Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation, et

d'enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade

qui se composa, pour l'un et pour l'autre, d'une suite d'émotions

suprêmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une

vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les circonstances

qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d'amour. Le

monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il

existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par

derrière et invisible, conduisait le léger cab où ils se trouvaient en

tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le

monde de l'espérance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin

paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son

innocence, elle de la réserve que sa raison lui avait imposée, par une

impression aussi délicieuse que rare: ils jouissaient de l'intimité de

coeur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après une longue possession, et

ils en jouissaient dans toute la fraîcheur du désir timide. Mais ce

désir timide avait pour arrière-fonds chez tous les deux une enivrante

certitude, perspicace chez Thérèse, obscure encore chez Hubert, et

c'était dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations

rares. Ils suivaient donc cette route, de Folkestone à Hythe, mince

ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers,

mais sa hauteur suffit pour donner à la route qu'elle surplombe cette

physionomie d'asile abrité, reposant attrait des vallées au pied des

montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute. Elle

remuait, cette large mer, sans qu'un oiseau volât au-dessus d'elle. Son

immensité verdâtre se fonçait jusqu'au violet à mesure que le jour

tombant assombrissait l'azur froid du ciel. La voiture allait vite sur

ses deux roues, traînée par un cheval fortement râblé, que son mors trop

gros forçait par instants à relever sa tête en tordant sa bouche.

Thérèse et Hubert, serrés l'un contre l'autre dans la sorte de petite

guérite roulante ouverte à moitié, se tenaient la main sous le plaid de

voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme

cet océan, frémir en eux avec la plénitude de ces houles, s'ensauvager

comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son

ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des

passages de soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes.

Lui, de son côté, ne l'avait jamais si absolument aimée. Il lui fallait

sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un infini

besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait à sa tête et le

grisait; et, cependant, il appréhendait l'arrivée du soir avec cette

mortelle angoisse de ceux pour qui l'univers féminin est un mystère.

Malgré les preuves de passion que lui donnait Thérèse, il se sentait

devant elle en proie à une défaillance de sa volonté, insurmontable, qui

serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en même temps une

immense confiance dans l'âme de cette femme. Cette impression de l'abîme

inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui l'eût épouvanté

d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il

descendait dans cet abîme avec elle. Véritablement elle avait une

intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle

aimait. N'était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu'elle

l'avait entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose

spectacle, le vent du large et les marches à pied à de certaines

minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles

inévitables du trop ardent désir? Ils allèrent ainsi, jusqu'à l'heure

tragique où les astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt cheminant

sur les galets, tantôt remontant dans la petite voiture, prenant et

reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir se décider à

retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres

instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-là, jamais! L'obscure

intuition de l'âme universelle, dont les visibles formes et les

invisibles sentiments sont le commun effet, leur révélait, sans qu'ils

s'en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une

correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et

l'essence indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait: «Être auprès de

toi ici, c'est un bonheur à ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie»; et

il ne souriait pas d'incrédulité à cette phrase, comme elle ne doutait

pas lorsqu'il lui disait: «Il me semble que je n'ai jamais ouvert les

yeux sur un paysage avant cette minute.» Et, quand ils marchaient, c'est

lui qui prenait le bras de Thérèse et qui s'y appuyait câlinement. Il

symbolisait ainsi, sans le savoir, l'étrange renversement des rôles qui

voulait que, dans cette liaison, il eût toujours représenté l'élément

féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur de

ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa

démarche souple, par la finesse féline de ses manières, par ses yeux

fondus qui se donnaient à chaque regard. Elle paraissait pourtant une

créature plus forte, mieux armée pour la vie que le délicat enfant,

oeuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait

enlacé d'un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand

qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle

confiance; et le mouvement même de leur démarche, d'une parfaite

harmonie de rythme, disait assez la complète union des coeurs qui les

faisait vibrer ensemble à ce moment d'une étroite manière.

Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cet après-midi de songe fut

silencieux et presque sombre. Il semblait que tous deux eussent peur

l'un de l'autre. Ou bien seulement était-ce chez elle une recrudescence

de cette crainte de déplaire qui lui avait fait différer jusqu'à cette

heure l'abandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche

mélancolie, dernier signe de l'animalité primitive, qui précède chez

l'homme toute entrée dans le complet amour? Comme il arrive à des

moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et

indifférents que leurs coeurs étaient plus troublés. Ces deux amants,

qui avaient passé la journée dans la plus romanesque exaltation, et qui

se retrouvaient dans la solitude de cet asile étranger, semblaient

n'avoir à se dire que des phrases sur le monde qu'ils avaient quitté.

Ils se séparèrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu

pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les

deux que dormir séparés l'un de l'autre ne leur était pas possible.

Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son coeur battît à se rompre,

lorsque au moment où il allait lui-même se rendre auprès d'elle, il

entendit la clef tourner dans la porte; Thérèse entra, vêtue d'un long

peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur

passionnée: «Ah! dit-elle en fermant de sa main parfumée les paupières

d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton coeur!»--... Vers le milieu

de la nuit, le jeune homme s'éveilla, et cherchant des lèvres le visage

de sa maîtresse, il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas étaient

inondées de pleurs. «Tu souffres?» lui dit-il. «Non, répondit-elle, ce

sont des larmes de reconnaissance. Ah! continua-t-elle, comment a-t-on

pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis

indigne de toi!...» Énigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si

souvent plus tard, et qui, même à cette minute, et sous ces baisers,

firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement

habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperçut,

comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages

penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes

qui l'avaient élevé. Ce ne fut qu'une seconde, et il posa sa tête sur la

poitrine de Thérèse pour y oublier toute pensée tandis que la vague

plainte de la mer arrivait jusqu'à lui, adoucie par la distance,--rumeur

mystérieuse et lointaine comme l'approche de la destinée.

V

Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare

du Nord, vers cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de

jour. Le comte Scilly et Mme Castel l'attendaient. Mais que devint-il

lorsqu'il aperçut, parmi les visages qui se pressaient autour des

portes, celui de Thérèse? Ils avaient arrêté par lettres qu'ils se

rencontreraient, le soir de ce jour qui était un mardi, au

Théâtre-Français, dans sa loge. Elle, pourtant, n'avait pas résisté au

désir de le revoir quelques heures plus tôt; et dans ses yeux éclatait

une émotion suprême, faite du bonheur de le contempler et du chagrin

d'être séparée de lui; car ils ne purent échanger qu'un salut, qui

échappa heureusement à la grand'mère. Thérèse disparut, et tandis que le

jeune homme se tenait dans la salle des bagages, un involontaire

mouvement de mauvaise humeur s'élevait en lui, qui lui faisait se dire

que les deux vieilles gens, dont il était pourtant si aimé, auraient

bien dû n'être pas là. Cette petite impression pénible, qui lui

montrait, à la minute même de son retour, le poids de la chaîne des

tendresses de famille, se renouvela aussitôt qu'il se retrouva en face

de sa mère. Dès le premier regard, il se sentit étudié, et, comme il

n'avait guère l'habitude des dissimulations, il se crut deviné. C'est

qu'en effet ses yeux, à lui, avaient changé, comme changent ceux d'une

jeune fille devenue femme, d'un de ces changements imperceptibles qui

résident dans une nuance d'expression. Mais comment la mère s'y

serait-elle trompée, elle qui depuis tant d'années suivait tous les

reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fond

de félicité enivrée et insondable? Mais poser une question à ce sujet,

la pauvre femme ne le pouvait pas. Les nuances, ces évènements

principaux de la vie du coeur, échappent aux formules des phrases, et de

là naissent les pires malentendus. Hubert fut très gai durant le dîner,

d'une gaieté que rendait un peu nerveuse la prévision d'une difficulté

toute prochaine. Comment sa mère allait-elle prendre sa sortie du soir?

Il n'y avait pas une demi-heure qu'on avait quitté la table, lorsqu'il

se leva, comme quelqu'un qui va dire adieu.

