comme je vous défendrais, contre d'odieuses calomnies... D'ailleurs,
ajouta-t-il en regardant fixement son parrain, si vous refusez de
répondre à ma question, je vous donne ma parole d'honneur que d'ici à
deux jours j'aurai trouvé ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les
coquineries de ces calomnies-là et que j'aurai une affaire avec lui sans
qu'aucun nom de femme soit prononcé.
Le général, voyant l'état de surexcitation où se trouvait Hubert, et ne
sachant par quelles paroles combattre une fureur qu'il n'avait pas
prévue, car elle était fondée sur la plus absolue incrédulité, se dit en
lui-même que Mme Liauran seule possédait le pouvoir de calmer son fils.
--«Je t'ai dit ce que j'avais à te dire, reprit-il mélancoliquement; si
tu veux en savoir davantage, demande à ta mère...
--«Ma mère? fit le jeune homme avec violence, j'aurais dû m'en douter.
Hé bien! j'y vais.» Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit
salon de la rue Vaneau, où Mme Liauran se tenait seule, à cette minute.
Elle attendait son fils, en effet, mais dans une mortelle angoisse. Elle
savait que c'était l'instant de son explication avec Scilly, et l'issue
l'en épouvantait maintenant. La vue de la physionomie d'Hubert redoubla
encore ses craintes. Il était livide, avec un cercle de bistre sous les
yeux, et Marie-Alice ressentit aussitôt le contre-coup de cette émotion
visible.
--«Je viens de chez mon parrain, ma mère, commença le jeune homme, et il
m'a dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m'a peiné
davantage encore, c'est qu'il a prétendu tenir de vous les calomnies
qu'il m'a répétées sur le compte d'une personne que vous pouvez ne pas
aimer... Mais je ne vous reconnais pas le droit de la flétrir auprès de
moi, pour qui elle a toujours été parfaite...
--«Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, dit Mme Liauran, tu me fais
si mal. C'est comme si tu m'enfonçais un couteau ici...»; elle montrait
son sein. Ah! ce n'était pas la voix seule d'Hubert, cette voix brève et
dure, qui la torturait, c'était par-dessus tout, et une fois de plus,
l'évidence du sentiment qui l'attachait à Mme de Sauve. «Entre elle et
moi, songeait-elle, il la choisirait.» Sa douleur eut aussitôt pour
résultat de raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui était
cette femme; elle trouva dans ce mouvement d'aversion la force de
continuer l'entretien: «Tu as perdu le sentiment de notre intérieur, mon
enfant, fit-elle d'un ton plus calme; tu ne comprends plus quelle
tendresse nous attache à toi, et quels devoirs elle nous impose.
--«Étranges devoirs, s'ils consistent à vous faire l'écho de bruits
avilissants pour quelqu'un dont le seul tort est de m'avoir inspiré une
affection profonde.
--«Non, dit Mme Liauran, qui s'exaltait à son tour; il ne s'agit pas de
reprendre une discussion qui déjà nous a mis l'un en face de l'autre
comme pour un duel», et en ce moment le regard du fils et celui de la
mère se croisaient comme deux lames d'épées. «Il s'agit de ceci: que tu
aimes une créature indigne de toi, et que moi, ta mère, je te l'ai fait
dire et je te le redis.
--«Et moi, votre fils, je vous réponds...», et il eut le mot de mensonge
sur la bouche; puis, comme effrayé de ce qu'il allait dire... «que vous
vous trompez, ma mère. Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton,
ajouta-t-il en lui prenant la main qu'il baisa; je ne suis pas maître de
moi...
--«Écoute, mon enfant, dit Marie-Alice dans les yeux de laquelle la
douceur inattendue de ce geste fit courir des larmes, je ne peux pas
entrer avec toi dans tout ce triste détail»; elle lui touchait les
cheveux en ce moment comme aux jours où il était petit: «Va trouver ton
cousin George. Il te répétera tout ce qu'il nous a raconté. Car c'est
lui qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous prévenir. Mais retiens
ce que ta mère te dit maintenant. Je crois à la double vue du coeur. Je
n'aurais pas haï cette femme comme j'ai fait dès les premiers jours, si
elle ne devait pas t'être fatale. Allons, adieu, mon enfant.
