l'âme passionnée se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la
vie était tout entière concentrée sur son enfant, chaque heure
maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était impossible
de ne pas se livrer sans cesse à cette inquisition du petit détail dont
les plus nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau
brimborion de jeune homme que son fils portait, et elle se demandait
s'il ne s'y rattachait pas quelque souvenir de son coupable amour. Il
avait ainsi au petit doigt une alliance d'or qu'elle ne lui connaissait
point. Ah! ce qu'elle aurait donné pour savoir s'il y avait une date et
des mots gravés à l'intérieur! Il lui arrivait, lorsqu'elle
l'embrassait, de respirer sur lui un parfum dont elle ne connaissait pas
le nom, et qui était certainement celui qu'employait sa maîtresse.
Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d'une finesse
pénétrante et voluptueuse, c'était comme si une main lui eût
physiquement serré le coeur. Enfin, au degré de passion où elle était
montée, tout devait faire et faisait blessure. Si elle constatait qu'il
avait les yeux battus, le teint pâli, elle disait à sa mère: «Elle me le
tuera.» Ç'avait toujours été l'habitude, dans cette maison de moeurs
simples, que les lettres fussent remises en mains propres à Mme Liauran,
qui les distribuait ensuite à chacun. Hubert n'avait pas osé demander à
Firmin, le concierge, de faire infraction pour lui à cette règle.
N'aurait-ce pas été mettre ce domestique dans le secret des
dissentiments qui le séparaient de sa mère? Or, sa maîtresse et lui
s'écrivaient tous les jours, qu'ils se fussent ou non rencontrés déjà,
par cette prodigalité de coeur des nouveaux amants qui ne savent de
quelle manière se donner l'un à l'autre davantage. Hubert parvenait
souvent à éviter que sa mère ne vît ces lettres, en convenant bien
exactement de l'heure où Thérèse mettrait son billet à la poste, et il
se hâtait de descendre de chez lui à temps pour prendre le courrier
lui-même des mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait
inexactement, et il fallait qu'elle passât par Mme Liauran. Cette
dernière ne s'y trompait jamais. Elle reconnaissait l'écriture, pour
elle la plus haïssable qui fût au monde. Souvent encore Thérèse
envoyait, au lieu d'une lettre, une de ces petites dépêches bleues qui
vont si vite, et la sensation que ce papier avait été manié, une heure
auparavant, par les mains de la maîtresse de son fils, était intolérable
à la pauvre femme. Afin d'éviter à Hubert des ruses déshonorantes, et à
elle-même une si horrible palpitation du coeur, elle prit le parti de
donner l'ordre que les lettres de son fils lui fussent données
directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu'elle eût de la
réalité des relations du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une
source de nouvelles espérances, par suite de nouvelles désillusions. Au
mois de juillet, Hubert ayant cessé de sortir le soir, elle s'imagina
qu'ils étaient brouillés; puis George Liauran, qu'elle avait pris pour
confident de ses inquiétudes, parce qu'elle savait qu'il connaissait
Thérèse, lui apprit qu'elle était partie pour Trouville, et cette
déception lui fut un coup de plus. C'est le privilège et le fléau des
organismes où les nerfs prédominent, que les douleurs, au lieu de
s'assoupir par l'accoutumance, s'exagèrent et s'exaspèrent
infatigablement. Les plus menus détails renferment en eux un infini de
chagrin, comme une goutte d'eau l'infini du ciel.