--«Tu nous laisses? fit Mme Liauran.

--«Oui, maman, répondit-il avec une légère rougeur à ses joues; Emmanuel

Deroy m'a chargé d'une commission extrêmement pressée et que je dois

exécuter dès ce soir...

--«Tu ne peux pas la remettre à demain et nous donner ta première

soirée?» fit Mme Castel qui voulut épargner à sa fille l'humiliation

d'un refus qu'elle prévoyait.

--«Véritablement non, grand'mère, répliqua-t-il avec un ton de badinage

enfantin; ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a été si gentil à

Londres...

--«Il nous ment», se dit Mme Liauran; et, comme le silence s'était fait

parmi les hôtes du salon après le départ d'Hubert, elle écouta si la

porte d'entrée de l'hôtel allait s'ouvrir aussitôt. Il s'écoula une

demi-heure sans qu'elle n'entendît le bruit du battant. Elle n'y put

tenir et pria le général d'aller jusque dans l'appartement du jeune

homme, sous le prétexte de prendre un livre, afin de savoir s'il s'était

habillé ce soir. Il s'était habillé en effet. Il allait donc chez Mme de

Sauve, ou bien dans le monde, afin de l'y revoir. Ce fut la conclusion

que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois,

avoua au comte ses longues inquiétudes. L'accent dont elle parlait

empêcha ce dernier d'avouer à son tour l'emprunt qu'Hubert avait fait

auprès de lui des trois mille francs, dépensés sans doute, songea-t-il,

à suivre cette femme.

--«Il m'a menti une fois encore, s'écria Mme Liauran, lui qui avait une

telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l'a changé!»

Ainsi, l'évidence d'une métamorphose de caractère subie par son fils la

torturait dès ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui

suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son

cher, son candide Hubert fût l'amant de Mme de Sauve. Elle ne se

résignait pas à l'idée qu'il pût se rendre coupable d'une faute de cet

ordre sans de terribles remords. Elle l'avait élevé dans de si étroits

principes de religion! Elle ignorait que précisément le premier soin de

Thérèse avait été d'endormir tous les scrupules de conscience de son

jeune ami, en le conduisant, par d'insensibles degrés, de la tendresse

timide à la passion brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert

n'avait à la lettre jamais jugé sa vie depuis ces cinq mois, et la

nature s'était faite la complice de la femme aimante. Nous nous

repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d'avoir des remords

du bonheur, et l'enfant était heureux d'une de ces félicités absolues

qui ne voient même pas les souffrances qu'elles causent. C'était

cependant sur le pouvoir de sa souffrance que Mme Liauran comptait

presque uniquement dans la campagne qu'elle avait entreprise, elle, une

simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une

créature qu'elle imaginait à la fois prestigieuse et fatale,

ensorcelante et meurtrière. Elle avait adopté le naïf système commun à

toutes les jalousies tendres, et qui consiste à montrer sa peine. Elle

se disait: «Il verra que j'agonise. Est-ce que cela ne suffira pas?» Le

malheur était qu'Hubert, enivré par sa passion, n'apercevait dans la

peine de sa mère qu'une injustice tyrannique à l'égard d'une femme qu'il

considérait comme divine, et d'un amour qu'il estimait sublime.

Lorsqu'il revenait du bois de Boulogne, le matin, après avoir monté à

cheval et vu passer Mme de Sauve dans la voiture attelée de deux

ponettes grises qu'elle conduisait elle-même, il rencontrait à déjeuner

le profil attristé de sa mère, et il se disait: «Elle n'a pas le droit

d'être triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection.» Il raisonnait,