Embrasse-moi», dit-elle avec un accent brisé.--Comprenait-elle que
depuis cette heure les baisers de son fils ne seraient plus jamais pour
elle ce qu'ils avaient été?
Hubert s'élança de l'appartement, sauta dans un fiacre et donna au
cocher l'adresse du club où il espérait trouver George,--un petit cercle
très aristocratique situé rue du Cirque. Mais tandis que cet homme,
stimulé par la promesse d'un fort pourboire, fouettait son cheval, le
malheureux enfant commençait à réfléchir sur le coup si entièrement
inattendu qui venait de le frapper. Le caractère de la race d'action de
laquelle il était se manifesta par une reprise de possession de
lui-même. Il écarta dès l'abord toute idée d'une invention calomnieuse
de la part de sa mère et de son parrain. Que ces deux êtres détestassent
Thérèse, il le savait. Qu'ils fussent capables d'oser beaucoup pour le
détacher d'elle, il venait d'en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le
comte pouvaient tout oser, tout, excepté mentir.--Ils croyaient donc à
ce qu'ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de George Liauran,
lequel avait colporté un des mille bruits infâmes de Paris; mais dans
quel but? L'esprit d'Hubert, en ce moment, n'admettait pas qu'il y eût
un atome de vérité dans l'histoire des relations de sa maîtresse et d'un
autre homme. Il ne s'attarda pas à discuter le fait en lui-même, il
pensa uniquement au personnage de la bouche de qui venait le récit. A
quel mobile avait donc obéi ce cousin auquel il allait maintenant
demander une explication? Il le vit en imagination avec son visage
mince, sa barbe en pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette
vision suscita en lui un singulier sentiment de malaise qui était, sans
qu'il s'en doutât, l'oeuvre de Mme de Sauve. Jamais George n'avait
jusqu'ici parlé d'elle à Hubert d'une manière qui comportât une allusion
ou une moquerie. Mais les femmes ont un sûr instinct de défiance, et
celle-ci s'était rendu compte, dès les premiers temps, que son amour
était nécessairement antipathique au cousin d'Hubert. Elle devinait
qu'il voyait seulement une fantaisie de femme blasée, là où elle voyait,
elle, une religion. Une femme pardonne des médisances précises plutôt
encore qu'elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d'elle, et elle
comprenait que le simple accent de la voix de George prononçant son nom
était en désaccord absolu avec les sentiments qu'elle souhaitait
inspirer à Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé, et
George pouvait connaître ce passé. Un frisson la parcourait tout entière
à cette seule idée. Pour ces diverses raisons, elle avait employé sa
plus fine et sa plus secrète diplomatie à détacher les deux cousins l'un
de l'autre. Ce travail portait aujourd'hui ses fruits, et c'était la
cause qui inspirait à Hubert une invincible défiance, tandis que le
fiacre l'emportait vers le cercle de la rue du Cirque. «Par quel moyen,
songeait-il, questionner George? Je ne peux cependant lui dire: Je suis
l'amant de Mme de Sauve, vous l'avez accusée de m'avoir trompé,
prouvez-le-moi...» L'impossibilité morale d'un tel entretien était
devenue, à la minute où la voiture s'arrêta devant le cercle, une
impossibilité physique. Hubert se dit: «Après tout, je suis bien enfant
de m'occuper de ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran». Il
renvoya son fiacre, et, au lieu d'entrer au club, il marcha dans la
direction des Champs-Elysées.
