne. Après une année passée à subir ses remords et à se

sentir souillée par tout ce que l'intimité de cet homme lui avait révélé

de science du mal, elle avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins

de coeur dans la personne d'Alfred Fanières, l'un des romanciers les

plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce charmant

conteur, depuis son premier et unique volume de poésie jusqu'à son

dernier recueil de nouvelles, ne révélaient pas l'entente la plus

minutieuse et la plus attendrie du doux esprit féminin? Dans cette

seconde liaison commencée sur la plus enivrante espérance, celle de

consoler toutes les déceptions d'un artiste admiré, Thérèse s'était

bientôt heurtée au fond d'implacable sécheresse du littérateur usé, chez

lequel le divorce est absolu entre le sentiment et son expression

écrite. Elle s'était pourtant obstinée à rester la maîtresse de cet

homme, même détrompée, par cette raison qui veut que, de tous les amours

de femmes, le deuxième soit le plus long à finir. Elles veulent bien

admettre que le premier ait été une erreur, mais l'erreur du mariage et

l'erreur de ce premier amour, cela fait deux; à la troisième faute,

elles se rendent compte que la cause de leur inconduite est en elles et

non pas dans les circonstances de leur vie, et c'est là un aveu cruel

pour l'orgueil intérieur. Puis, l'égoïsme de l'écrivain s'était révélé

avec une telle dureté, quand il s'était cru sûr d'elle, que la révolte

avait été trop forte, et Thérèse avait brisé.

C'est dans la période de sèche détresse postérieure à cette rupture,

qu'elle avait rencontré Hubert Liauran. Ce qu'avait été pour elle la

découverte de ce coeur d'enfant tendre, du coin de son feu solitaire,

auprès duquel elle s'obstinait à veiller, elle le voyait si nettement.

Dans cette existence où tout n'avait été que blessure ou

flétrissure,--même ses plus vives douleurs n'étaient-elles point

déshonorées à l'avance par leur cause?--avec quelle émotion ravie elle

avait mesuré la pureté de ce coeur de jeune homme! Quelle inquiétude

elle avait ressentie, et quelle crainte de ne pas lui plaire! Quelle

crainte encore, sachant qu'elle lui avait plu, de se perdre dans son

esprit! Comme elle avait tremblé qu'un des cruels indiscrets du monde ne

révélât son passé à Hubert! Comme elle avait employé tout son art de

femme à faire de cet amour un adorable poème où rien ne manquât de ce

qui peut enchanter une âme innocente et neuve à la vie! Comme elle avait

joui de ses respects et comme elle les avait laissé se prolonger! Ah!

ces deux journées à Folkestone, quand elle y songeait maintenant, à

peine pouvait-elle croire qu'elles eussent été réelles et qu'elle eût eu

le courage de leur survivre. Elle se rappelait avoir conduit Hubert à la

gare, en dépit de toutes les prudences; elle l'avait vu disparaître du

côté de Londres, penché à la portière du wagon pour la regarder plus

longtemps; elle était rentrée dans l'appartement qu'ils avaient occupé

tous les deux, avant de prendre elle-même le train de Douvres; elle

avait passé là deux heures dans le mortel abandon d'une âme comblée de

désespoir à la fois et de félicité. Sous le poids des souvenirs, cette

âme penchait, comme une fleur chargée de trop de rosée. C'est qu'elle

avait connu là une complète union de ses deux natures, la vibration

presque affolante de son être tout entier. Elle s'était à demi pardonné

son passé, en s'excusant elle-même par cette phrase qu'elle disait

mentalement à Hubert, comme tant de femmes l'ont dite tout haut à des

hommes jaloux d'un autrefois qui fut à d'autres: «Je ne te connaissais

pas!» Rentrés à Paris ensuite, durant le printemps et l'été, qu'elle

s'était soigneusement, pieusement, appliquée à vivre de manière à ne pas

démériter de lui une seule minute! Elle avait retrouvé toutes les

pudeurs que comporte l'amour complet, mais ennobli par l'âme. Elle

tremblait toujours que ses caresses ne fussent une cause de corruption

pour cet être si jeune de coeur, si jeune de corps, qu'elle voulait

enivrer sans le profaner. Quoiqu'elle fût éperdument éprise, elle avait

voulu que les rendez-vous se fissent rares dans le petit appartement de

l'avenue Friedland, de peur de ne pas conserver assez longtemps à ses

yeux son charme de divine nouveauté. Elles n'avaient pas été bien

nombreuses,--elle aurait pu les compter, et goûter en songe la douceur

distincte de chacune,--les après-midi où elle avait retrouvé les délices

des heures de Folkestone, tous volets clos, sans lumière, ensevelie dans

les bras de son amant et morte à ce qui n'était pas cette minute et

cette ivresse. Elle en était venue à ce point d'idolâtrie pour Hubert

qu'elle adorait Mme Liauran, quoiqu'elle sût bien qu'elle en était haïe.