VI
Des quelques personnes qui composaient l'intimité de la rue Vaneau,
celle qui s'inquiétait le plus des chagrins de Marie-Alice était
précisément George Liauran, parce qu'il était aussi celui auquel cette
femme montrait le plus complètement sa peine. Elle comprenait qu'il
était le seul à pouvoir un jour la servir. A chaque visite nouvelle, il
mesurait le ravage produit chez elle par l'idée fixe. Ses traits
s'atténuaient, ses joues se creusaient, son teint se plombait, ses
cheveux, demeurés si noirs jusque-là, blanchissaient par touffes. Il
arrivait parfois à George d'aller dans le monde au sortir d'une de ces
visites et d'y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le
même cercle que Mme de Sauve, élégant, joli, les yeux brillants, la
bouche heureuse. Ce contraste soulevait dans cet homme d'étranges
sentiments, tout mélangés de bien et de mal. D'une part, en effet,
George aimait beaucoup Marie-Alice, et d'une affection qui avait été
autrefois très romanesque, durant les premiers jours de leur jeunesse à
tous deux. D'autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant
Hubert et de Thérèse, l'irritait, sans qu'il comprît bien pourquoi,
d'une colère nerveuse. Il éprouvait à l'égard de son cousin,
l'invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de
moins de cinquante professent pour les très jeunes gens qu'ils voient se
pousser dans le monde, et, en définitive, prendre leur place. Et puis,
il était de ces viveurs finissants qui haïssent l'amour, soit qu'ils en
aient trop souffert, soit qu'ils le regrettent trop. Cette haine de
l'amour se compliquait d'un entier mépris pour les femmes qui commettent
des fautes, et il soupçonnait Thérèse d'avoir eu déjà deux intrigues;
l'une avec un jeune député du nom de Frédéric Luzel, l'autre avec un
écrivain célèbre, Alfred Fanières. Il était de ceux qui jugent d'une
femme par ses amants,--ce en quoi il avait tort, car les raisons pour
lesquelles une pauvre créature se donne sont le plus souvent
personnelles, étrangères à la nature et au caractère de celui qui fait
l'occasion de cet abandon. Or, Frédéric Luzel cachait sous sa grande
franchise de manières une brutalité complète, et Alfred Fanières était
un assez joli garçon aux manières fines, dont la câlinerie dissimulait à
peine le féroce égoïsme de l'artiste adroit, pour lequel tout n'est
qu'un moyen de parvenir, depuis ses habiletés de prosateur jusqu'à ses
succès d'alcôve. C'était sur le germe de corruption déposé dans le coeur
de Thérèse par ces deux personnages que George comptait secrètement
lorsqu'il imaginait une fin probable à la liaison d'Hubert. Il se disait
que Mme de Sauve avait dû contracter auprès de ces deux hommes, dont il
connaissait le cynisme et les moeurs, des habitudes de plaisir et des
exigences de sensations. Il calculait que la pureté d'Hubert devait un
jour la laisser inassouvie,--et, ce jour-là, il était presque
immanquable qu'elle le trompât. «Après tout, se disait-il, cela lui fera
de la peine, mais il apprendra la vie.» George Liauran, pareil sur ce
point aux trois quarts des personnes de son âge et de son monde, était
persuadé qu'un jeune homme doit se former, le plus tôt possible, une
philosophie pratique, c'est-à-dire, suivant les vieilles formules
misanthropiques, peu croire à l'amitié, considérer la plupart des femmes
comme des coquines, et interpréter par l'intérêt, avoué ou déguisé,
toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n'a pas beaucoup plus
d'originalité que cela. Le malheur veut qu'il ait presque toujours
raison.
Telles étaient les dispositions du cousin de Mme Liauran, à l'endroit du
sentiment d'Hubert et de Thérèse, lorsqu'il lui arriva, au mois
d'octobre de cette même année, de se trouver dans un cabinet particulier
du café Anglais, en train de dîner avec cinq autres personnes. Le repas
avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l'on bavardait,
entre hommes, le café servi, les cigares allumés; et voici le bout de
dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des
convives,--cela au moment où lui-même venait de causer avec son voisin
de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui échappa
d'abord:
--«Nous les voyions, disait le conteur, de la chambre d'en haut du
chalet d'Arthur, celle qui lui sert d'atelier, en regardant avec la
longue-vue, comme si nous avions été à trois mètres. Elle entra, en
effet, comme on nous avait dit qu'elle avait fait la veille; à peine
entrée, il lui donna un baiser, mais un de ces baisers!...» et il fit
claquer ses lèvres en humant une dernière goutte de liqueur restée au
fond de son verre.
--«Qui? Il? demanda George Liauran.
--«La Croix-Firmin.
--«Et qui? Elle?
--«Mme de Sauve.
--«Par exemple, se dit George en lui-même, voilà qui est singulier et
qui valait la peine d'accepter l'invitation de cet imbécile.
Et ce pensant, il regardait l'amphitryon, élégant de bas étage, qui
exultait de joie de traiter quelques hommes de club très à la mode.
--«Nous nous attendions à mieux, continuait l'autre, mais elle voulut
absolument baisser les rideaux... Ce que nous avons taquiné Ludovic sur
son teint fatigué, le soir!... On n'a parlé que de cela entre Trouville
et Deauville pendant une semaine. Elle s'en est doutée, car elle est
partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu'elle n'en sera pas
moins reçue partout cet hiver... La société devient d'une tolérance...