Ce qui constitue l'essence merveilleuse de l'amour et son charme unique,
c'est qu'il ramasse comme en un faisceau et fait vibrer à l'unisson les
trois êtres qui sont en nous, celui de pensée, celui de sentiment et
celui d'instinct,--le cerveau, le coeur et toute la chair. Mais c'est
aussi cet unisson qui est sa terrible infirmité. Il demeure sans défense
contre l'envahissement de l'imagination physique, et cette faiblesse
apparaît surtout dans la naissance de la jalousie. Ainsi s'explique la
monstrueuse facilité avec laquelle le soupçon surgit dans l'âme de
l'homme qui se sait le plus aimé, si un détail quelconque fait se former
devant les yeux de son esprit un tableau où il voit sa maîtresse le
trompant. Sans doute, l'amoureux ne croit pas à la vérité de ce tableau,
et il ne peut pas non plus l'oublier entièrement, et il en souffre,
jusqu'à ce qu'une preuve vienne rendre cette image de tous points
absurde. Mais comme il entre dans la formation de ce tableau une grande
part de vie physique, plus la preuve sera matérielle, plus la guérison
sera complète. C'est exactement ce qui arrive à celui qui se réveille
d'un cauchemar, lorsque l'assaut des sensations environnantes vient
dissiper le mirage torturant qui l'hallucinait dans son sommeil. Certes,
Hubert Liauran, depuis une année qu'il aimait Thérèse de Sauve, n'avait
jamais eu un doute, même d'une minute, sur cet amour, dont, par une
délicatesse qui se trouvait être de la prudence, il n'avait jamais parlé
à personne; et encore maintenant, après les accusations formulées contre
elle par le comte Scilly et Mme Liauran, il ne la croyait pas capable
d'une trahison. Cependant ces accusations emportaient avec elles une
réalité possible, et tandis qu'il remontait vers l'Arc-de-Triomphe,
voici que le souvenir des phrases prononcées par son parrain et sa mère
évoqua en lui le spectacle de Thérèse s'abandonnant à un autre homme. Ce
ne fut qu'un éclair, et à peine cette vision de hideur eut-elle frappé
l'esprit d'Hubert, qu'elle détermina une réaction. Par un violent
effort, il chassa cette image, qui s'effaça pour quelques minutes, puis
reparut, accompagnée cette fois de tout un cortège d'idées probatrices.
Hubert se rappela soudain que, durant le voyage à Trouville, et d'un
jour à l'autre, plusieurs lettres de sa maîtresse s'étaient trouvées
écrites d'une écriture un peu changée. Il semblait qu'elle se fût mise à
sa table en toute hâte, pour s'acquitter de sa douce corvée d'amour
comme d'une tâche précipitamment accomplie. Hubert avait été peiné de ce
petit changement momentané, puis il s'était reproché comme une
ingratitude cette tendre susceptibilité de coeur. Oui, mais n'était-ce
pas aussitôt après cette courte période des lettres négligées que
Thérèse avait quitté Trouville, sous le prétexte que l'air de la mer ne
lui valait rien? Ce départ avait été décidé en vingt-quatre heures.
Hubert ressentait encore le mouvement de joie étonnée que lui avait
procuré ce retour subit. Il ne s'attendait pas à voir sa maîtresse
rentrer à Paris avant le mois d'octobre, et il la retrouvait dans la
première semaine de septembre. Cette joie d'alors se transformait
rétrospectivement en une vague inquiétude. Est-ce qu'il n'y avait aucun
rapport entre le trouble évident des lettres écrites avant ce départ, ce
départ même, et l'abominable action dont Thérèse avait été accusée? Mais
c'était une infamie à lui que d'admettre, même en imagination, des idées
pareilles. Il rejeta sa tête en arrière, ferma ses yeux, plissa son
front, et réunissant toute son énergie d'âme, il put encore une fois
chasser le soupçon.
Il était maintenant dans la plus haute partie de l'avenue. Il se sentit
tellement las, qu'il fit une action pour lui extraordinaire. Il chercha
un café où il pût s'arrêter et se reposer. Il avisa une petite taverne
anglaise perdue dans ce coin du Paris élégant pour l'usage des cochers
et des bookmakers. Il y entra. Deux hommes à face rouge, à forte
encolure, et que l'on devinait devoir sentir l'écurie, se tenaient
debout devant le comptoir. Par cette fin d'une après-midi d'automne,
l'ombre envahissait sinistrement ce coin désert. En face du bar courait
une banquette vide, et une longue table de bois était chargée d'un
numéro de journal anglais à plusieurs feuilles. Hubert s'assit là et se
laissa servir un verre de vin de Porto, qu'il but machinalement, et qui
eut, sur ses nerfs tendus, un effet d'excitation nouvelle. La vision lui
revint pour la troisième fois, accompagnée d'un nombre d'idées plus
grand encore qui, d'elles-mêmes, se classaient en un corps de
raisonnement. Thérèse était donc revenue à Paris, si vite, et elle
s'était rendue à l'un de leurs rendez-vous clandestins. Pourquoi donc
avait-elle eu, entre ses bras même, un si violent accès de sanglots?