Elle l'adorait d'avoir élevé ce fils dans cette atmosphère de

sensibilité frémissante et pure. Elle l'adorait de le lui avoir gardé à

travers les années de l'adolescence et de la jeunesse, si délicat, si

gracieux, si tendre, si à elle, si uniquement à elle dans le passé, dans

le présent et dans l'avenir. Car elle avait l'orgueil, presque la folie

de son propre amour. Elle lui disait. «Ta vie commence, la mienne finit.

Oui, enfant, à vingt-six ans une femme est presque à la fin de sa

jeunesse, et toi, tu as tant d'années devant toi! Mais jamais, jamais on

ne t'aimera comme je t'aime, et jamais tu ne m'oublieras, jamais,

jamais...» Et d'autres fois: «Tu te marieras, disait-elle; elle vit

pourtant, elle respire, et je ne la connais pas, celle qui doit te

prendre à moi, celle qui dormira sur ton coeur, toutes les nuits, comme

moi à Folkestone. Ah! faut-il que je t'aie rencontré si tard et que je

ne puisse pas te lier à mes baisers...» Et elle lui entourait le cou

avec les tresses défaites de ses longs cheveux noirs. Elle avait repris,

depuis qu'elle était à lui, l'habitude qu'elle avait eue, petite fille,

de se coiffer elle-même, afin qu'il pût manier ces beaux cheveux. Puis,

quand elle s'était ainsi recoiffée toute seule, qu'elle s'était habillée

et voilée, elle revenait auprès de lui, ne voulant pas lui dire adieu

ailleurs que dans la chambre où ils s'étaient aimés, et aucune sensation

n'était plus forte sur Hubert, elle le comprenait aux palpitations de

son coeur, que ce baiser d'adieu qu'elle lui donnait avec des lèvres

presque froides. Elle s'en allait, en proie à une tristesse sans nom,

mais qu'elle disait du moins à son ami. Car elle ne lui disait pas

toutes ses tristesses. Elle était mariée, et, quoiqu'elle eût de tout

temps possédé sa chambre à elle, il fallait qu'elle y reçût quelquefois

son mari. Hélas! il le fallait d'autant plus qu'elle avait un amant.

Sinistre expiation de son grand amour, dont elle se justifiait en se

disant qu'elle devait cela à Hubert! Si jamais elle devenait mère,

pouvait-elle s'enfuir avec lui et lui prendre toute sa vie? Et

l'implacable nécessité des meurtriers mensonges et des avilissants

partages venait ainsi la torturer en plein bonheur. Elle s'en absolvait

cependant, puisque c'était pour lui, son bien aimé, qu'elle mentait...

Oui, mais quelle monstrueuse énigme se dressait soudain devant elle? Oh!

la cruelle, cruelle énigme! Comment, avec cet amour divin dans son

coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait? Car c'était bien elle

et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu'elle sentait glacés, avec

ses mains qui pressaient son front où battait la fièvre, elle, avec tout

son être physique enfin, qui était partie pour Trouville à la fin du

mois de juillet, elle, Thérèse de Sauve, qui s'était installée pour la

saison dans une villa sur la hauteur. Oui, c'était elle... Et pourtant

non! Il n'était pas possible que la maîtresse d'Hubert eût fait cela...