au lieu de sentir. Sa mère lui mettait son coeur saignant sur son

chemin, et il passait outre. Quand il devait dîner au dehors, et qu'à

l'instant du départ l'adieu de sa mère lui présageait que Mme Liauran

passerait à le regretter une soirée de mélancolie, il songeait: «Si elle

savait pourtant que Thérèse me reproche de consacrer à notre amour trop

de mes heures!» Et c'était vrai. La maîtresse avait cette générosité

facile des femmes qui se savent immensément préférées, et qui se gardent

bien de demander à celui qui les aime d'agir comme elles le désirent. Le

plaisir est si délicat de laisser son amant libre, de l'encourager même

à vous sacrifier, quand on est certaine de ce que sera sa décision! Il

arrivait aussi qu'Hubert revînt à l'hôtel de la rue Vaneau ayant eu avec

Thérèse un rendez-vous secret dans la journée,--Emmanuel Deroy avait mis

à la disposition de son ami le petit appartement de garçon qu'il

conservait avenue Friedland.--Mais alors, soit que la tristesse nerveuse

dont s'accompagnent les trop vifs plaisirs le rendît cruel, soit que de

secrets remords de conscience vinssent le tourmenter, soit que le

contraste fût trop fort entre les formes charmantes que prenait la

tendresse de Thérèse et les formes tristes que revêtait celle de Mme

Liauran, le jeune homme devenait réellement ingrat. L'irritation

grandissait en lui, et non la pitié, devant le chagrin de celle dont il

était pourtant le fils idolâtré. Marie-Alice saisissait cette nuance, et

elle en souffrait plus que de tout le reste, sans deviner que l'excès de

sa douleur était une faute irréparable de conduite et qu'une comparaison

démoralisante s'établissait dans l'esprit d'Alexandre-Hubert entre les

sévérités de la famille et les caressantes délices de l'affection

choisie.

La mère, épuisée par une inquiétude continuelle, était à bout de forces,

quand un événement inattendu, quoique facile à prévoir, mit davantage

encore en saillie l'antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse

contre son fils. On était dans la semaine sainte. Elle avait compté sur

la confession et la communion d'Hubert pour hasarder une tentative

suprême et le décider à rompre des relations qu'elle jugeait encore

incomplètement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer

dans sa tête de fervente chrétienne que son fils manquât au devoir

pascal. Aussi n'avait-elle aucun doute sur sa réponse, en lui demandant

à un moment où ils se trouvaient seuls:

--«Quel jour feras-tu tes pâques cette année?

--«Maman, répondit Hubert avec un sensible embarras, je vous demande

pardon du chagrin que je vais vous causer; il faut que je vous l'avoue

cependant, des doutes me sont venus, et, en toute conscience, je ne

crois pas pouvoir m'approcher de la sainte table.»

Cette réponse fut l'éclair qui montra soudain à Marie-Alice l'abîme où

son fils avait roulé, tandis qu'elle le croyait seulement sur le bord.

Elle ne fut pas dupe une minute du prétexte imaginé par Hubert. Et d'où

lui seraient venus des doutes religieux, à lui qui depuis des mois ne

lisait aucun livre? Elle connaissait d'ailleurs la simplicité d'âme de

cet enfant, à l'instruction de qui elle avait présidé. Non; s'il ne

voulait pas communier, c'est qu'il ne voulait pas se confesser. Il avait

horreur d'avouer une faute inavouable. Laquelle, sinon celle qui avait

été l'oeuvre mauvaise de ces six mois?... Adultère! Son fils était

adultère! Mot terrible et qui lui représentait, à elle, si loyale, si

pure, si pieuse, la plus répugnante des bassesses, l'ignominie du

mensonge mélangée aux turpitudes de la chair. Elle trouva dans son

indignation l'énergie d'ouvrir enfin tout son coeur à Hubert. Elle lui

dit, bouleversée comme elle était par ses craintes religieuses pour le

salut de cet enfant aimé, des phrases qu'elle n'aurait jamais cru

pouvoir prononcer, nommant Mme de Sauve, l'accablant des plus durs

reproches, la flétrissant de tout ce qu'une femme honnête peut trouver

en elle de mépris pour une femme qui ne l'est pas, invoquant le souvenir

du passé commun, menaçante tour à tour et suppliante, déchaînée enfin et

ne calculant plus.