Elle était souvent mélancolique dans la volupté. Les ivresses de l'amour
aboutissaient d'ordinaire en elle à l'attendrissement triste. Mais qu'il
y avait loin de son habituelle et rêveuse langueur à cette frénésie de
désespoir! Hubert en était demeuré comme épouvanté, puis elle lui avait
répondu: «Il y avait si longtemps que je n'avais goûté tes baisers. Ils
me sont si doux qu'ils me font mal. Mais c'est un cher mal...»
avait-elle ajouté en l'attirant sur son coeur et le berçant entre ses
bras. Ce désespoir ne s'était pourtant dissipé entièrement, ni le
lendemain, ni durant les semaines suivantes, qu'elle avait passées dans
une maison de campagne des environs de Paris chez une de ses amies
qu'Hubert connaissait. Il était allé l'y voir, et il l'avait trouvée
plus silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle était
revenue à Paris dans le même état, le visage un peu altéré; mais il
avait attribué ce changement à un malaise physique. Une subite et
nouvelle association d'idées lui faisait se dire maintenant: «Si c'était
un remords?... Quel remords?... Mais de cette infamie!...» Il se leva,
sortit du café, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothèse.
«Insensé que je suis, pensa-t-il. Si elle m'avait trompé, c'est qu'elle
ne m'aimerait pas, et quel motif aurait-elle alors de me mentir?...»
Cette objection qui lui parut irréfutable chassa le soupçon pour
quelques minutes. Puis le soupçon revint, comme il revient toujours.
«Mais qui est ce comte de La Croix-Firmin? M'en a-t-elle jamais parlé?»
se demanda-t-il. En fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put
trouver que ce nom eût jamais été prononcé par elle... Si, cependant...
Il aperçut soudain, et dans un coin perdu de sa mémoire, les syllabes de
ce nom haï déjà. Il les avait vues imprimées dans un article de journal
sur les fêtes de Trouville. C'était dans une feuille du boulevard,
certainement, et dans une série où il avait remarqué aussi le nom de sa
maîtresse. Par quel hasard ce petit fait, insignifiant en lui-même,
revenait-il le tourmenter à ce moment? Il douta de son exactitude, et
prit une voiture pour aller jusqu'aux bureaux du seul journal qu'il lût
d'habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur
l'entrefilet, dont il se souvenait sans doute parce qu'il l'avait lu
plusieurs fois à cause de Thérèse. C'était le compte rendu d'une _garden
party_, organisée chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela prouvait
seulement que ce M. de La Croix-Firmin eût été présenté à Mme de Sauve?
«Ah! s'écria le pauvre enfant à la suite de ces meurtrières réflexions,
est-ce que je vais devenir jaloux?» Cela lui représentait une idée
insupportable, car rien, plus que la défiance, n'était contraire à la
loyauté innée de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la chaude
tendresse que son amie lui avait prodiguée depuis le premier jour, et,
comme il avait dès lors pris l'habitude douce de lui ouvrir tout son
coeur, il se dit qu'il avait un moyen assuré d'éloigner pour toujours
cette mauvaise vision. Il fallait simplement voir Thérèse et tout lui
dire. D'abord, c'était la prévenir d'une calomnie à laquelle elle avait
à couper court aussitôt. Puis il sentait qu'un seul mot sorti de la
bouche de cette femme dissiperait immédiatement jusqu'à l'ombre de
l'inquiétude dans sa pensée. Il entra dans un bureau de poste et
griffonna sur le papier bleu d'une petite dépêche pneumatique: «_Mardi,
cinq heures_,--l'ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des
méchants lui ont parlé d'elle en lui faisant mal. A qui dire tout cela
sinon à la chère confidente de toute douleur et de tout bonheur?
Peut-elle venir demain où elle sait, à dix heures dans la matinée?
Qu'elle le puisse et elle sera plus aimée encore, s'il est possible, de
son H. L., qui signifie par cette fin d'après-midi: Horrible Lassitude.»
C'est sur ce ton d'enfantillage tendre qu'il lui écrivait, avec la
mignardise de mots où la passion dissimule souvent sa violence native.
Il glissa la fine dépêche dans la boîte, et fut étonné de se sentir
redevenu presque paisible. Il avait agi, et la présence du réel avait
chassé la vision.