Quoi? cela? Oh! cruelle, cruelle énigme!... De quelles profondeurs de la

mémoire de ses sens étaient donc sortis ces passages étranges, ces

sourdes tentations de luxure qui avaient commencé de l'assaillir? Mais

est-ce que les sens ont vraiment une mémoire? Est-ce que les coupables

fièvres ne veulent pas s'en aller pour toujours du sang qu'elles ont

brûlé dans des heures mauvaises? Une fois établie en sa villa, elle

avait retrouvé des amies d'autrefois, très négligées depuis le

commencement de sa liaison avec Hubert. Elle avait fait avec ces femmes

et leurs attentifs, leurs _fancy men_,--comme disait une lady mêlée à ce

cercle,--plusieurs parties de campagne, très gaies et très

innocentes,--et voici que, jour à jour, elle se prenait, non pas à moins

aimer Hubert, mais à vivre un peu à côté de cet amour, à se complaire de

nouveau dans des habitudes de familiarités masculines qu'elle s'était

interdites depuis une année. Elle était si oisive dans sa villa, sans

occupation d'intérieur, sans lecture même. Car elle n'avait jamais

beaucoup aimé les livres, et sa liaison avec Alfred Fanières l'avait

dégoûtée à jamais du mensonge des belles phrases. Quand elle avait écrit

à Hubert longuement, puis brièvement à son mari qui venait d'ailleurs la

voir chaque semaine, il lui fallait bien tromper l'ennui, et par moments

il lui arrivait comme des bouffées d'idées qu'elle n'osait pas s'avouer

à elle-même. Des besoins de sensations s'élevaient en elle, qui

l'étonnaient. Elle savait, pour l'avoir entendu dire, que presque tous

les hommes, si tendres soient-ils, ne demeurent pas longtemps loin de

leur maîtresse, si aimée soit-elle, sans éprouver des tentations

irrésistibles de la tromper avec la première fille venue. Mais cela

était vrai des hommes et non des femmes. Pourquoi donc se trouvait-elle

en proie à ces troubles inexplicables, à cette ardeur intime, à cette

soif d'ivresses sensuelles dont elle s'était crue à jamais guérie par

l'influence de son ennoblissant, de son idéal amour? La créature

dépravée qu'elle avait été autrefois se réveillait peu à peu. La nuit,

durant son sommeil, elle était hantée par les visions de son passé. En

vain elle avait lutté, en vain maudit sa perversion secrète. Puis elle

s'était laissé faire la cour par le jeune comte de La Croix-Firmin. Elle

se rappelait avec horreur la sorte de fascination nerveuse que la

présence de cet homme, son sourire, ses yeux, avaient exercée sur elle.

Puis,--elle aurait voulu mourir à ce souvenir,--une après-midi qu'il

était monté chez elle, qu'il faisait une de ces torrides chaleurs par

lesquelles la volonté se sent comme malade, il avait été audacieux, et

elle s'était donnée à lui, d'abord lâchement puis fougueusement,

rageusement. Pendant trois jours elle avait été sa maîtresse, en proie à

l'égarement de la passion physique, chassant, chassant toujours le

souvenir d'Hubert, se sentant rouler dans un gouffre d'infamie et s'y

précipitant plus avant encore, jusqu'au jour où elle s'était réveillée

de cette fureur sensuelle ainsi que d'un songe.--Elle avait ouvert les

yeux, elle avait jugé sa honte, et, comme une blessée, comme une

agonisante, elle avait fui cet endroit maudit, ce complice exécré, pour

revenir--à quoi? et à qui?

Mélancolique et navrant retour vers ce qui avait été la réparation de sa

vie entière et qu'elle avait flétri à jamais! Elle était rentrée dans

l'appartement des heures douces, et elle avait retrouvé Hubert, son

Hubert,--mais pouvait-elle encore l'appeler ainsi?--plus tendre, plus

aimant, plus aimé encore. Hélas! hélas! son inexpiable tromperie

l'avait-elle rendue pour toujours impuissante à goûter ce dont elle

n'était plus digne? Entre les bras du jeune homme et sur son coeur, elle

s'était souvenue de l'autre, et l'extase d'autrefois, la délicieuse et

ineffable défaillance dans le trop sentir, l'avait fuie. C'est alors

qu'Hubert l'avait vue sangloter désespérément, et une immense tristesse

l'avait envahie, une torpeur de mort, traversée de l'inquiétude atroce

qu'une indiscrétion quelconque n'arrivât jusqu'à son ami et n'éveillât

ses soupçons. De sa réputation, à elle, elle ne se souciait guère; elle

savait bien qu'après s'être conduite comme elle avait fait avec La

Croix-Firmin, elle ne pouvait guère compter que sur son mépris et sa

haine. Elle savait aussi ce que vaut l'honneur des hommes dont c'est la

profession d'avoir des femmes. Ce qui la torturait, pourtant, ce n'était

pas la crainte qu'en parlant il ne compromît sa sécurité personnelle.