--«De maison...» fit l'interlocuteur; et les propos continuèrent
d'aller, les cigares de se consumer, le kummel et la fine champagne de
remplir les petits verres, et ces moralistes de juger la vie. Le jeune
homme qui avait raconté au cours de la conversation l'anecdote
scandaleuse sur Mme de Sauve, était un garçon d'environ trente ans,
pâle, mince, déjà usé, très aimable d'ailleurs, et du nombre de ceux
dont le nom attire universellement l'épithète de «brave garçon». De
fait, il se serait brûlé la cervelle plutôt que de ne pas payer une
dette de jeu dans le délai fixé. Il n'avait jamais refusé une affaire
d'honneur, et ses amis pouvaient compter sur lui pour une démarche, même
difficile, ou un service d'argent, même considérable. Mais dire ce que
l'on sait des intrigues d'une femme du monde, après boire, où en
serait-on, s'il fallait s'interdire ce sujet de causerie, ainsi que les
hypothèses sur le secret de la naissance des enfants adultérins?
Peut-être même le bavard qui avait ainsi affirmé, comme témoin oculaire,
les légèretés de Thérèse de Sauve, aurait-il versé de réelles larmes de
chagrin s'il avait su que son discours servirait d'arme contre le
bonheur de la jeune femme. C'est un inépuisable sujet de mélancolie pour
celui qui va dans le monde sans se pervertir le coeur, que de voir
comment les férocités s'y accomplissent parfois avec une entière
sécurité de conscience. Mais d'ailleurs, est-ce que George Liauran
n'aurait pas appris de quelqu'autre source tous les détails que
l'indiscrétion de son compagnon de table venait de lui révéler si
soudainement et avec cette indiscutable précision? A vrai dire, il ne
s'en étonna pas une minute. Il se répéta bien deux ou trois fois, en
rentrant chez lui: «Pauvre Hubert!» mais il éprouvait secrètement le
vilain et irrésistible chatouillement d'égoïsme que procure neuf fois
sur dix la vision du malheur d'autrui. Ses pronostics ne se
trouvaient-ils pas vérifiés? Et cela aussi n'allait pas sans une
certaine douceur. La misanthropie vulgaire a beaucoup de ces
satisfactions, lesquelles endurcissent le coeur qui les éprouve. On
finit, lorsqu'on méprise l'humanité d'un mépris sans nuance, par
s'applaudir de sa misère, au lieu d'en saigner. Quant au doute, il ne
l'admit pas une minute, surtout en se rappelant ce qu'il savait de
Ludovic de La Croix-Firmin. C'était une espèce de fat, qui pouvait, à la
réflexion, paraître dépourvu de toute supériorité; mais il plaisait aux
femmes par ces motifs mystérieux que nous ne comprenons pas plus, nous
autres hommes, que les femmes ne comprennent le secret de la puissance
sur nous de quelques-unes d'entre elles. Il est probable qu'il entre
dans ces motifs beaucoup de cette bestialité toujours présente au fond
de nos relations de personne à personne. La Croix-Firmin avait
vingt-sept ans, l'âge de la pleine vigueur, des cheveux blonds et tirant
sur le roux, avec des yeux bleus dans un teint clair, et des dents qui
luisaient à chacun de ses sourires, toutes blanches entre des lèvres
très fraîches. Quand il souriait ainsi, avec son menton creusé d'une
fossette, avec son nez carré, avec les boucles frisées de sa chevelure,
il rappelait ce type, immortel à travers les races, du visage du Faune,
où les anciens ont incarné la sensualité heureuse. Ce qui achevait de
lui donner ce caractère de charme physique auquel il devait d'avoir
inspiré beaucoup de fantaisies, c'était une souplesse de mouvements
particulière aux êtres chez lesquels la force vitale est très complète.
Il était de moyenne taille, mais athlétique. Quoiqu'il fût parfaitement
ignorant et d'une intelligence très médiocre, il possédait le don qui
fait d'un homme ainsi bâti un personnage dangereux; il avait, à un rare
degré, ce tact et ce flair qui révèlent la minute où l'on peut oser,
celle où la femme, créature en rapides passages, en fugitives émotions,
appartient au libertin qui la devine. La Croix-Firmin avait donc eu
beaucoup d'aventures, et, quoique sa naissance et sa fortune dussent
faire de lui un parfait gentleman, il les racontait volontiers; ces
indiscrétions, au lieu de le perdre, lui servaient, si l'on peut dire,
de réclame. En dépit de ses légers discours et de sa fatuité, ce jeune
homme n'avait pour ennemie aucune des femmes qui s'étaient compromises
pour lui, peut-être parce qu'il ne représentait à leur mémoire que de la
sensation heureuse,--c'est l'étoffe des meilleurs souvenirs, disent les
cyniques, et pour les âmes sans hauteur, quoi de plus vrai?