--«Vous vous trompez, maman, répondit Hubert qui avait subi ce premier

assaut sans parler. Mme de Sauve n'est rien de ce que vous dites; mais

comme je n'admets pas qu'on insulte mes amies devant moi, à la prochaine

conversation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous préviens que

je quitterai la maison...» Et sur cette réplique, prononcée avec tout le

sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l'injustice de sa mère,

il sortit de la chambre, sans ajouter un mot.

--«Elle lui a perverti le coeur, elle en a fait un monstre», disait Mme

Liauran à Mme Castel en lui racontant cette scène, qui fut suivie de

vingt jours de silence entre la mère et le fils. Ce dernier se montrait

au déjeuner, baisait sa mère au front et lui demandait de ses nouvelles,

s'asseyait à table et n'ouvrait pas la bouche de tout le repas. Le plus

souvent, il n'assistait pas au dîner. Il avait confié ce chagrin, comme

il confiait tous ses chagrins, à Thérèse, qui l'avait supplié de céder.

--«Fais cela, disait-elle, quand ce ne serait que pour moi. Il m'est si

cruel de songer que je suis dans ta vie le principe d'une mauvaise

action...

--«Noble amie!» avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de

baisers et se noyant sous le regard de ces yeux, pour lui si doux. Mais

s'il avait mieux aimé sa maîtresse à cause de cette générosité, il avait

ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pénible querelle

avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci cependant avait été

secouée par cette brouille au point d'en avoir une recrudescence de sa

maladie nerveuse, qu'elle put cacher à celui qui en était la cause. Il

lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l'empêchait

pas, la nuit, et au prix d'atroces souffrances, de se traîner jusqu'à sa

fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une précaution

de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentrée

d'Hubert, ses croisées à lui s'éclairer, et devant cette lumière qui

filtrait par un mince filet, attestant la présence de ce fils à la fois

si cher et si perdu, elle sentait sa colère se détendre et le désespoir

l'envahir.

Ils se réconcilièrent, grâce à l'entremise de Mme Castel, qui souffrait

entre ces deux hostilités un double martyre. Elle obtint de la mère la

promesse qu'il ne serait plus jamais parlé de Mme de Sauve, et du fils

des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une nouvelle période

commença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en

modifiant un peu son train de vie. Acharnée à espérer même dans le

désespoir, comme il arrive toutes les fois qu'on a dans le coeur un trop

passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son

fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui

procurait. L'intérieur de la rue Vaneau n'était-il pas bien monotone

pour un jeune homme inoccupé? Elle sentait maintenant qu'elle avait été

très imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et d'ailleurs si

désireuse de sa présence, de ne l'attacher à aucune carrière. Elle eut

la naïveté de se dire qu'il fallait égayer un peu leur solitude, et,

pour la première fois depuis son veuvage, elle donna de grands dîners.

Les portes de l'hôtel s'ouvrirent. Les lustres s'allumèrent. La vieille

argenterie aux armes des de Trans orna la table, autour de laquelle se

pressèrent quelques vieilles gens, et quelques charmantes jeunes filles,

aussi élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales

et gauches. Mais Hubert, depuis qu'il aimait Thérèse, s'était interdit,

par une douce exagération de fidélité, de regarder jamais une autre

femme qu'elle. Et puis, on était au mois de mai. Les journées se

faisaient tièdes et claires. Sa maîtresse et lui s'étaient hasardés à

faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris, à

Saint-Cloud, à Chaville, dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à

manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thérèse lui

offrant une fleur, l'alternance sur son front de la lumière du soleil et

de l'ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures, un

geste qu'elle avait eu, la pose de son pied sur l'herbe d'un sentier.

S'il écoutait la conversation, c'était pour comparer les propos des

convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les

premiers abondaient en préjugés; c'est là l'inévitable rançon de toute

vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet esprit

parisien dont le jeune homme n'apercevait plus la triste vacuité. Il

assistait donc aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu'un dont

l'âme est ailleurs.

--«Ah! que faire? que faire?» sanglotait Mme Liauran; tout l'ennuie de

nous et tout l'amuse de cette femme.»

--«Attendre», répondait Mme Castel.

Cruelle Énigme · 第 4 / 10 段