Après tout, sans enfants, et riche d'une fortune indépendante,

qu'avait-elle à redouter de son mari? Mais une défiance dans les yeux

d'Hubert, elle sentait qu'elle ne pourrait pas la supporter. Peut-être,

néanmoins, vaudrait-il mieux qu'il sût l'affreuse vérité? Il la

chasserait comme une malheureuse; mais tout lui semblait, par instants,

préférable au supplice d'avoir ce remords sur le coeur et de mentir sans

cesse à ce noble enfant. Elle s'était remise à l'aimer avec une frénésie

désespérée, et comme sa révolte contre la partie basse de sa nature la

précipitait à l'excès dans l'autre sens, c'est-à-dire dans le

romanesque, un insensé désir l'envahissait de tout lui dire, afin que du

moins l'humiliation volontaire de son aveu fût comme un rachat de son

infamie. Et cependant, quoique le silence fût bien un mensonge, ce

mensonge-là, elle avait encore la force de le soutenir; mais un mensonge

effectif, si jamais il l'interrogeait, elle souffrait trop pour en avoir

la honteuse énergie. Et cette interrogation, elle allait avoir à

l'affronter; elle la lisait entre les lignes de la dépêche. Ah!

qu'allait-elle faire, maintenant, si elle avait deviné juste? Elle avait

bu du fiel de la honte tout ce qu'elle en pouvait supporter. Aurait-elle

le coeur de boire cette goutte encore, la plus amère, et de trahir une

fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie? Du moins, si

elle était franche, il faudrait bien qu'Hubert l'estimât de cette

franchise, et si elle ne l'était pas, comment elle-même se

supporterait-elle?--Oui; mais parler, c'était la mort de son bonheur.

Hélas! est-ce qu'il n'était pas mort déjà depuis son retour? Est-ce

qu'elle retrouverait jamais ce qu'elle avait senti autrefois? A quoi bon

disputer au sort ce reste mutilé, souillé, d'un divin songe?... Et toute

cette nuit, elle plia sous l'agonie de ces pensées, pauvre créature née

pour toutes les noblesses de l'amour unique et fidèle, qui avait

entrevu, possédé son rêve, et qui en avait été dépossédée par la faute

d'un être caché en elle, mais qui, cependant, n'était pas elle tout

entière.