Ce fut précisément sur l'indiscrétion de La Croix-Firmin que George
compta pour réunir quelques preuves nouvelles à l'appui du fait qu'il
avait appris dans le dîner du café Anglais. En sa qualité de vieux
garçon, il avait l'imagination triste et prévoyait plutôt la mauvaise
fortune que la bonne. Par suite, il s'était habitué depuis longtemps à y
voir clair dans les dessous du monde social. Il savait l'art d'aller à
la chasse de la vérité secrète, et il excellait à ramasser en un corps
les propos épars qui flottent dans l'atmosphère des conversations de
Paris. Dans la circonstance, il n'était pas besoin de tant d'efforts. Il
s'agissait uniquement de trouver de quoi corroborer un détail par
lui-même indiscutable. Quelques visites à des femmes du monde qui
avaient passé la saison à Trouville, et une seule à une femme du
demi-monde, Ella Virieux, maîtresse en titre du meilleur camarade de La
Croix-Firmin, suffirent à cette enquête. Il était bien certain que
Ludovic avait été l'amant de Mme de Sauve, et cela de notoriété
publique, ainsi que de son propre aveu, à lui, aux bains de mer. Un
départ hâtif avait seul préservé Thérèse d'une avanie inévitable, et
maintenant que l'existence parisienne recommençait, dix scandales
nouveaux faisaient déjà oublier ce scandale d'été, destiné à devenir
douteux comme tant d'autres. George Liauran y aperçut un sûr moyen de
rompre enfin la liaison d'Hubert et de Thérèse. Il suffisait pour cela
de prévenir Marie-Alice. Il eut bien une minute d'hésitation, car enfin
il se mêlait d'une histoire qui ne le regardait en rien; mais le fond
inavoué de haine qu'il cachait en lui, à l'égard des deux amants,
l'emporta sur ce scrupule de délicatesse, et aussi le réel désir de
délivrer d'un chagrin mortel une femme qu'il chérissait. Le soir même du
jour où il avait causé avec Ella Virieux, qui lui avait rapporté, sans y
attacher d'autre importance, les confidences de Ludovic à son amant, il
était à l'hôtel de la rue Vaneau, et il racontait à Mme Liauran, couchée
auprès de la bergère de Mme Castel, l'inattendue nouvelle qui devait
changer du coup la face de la lutte entre la mère et la maîtresse.
--«Ah! la malheureuse! s'écria cette femme à demi mourante de ses
longues angoisses; elle n'était même pas capable de l'aimer...»--Elle
dit cette phrase avec un accent profond, où se résumaient toutes les
idées qu'elle s'était faites depuis tant de jours sur la maîtresse de
son fils. Elle avait tant pensé à ce que pouvait être cette passion
d'une créature coupable, pour qu'elle fût plus forte sur le coeur
d'Hubert que son amour à elle, qu'elle sentait pourtant infini! Elle
continua, en secouant sa tête blanchie que la rêverie avait tant lassée:
«Et c'est pour une pareille femme qu'il nous a torturées?... Ah! maman,
lorsqu'il comparera ce qu'il a sacrifié à ce qu'il a préféré, il ne se
comprendra plus lui-même.» Et, tendant la main à George: «Merci, mon
cousin, fit-elle, vous m'avez sauvée. Si cette horrible aventure avait
duré, je serais morte.
--«Hélas! ma pauvre fille, dit Mme Castel en lui caressant les cheveux,
ne te nourris pas de vaines espérances. Si Hubert l'a aimée, il l'aime
encore. Rien n'est changé. Il n'y a qu'une mauvaise action de plus,
commise par cette femme, et elle doit y être habituée...
--«Vous croyez donc qu'il ne saura pas tout cela?» dit Marie-Alice en se
redressant. Mais je serais la dernière des dernières si je n'ouvrais pas
les yeux à ce misérable enfant. Tant que j'ai cru qu'elle l'aimait, je
pouvais me taire. Si coupable que fût cet amour, c'était de la passion
encore, quelque chose de sincère après tout, d'égaré, mais d'exalté...
Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-là?
--«Soyez prudente, ma cousine, fit George Liauran, un peu inquiété par
la colère avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés; songez
que nous n'avons pas à donner au pauvre Hubert de ces preuves palpables
et indéniables qui déconcertent toute discussion.