VIII
Au moment où Thérèse de Sauve reçut la dépêche d'Hubert, elle se
préparait à s'habiller pour sortir et dîner en ville. Elle décommanda
aussitôt sa voiture, et elle écrivit un mot en hâte pour mettre son
absence sur le compte d'une migraine. Elle venait, à la lecture des
simples phrases de ce billet bleu, d'être prise d'une sueur glacée et
d'un tremblement. Elle consigna sa porte et s'accroupit sur une chaise
basse, la tête dans ses mains, devant le feu de la cheminée de sa
chambre à coucher. Depuis son retour de Trouville, elle vivait dans une
continuelle angoisse, et ce qu'elle redoutait à l'égal de la mort était
arrivé. Pour que son ami tant aimé, qu'elle avait quitté à deux heures
si parfaitement tranquille et joyeux, fût tombé dans l'état d'esprit
qu'elle pressentait derrière l'enfantillage gracieux de son billet, il
fallait qu'une catastrophe fût survenue. Quelle catastrophe? Thérèse le
devinait trop. On n'avait pas menti à George Liauran. Pendant le séjour
de la malheureuse femme aux bains de mer, il s'était joué dans sa vie un
de ces drames secrets d'infidélité comme il s'en joue en effet beaucoup
dans la vie des femmes qui sont une fois sorties du droit chemin. Mais
nos actions, si coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la
mesure de notre âme. Il y avait dans la nature de Mme de Sauve des
portions très hautes à côté de portions très basses, un mélange
singulier de corruption et de noblesse. Elle pouvait bien commettre des
fautes abominables, mais se les pardonner, comme c'est l'habitude
heureuse de la plupart des femmes de ce genre, elle ne le pouvait pas,
et maintenant moins que jamais, après ce qu'avait représenté dans sa vie
cette passion de plusieurs mois pour Hubert.
Ah! sa vie! sa vie! C'est elle que Thérèse de Sauve apercevait dans les
flammes tremblantes de la cheminée, par cette fin d'une journée
d'automne, le coeur bourrelé d'appréhensions. Tout le poids des erreurs
anciennes, des criminelles erreurs, lui retombait maintenant sur le
coeur, et elle se souvenait de l'état de morne agonie où elle se
trouvait lorsqu'elle avait rencontré Hubert. Thérèse de Sauve avait été
douée par la nature des dispositions qui sont les plus funestes à une
femme dans la société moderne, à moins qu'elle ne se marie dans des
conditions rares, ou bien que la maternité ne la sauve d'elle-même en
brisant les énergies de sa vitalité physique et en accaparant les
ardeurs de sa vitalité morale. Elle avait le coeur romanesque, et son
tempérament faisait d'elle une créature passionnée, c'est-à-dire qu'elle
nourrissait tout à la fois des rêveries de sentiments et d'invincibles
appétits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre rencontrent,
au début de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins
de leur être, c'est entre elles et cet homme de ces fêtes mystérieuses
de l'amour comme les poètes en conçoivent sans jamais les étreindre.
Lorsque leur destinée veut qu'elles soient livrées, ainsi que l'avait
été Thérèse à son mari, à un homme qui les traite dès l'abord en
courtisanes et les initie, en fait et en pensée, à toute la science du
plaisir, sans avoir assez de poésie pour contenter l'autre moitié de
leur âme, ces femmes-là deviennent nécessairement des curieuses,
capables de tomber dans les pires expériences,--et alors leur stérilité
même devient un bonheur, car du moins elles ne transmettent pas cette
flamme de vie sentimentale et sensuelle qu'elles ont d'ordinaire héritée
de la faute d'une mère. C'était de sa mère, en effet, misérable créature
conduite par l'ennui et l'abandon, toute froide qu'elle fût, à de
coupables égarements, que Thérèse tenait son imagination rêveuse, tandis
qu'il coulait dans ses veines le sang brûlant de son vrai père, le beau
comte Branciforte. Avec cela, cette enfant d'un libertin et d'une
affolée avait été élevée sans principes religieux ni frein d'aucune
sorte, par Adolphe Lussac, homme très immoral que les vivacités de la
petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d'elle la
convive de bien des dîners où elle entendait tout ce qu'elle n'aurait
pas dû entendre, où elle devinait tout ce qu'elle aurait dû ignorer. Qui
calculera la part d'influence attribuable, dans les chutes d'une femme
de vingt-cinq ans, aux discours écoutés ou surpris par la fillette en
robe courte?