IX

Dans le fiacre qui l'emportait vers l'avenue Friedland, au lendemain de

cette nuit d'agonie, Thérèse de Sauve ne prit aucune des précautions qui

lui étaient habituelles, comme de changer de voiture en route, de nouer

sur son visage une double voilette, d'épier au détour des rues, par la

petite vitre de derrière, si rien de suspect n'accompagnait sa promenade

clandestine. Toute cette craintive cachotterie de l'amour défendu lui

plaisait autrefois délicieusement, à cause d'Hubert. Assurer le mystère

de leur intrigue, n'était-ce pas en assurer la durée? Il s'agissait bien

de cela, maintenant! Elle tenait dans sa main non gantée une petite clef

d'or pendue à la chaînette d'un bracelet,--joli bijou de tendresse que

son amant avait fait arranger pour elle. Cette clef, qui ne quittait

jamais son poignet, servait à ouvrir la porte du rez-de-chaussée prêté

par Emmanuel Deroy, asile adoré des quelques journées où elle avait

vraiment vécu sa vie, oasis de rêve vers laquelle la malheureuse allait

à présent comme vers un cimetière. Il devait y avoir de l'orage dans la

journée, car l'atmosphère de ce matin d'automne était lourde et toute

chargée d'une sorte de torpeur électrique, dont l'influence exaspérait

encore ces nerfs malades de femme. Elle ne dit pas à son cocher, comme

elle faisait toujours, de pousser la voiture dans l'allée, car la maison

avait deux issues, et la porte cochère grande ouverte lui permettait

d'arriver avec le fiacre devant la porte même de l'appartement, sans

être vue du concierge dont la discrétion était d'ailleurs garantie par

les profits que rapportait la liaison de l'ami de son locataire. Tout le

long du chemin, elle avait fixé les yeux sur les moindres détails des

rues successivement traversées; elle les connaissait si bien, depuis les

enseignes des boutiques jusqu'à la physionomie des maisons, parce que

ces images étaient associées aux plus heureux souvenirs de son trop

court roman. Elle leur disait en pensée le même adieu funèbre qu'à son

bonheur. Elle aussi, en proie aux hallucinations de l'épouvante, elle ne

distinguait plus le possible du réel, elle ne doutait plus qu'Hubert ne

sût tout. Elle relisait le billet reçu la veille et dont tous les mots,

pour elle qui connaissait si bien le caractère du jeune homme,

trahissaient une profonde angoisse. D'où cette angoisse serait-elle

venue, sinon d'un évènement relatif à leur amour? Et de quel évènement,

sinon d'une révélation sur l'horrible tromperie, sur l'acte infâme

commis par elle, oui, par elle-même? Ah! s'il était quelque part une eau

lustrale pour se laver le sang et, avec lui, le souvenir de toutes les

fièvres mauvaises! Mais non; il continue de courir dans nos veines, ce

sang chargé de nos péchés les plus honteux. Il n'y a pas eu

d'interruption entre le battement de notre pouls à l'heure du remords et

son battement à l'heure de la faute. Et Thérèse sentait de nouveau

s'appuyer sur son visage les baisers de l'homme avec lequel elle avait

trahi Hubert. Elle les avait rendus, cependant, ces affreux baisers.

--«Ah! s'il m'interroge, comment trouver la force de lui mentir, et à

quoi bon?...» Cette phrase à laquelle aboutissaient depuis la veille

toutes ses méditations, elle se la disait encore à la minute où elle se

trouvait devant la porte, derrière laquelle allait sans doute se jouer

une des scènes les plus tragiques pour elle du drame de sa vie. Elle eut

du mal à glisser la petite clef d'or dans la serrure, tant ses doigts

tremblaient,--cette clef donnée pour être maniée avec d'autres

sentiments! Elle savait, à n'en pas douter, qu'au seul bruit de cette

clef tournant sur le pêne, Hubert serait là, derrière cette porte, à

l'attendre. Il était là, en effet, qui la reçut dans ses bras. Il sentit

ses lèvres toutes froides. Il la regarda, ainsi qu'il faisait chaque

fois, après l'avoir pressée contre lui. On eût dit qu'il voulait se

persuader de la vérité de sa présence. Ce premier baiser infligeait

toujours à Thérèse un spasme au coeur, et il lui fallait toute sa

crainte de déplaire à son ami pour se détacher de ses bras. Encore à ce

moment, et malgré les tortures de la nuit, elle tressaillit jusqu'au

fond de l'être, et comme un désir fou s'empara d'elle de griser Hubert

par tant de caresses qu'ils oubliassent tous deux, lui, ce qu'il avait à

demander, elle, ce qu'elle avait à répondre. Ce ne fut qu'un frisson,

pourtant, et qui tomba rien qu'à entendre la voix du jeune homme la

questionner avec anxiété. «Tu es malade?» disait-il. La voyant toute

pâlie, le tendre enfant se reprochait de l'avoir fait venir par cette

matinée, et devant cette évidente souffrance, il avait déjà oublié le

motif du rendez-vous. D'ailleurs, sa confiance dans l'issue de

l'entretien était telle, qu'il n'avait pas eu de reprise de ses soupçons

depuis la veille. «Tu es malade?» répéta-t-il en l'entraînant dans

l'autre pièce et la faisant s'asseoir sur un divan. Comme Emmanuel Deroy

avait été attaché à l'ambassade de Constantinople avant d'aller à

Londres, son appartement était tout garni d'étoffes d'Orient, et ce

grand divan, drapé de tapis, placé juste en face de la porte d'un petit

jardin, était particulièrement chéri d'Hubert et de Thérèse. Ils avaient

tant causé parmi ces coussins où reposaient leurs têtes unies, dans ces

minutes de l'intimité qui suivent les ivresses de l'amour,--intimité que

lui, du moins, préférait à ces ivresses; il avait beau aimer Thérèse

jusqu'à tout lui sacrifier, il n'en était pas moins demeuré catholique

au fond de sa conscience, et un obscur remords mêlait sa secrète

amertume à la douceur que lui versaient les baisers. Il pensait à sa

propre faute et surtout au péché qu'il faisait commettre à Thérèse; car,

dans la naïveté de son coeur, il s'imaginait l'avoir séduite. Elle

s'affaissa plutôt qu'elle ne s'assit sur ce profond divan, et il

commença de lui ôter sa voilette, son chapeau et son manteau. Elle le

laissait faire en lui souriant avec un attendrissement infini. Au sortir

de ses heures de tourmentante insomnie, c'était pour elle quelque chose

de si amer tout à la fois et de si pénétrant que l'impression de la

câlinerie du jeune homme! Elle le trouvait si affectueux, si

délicatement intime, si pareil à lui-même, qu'elle songea que, sans

doute, elle s'était trompée sur le sens du billet, et à la question sur

sa santé, afin de sortir d'incertitude tout de suite, elle répondit:

--«Non, je ne suis pas malade; mais le ton de ta dépêche était si

étrange qu'il m'a inquiétée.