--«Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, interrompit-elle, que
l'affirmation de quelqu'un qui a vu?
--«Bah! dit George, pour ceux qui aiment!...
--«Vous ne connaissez pas mon fils, reprit la mère fièrement. Il n'a pas
de ces complaisances-là. Je ne veux de vous, avant d'agir, qu'une
promesse: vous lui raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous
l'avez dit, s'il vous le demande.
--«Certes! fit George après un silence; je lui dirai ce que je sais, et
il conclura comme il voudra.
--«Et s'il allait chercher querelle à ce M. de La Croix-Firmin?
interrogea Mme Castel.
--«Il ne le peut pas, repartit la mère, que sa surexcitation d'espérance
rendait à cette minute perspicace, comme George lui-même eût pu l'être,
des lois du monde; notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que
le nom d'une femme soit prononcé à son sujet, fût-ce le nom de
celle-là...»
Oui, le pauvre Hubert!--Elle se rapprochait ainsi de lui, heure par
heure, cette destinée dont la rumeur de la mer, entendue la nuit, lui
aurait été le symbole durant sa veillée divine de Folkestone,--s'il
avait su la vie davantage. Elle se rapprochait, cette destinée, prenant
pour instrument, tour à tour, l'indifférence malveillante de George
Liauran et l'aveugle passion de Marie-Alice. Cette dernière, du moins,
croyait travailler au bonheur de son fils, sans comprendre qu'il vaut
mieux, lorsqu'on aime, être trompé même beaucoup, que de le soupçonner
un peu. Et cependant, quoiqu'elle eût dit dans son entretien avec son
cousin, elle ne se sentit pas la force de parler elle-même à son fils.
Elle était incapable de supporter le premier éclat de sa douleur.
Assurément, les preuves données par George lui paraissaient impossibles
à réfuter, et, d'autre part, elle considérait, dans sa conscience de
mère pieuse, que son devoir absolu était d'arracher son fils au monstre
qui le corrompait. Mais recevoir le contre-coup de révolte qui suivrait
cette révélation, comment l'eût-elle pu? Elle espérait cependant qu'il
reviendrait à elle dans les minutes de son désespoir; elle lui ouvrirait
ses bras, et tout ce cauchemar de malentendus se fondrait en une
effusion,--comme autrefois. Involontairement et par un mirage familier à
toutes les mères, comme à tous les pères, elle ne se rendait pas un
compte exact du changement d'âme qui avait pu s'accomplir dans son fils.
Elle le revoyait toujours, tel qu'enfant elle l'avait connu, se
rapprochant d'elle à la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une
fausse logique de sa tendresse, qu'une fois l'obstacle enlevé qui les
avait séparés, ils se retrouveraient en face l'un de l'autre et les
mêmes qu'auparavant. Sa première pensée fut de l'envoyer aussitôt chez
George; puis elle réfléchit, avec son délicat esprit de femme, qu'il y
aurait là pour lui une inévitable blessure d'amour-propre. Elle eut donc
recours, encore une fois, à la vieille amitié du général Scilly, à qui
elle demanda de tout raconter au jeune homme.
--«Vous me donnez là une commission terriblement difficile, répondit ce
dernier quand elle lui eut tout expliqué. J'obéirai si vous l'exigez.
Mais, croyez-moi, il vaudrait mieux vous taire. J'ai passé par là, moi
qui vous parle, ajouta-t-il, et dans des conditions presque pareilles.
Une gueuse est une gueuse, et toutes se ressemblent. Mais le premier qui
m'en aurait touché un mot aurait passé un mauvais quart d'heure. On n'a
pas eu à m'en parler, d'ailleurs, j'ai tout su moi-même.
--«Et qu'avez-vous fait? interrogea Marie-Alice.
--«Ce que l'on fait quand on a une jambe brisée par un éclat d'obus, dit
le vieux soldat; je me suis amputé bravement le coeur. Ç'a été dur, mais
j'ai coupé net.
--«Vous voyez bien qu'il faut que mon fils apprenne tout,» répondit la
mère avec un accent de triomphe à la fois et de pitié.