--«Ma dépêche? reprit Hubert en lui serrant les mains, qu'elle avait

froides, pour les réchauffer. Ah! ce n'était pas la peine... Tiens,

maintenant je n'ose plus même t'avouer pourquoi je l'ai écrite.

--«Avoue tout de même, fit-elle avec une insistance déjà angoissée, car

l'embarras d'Hubert venait de lui rendre l'inquiétude dont elle avait

tant souffert.

--«On est si étrange! reprit le jeune homme en secouant la tête. On a

des heures où l'on doute malgré soi de ce que l'on sait le mieux... Mais

il faut d'abord que tu me pardonnes d'avance.

--«Te pardonner, dit-elle, mon ange! Ah! Je t'aime trop!... Te

pardonner?» répéta-t-elle; et ces syllabes, qu'elle entendait sa propre

voix prononcer, retentissaient dans sa conscience d'une façon presque

intolérable. Qu'elle aurait voulu en effet avoir à pardonner et non pas

à être pardonnée! «Mais quoi?...» interrogea-t-elle d'une voix plus

basse et qui révélait le recommencement de son trouble intérieur.

--«D'avoir pu me laisser troubler une minute par une infâme calomnie,

que des personnes qui haïssent notre amour m'ont rapportée sur ta vie à

Trouville... Mais qu'as-tu?...»--Cette phrase, et plus encore le son de

voix avec lequel elle avait été prononcée, était entrée dans le coeur de

Thérèse comme une lame. Peut-être si Hubert l'avait accueillie dès son

arrivée, par des paroles de soupçon, ainsi que les hommes savent en

inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les

preuves, aurait-elle trouvé dans son orgueil de femme l'énergie

d'affronter le soupçon et de nier. Mais il y avait dans toute l'attitude

du jeune homme, depuis le début de cette explication, cette sorte de

confiance tendre et candide qui impose la sincérité à toute âme demeurée

un peu noble; et malgré ses défaillances, Thérèse n'était pas née pour

les compromis des adultères, ni surtout pour les complications des

trahisons. Elle était de ces créatures capables de grands mouvements de

conscience, de soudains reflux de générosité, qui, descendues à un

certain degré, disent: «C'est assez d'abjection» et préfèrent se perdre

tout à fait que de s'abaisser davantage. Les remords des dernières

semaines l'avaient d'ailleurs amenée à cet état de sensibilité

souffrante qui pousse aux actes les plus déraisonnables, pourvu que ces

actes fassent finir la souffrance. Et puis, l'énervement de la nuit

d'insomnie, augmenté encore par le malaise du jour orageux, lui rendait

aussi impossible de dissimuler ses émotions qu'il l'est à un soldat,

frappé de panique, de dissimuler sa peur. En ce moment, son visage était

à la lettre bouleversé par l'effet de ce qu'elle venait d'écouter, et

par l'attente de ce que son bourreau inconscient allait dire. Il y eut

une minute d'un silence plus que pénible pour tous les deux. Le jeune

homme, assis sur le divan à côté de sa maîtresse, la regardait, avec ses

paupières baissées, sa bouche entr'ouverte, sa face de morte. L'excès de

ce trouble avait quelque chose de si étonnamment significatif, que tous

les soupçons, soulevés et chassés la veille, se réveillèrent à la fois

dans la pensée de l'enfant. Il vit soudain devant lui des gouffres, dans

l'éclair d'une de ces intuitions instantanées qui nous illuminent

parfois tout le cerveau, à des heures d'émotion suprême.

--«Thérèse! cria-t-il, épouvanté de sa propre vision et de l'horreur

subite qui l'envahissait. Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas

possible...

--«Quoi? fit-elle encore; parlez, je vous répondrai.»

Cruelle Énigme · 第 7 / 10 段