VII
Ce fut au sortir d'un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après
avoir goûté le plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café,
qu'Hubert Liauran se rendit au quai d'Orléans, où un mot du général
l'avait prié de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s'était
imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu'il s'agissait des arriérés
de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et deux mois s'étaient
écoulés sans qu'il se fût acquitté de la dette promise. L'entretien
commença donc par quelques paroles d'excuse, qu'il balbutia aussitôt
entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n'était pas revenu depuis
la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses
sensations d'alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel
qu'il l'avait laissé. Les notes sur la réorganisation de l'armée
couvraient toujours la table; le buste du maréchal Bugeaud ornait la
cheminée, et le général, habillé d'une veste de chambre taillée en forme
de dolman, fumait avec méthode dans sa courte pipe de bois de bruyère.
Aux premiers mots prononcés par son filleul, il répondit simplement: «Il
ne s'agit pas de cela, mon ami,» d'une voix tout ensemble grave et
triste. A cette intonation seule, Hubert comprit trop bien qu'il se
préparait une scène d'une importance pour lui capitale. S'il est puéril
de croire aux pressentiments, dans la nuance où les gens du peuple
prennent ce terme, aucune créature finement douée ne saurait nier que de
tout petits détails suffisent à provoquer la vision précise d'un
prochain danger. Le général se taisait, et Hubert voyait dans ses yeux
et sur ses lèvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais ce nom n'eût
été prononcé entre lui et son parrain. Il attendit donc que la
conversation reprît, avec ce battement affolé du coeur qui fait de
l'impatience un supplice presque intolérable pour les êtres trop
vibrants. Scilly, dont toute l'expérience sentimentale se résumait,
depuis sa jeunesse, dans une déception d'amour, se trouvait maintenant
saisi d'une grande pitié devant le coup qu'il allait porter à cet enfant
si cher, et les phrases qu'il avait combinées, tout ce matin durant, lui
paraissaient n'avoir pas le sens commun. Il fallait parler, cependant.
Aux minutes de suprême incertitude, c'est le trait imprimé en nous par
notre métier qui se manifeste d'ordinaire et gouverne notre action.
Scilly était un soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla
droit au fait.
--«Mon enfant, dit-il avec une certaine solennité, tu dois savoir
d'abord que je connais ta vie. Tu es l'amant d'une femme mariée, qui
s'appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L'honneur te défend de me dire la
vérité. Mais l'essentiel est de mettre tout de suite les points sur les
i.
--«Pourquoi me parlez-vous de cela, répondit le jeune homme en se levant
et prenant son chapeau, puisque vous avouez que l'honneur me commande de
ne pas même vous écouter? Tenez, mon parrain, si vous m'avez fait venir
pour entamer ce sujet, brisons là. J'aime mieux vous dire adieu avant de
m'être brouillé avec vous.
--«Aussi n'est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t'ai
demandé cet entretien, répliqua le comte en prenant dans sa main la main
crispée que lui avait tendue sèchement Hubert. C'est pour te dire un
fait très grave et dont il faut, oui, il faut que tu sois informé. Mme
de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n'est pas toi.
--«Mon parrain, fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du
vieillard et pâlissant d'une subite colère, je ne sais pas pourquoi vous
voulez que je cesse de vous respecter. C'est une infamie que de dire
d'une femme ce que vous venez de dire de celle-là.
--«S'il ne s'agissait de toi, répondit le comte en se levant,--et le
sérieux triste de son visage contrastait étrangement avec les traits
égarés de son filleul, tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de
Sauve ni d'une autre femme. Mais je t'aime comme j'aimerais mon fils, et
je te dis ce que je dirais à mon fils: tu as mal placé ton amour; cette
femme a un autre amant.
--«Qui? Quand? Où? Quelles sont vos preuves? répondit Hubert, exaspéré
au-delà de toutes limites par l'insistance et le sang-froid du général;
mais, dites, dites...
--«Quand? cet été... Qui? un monsieur de La Croix-Firmin... Où? à
Trouville... Mais c'est le bruit de tous les salons, continua Scilly et
il raconta, sans nommer George, les détails si indiscutables que ce
dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis le récit du témoin oculaire
jusqu'aux indiscrétions de La Croix-Firmin. Le jeune homme écoutait sans
interrompre; mais pour quelqu'un qui le connaissait, l'expression de son
visage était terrible. Une colère faite de douleur et d'indignation
pâlissait jusqu'à sa bouche.
--«Et de qui tenez-vous cette histoire? interrogea-t-il.
--«Que t'importe? dit le général, lequel comprit qu'indiquer en ce
premier moment le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c'était
exposer George à une scène dont l'issue pouvait être tragique. Oui, que
t'importe, puisque tu n'es pas l'amant de Mme de Sauve?