De quelle manière et par quelles étapes ce sentiment avait-il pénétré en

lui? Cela, il n'aurait pas su le dire. Lorsqu'une fois on aime, ne

semble-t-il pas qu'on ait aimé toujours? Des scènes s'évoquaient

cependant, et rappelaient à Hubert l'insensible accoutumance qui l'avait

conduit à voir Thérèse plusieurs fois par semaine. Mais n'avait-il pas

été présenté peu à peu chez elle à toutes ses amies, et, aussitôt ses

cartes déposées, ne s'était-il pas trouvé prié de toutes parts dans ce

monde qu'il connaissait à peine et qui se composait, pour une partie, de

hauts fonctionnaires du régime tombé; pour une autre partie, de grands

industriels et de financiers politiciens; pour un tiers enfin,

d'artistes célèbres et de riches étrangers? Cela faisait une libre

société de luxe, de plaisir et de mouvement, dont le ton devait beaucoup

déplaire au jeune homme, car il n'en pouvait comprendre les qualités

d'élégance et de finesse, et il en sentait bien le terrible défaut, le

manque de silence, de vie morale et de longues habitudes. Ah! il

s'agissait bien pour lui d'observations de ce genre, préoccupé qu'il

était uniquement de savoir où il apercevrait Mme de Sauve et ses yeux.

D'innombrables heures se représentaient à lui où il l'avait

rencontrée,--tantôt chez elle, assise au coin de son feu vers la tombée

de l'après-midi et abîmée dans une de ses taciturnes rêveries,--tantôt

en visite, habillée d'une toilette de ville et souriant, avec sa bouche

d'Hérodiade, à des conversations de robes ou de chapeaux,--tantôt, sur

le devant d'une loge de théâtre, et causant à mi-voix durant un

entr'acte,--tantôt dans le tumulte de la rue, emportée par son cheval

bai-cerise et inclinant sa tête à la portière par un geste gracieux. Le

souvenir de cette voiture déterminait chez Hubert une nouvelle

association d'idées, et il revoyait l'instant où il avait, pour la

première fois, avoué le secret de ses sentiments. Mme de Sauve et lui

s'étaient, ce jour-là, rencontrés vers les cinq heures dans un salon de

l'avenue du bois de Boulogne, et comme la pluie commençait à s'abattre,

intarissable, la jeune femme avait proposé à Hubert, venu à pied, de le

prendre dans sa voiture, ayant, disait-elle, une visite à faire près de

la rue Vaneau qui lui permettrait de le déposer sur le chemin, à sa

porte. Il avait pris place, en effet, auprès d'elle, dans l'étroit coupé

doublé de cuir vert où traînait un peu de cette atmosphère subtile qui

fait de la voiture d'une femme élégante une sorte de petit boudoir

roulant, avec tous les menus objets d'une jolie installation. La boule

d'eau chaude tiédissait sous les pieds; sur le devant, la glace posée

dans sa gaine attendait un regard; le carnet placé dans la coupe avec

son crayon et ses cartes de visite parlait de corvées mondaines; la

pendule accrochée à droite marquait la rapidité de la fuite de ces

minutes douces; un livre entr'ouvert et glissé à la place où l'on met

d'ordinaire les emplettes portatives, révélait que Thérèse avait pris

chez le libraire le roman à la mode. Au dehors, c'était, dans les rues

où les lumières commençaient de s'allumer, le déchaînement d'un glacial

orage d'hiver. Thérèse, enveloppée d'un long manteau qui dessinait sa

taille, se taisait. Au triple reflet des lanternes de la voiture, du gaz

de la rue et du jour mourant, elle était si divinement pâle et belle,

qu'à bout d'émotion Hubert lui prit la main. Elle ne la retira pas; elle

le regardait avec des yeux immobiles, et comme noyés de larmes qu'elle

n'eût pas osé répandre. Il lui dit, sans même entendre le son de ses

propres paroles, tant ce regard le grisait: «Ah! comme je vous aime!...»

Elle pâlit davantage encore, et lui mit sur la bouche sa main gantée,

pour le faire taire. Il se mit à baiser cette main follement, en

cherchant la place où l'échancrure du gant permettait de sentir la

chaleur vivante du poignet. Elle répondit à cette caresse par ce mot que

toutes les femmes prononcent dans des minutes pareilles,--mot si simple,

mais dans lequel tant d'inflexions se glissent, depuis la plus mortelle

indifférence jusqu'à la tendresse la plus émue: «Vous êtes un enfant...»

Il l'interrogea: «M'aimez-vous un peu?...» Et alors, comme elle le

regardait avec ces mêmes yeux par lesquels un rayon de félicité

s'échappait, il put l'entendre qui, d'une voix étouffée, murmurait:

«Beaucoup.»

Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le

prélude d'un effort vers la complète possession d'une femme aussi

évidemment éprise,--effort qui eût peut-être échoué, car une femme du

monde qui veut se défendre trouve bien des moyens de ne pas se donner,

même après des aveux de ce genre, ou des marques plus compromettantes

d'attachement,--pour peu qu'elle soit coquette. Mais la coquetterie

n'était pas plus le cas de Mme de Sauve que l'audace physique n'était le

cas de l'enfant de vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres

ne se voyaient-ils point placés par le hasard dans une situation de la

plus étrange délicatesse? Il était, lui, incapable d'entreprendre

davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment

n'aurait-elle pas compris que s'offrir à lui, c'était risquer d'être

aimée moins? De telles difficultés sont moins rares que la fatuité des

hommes ne l'avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les

moeurs modernes. Entre deux personnes qui s'aiment, dans l'état présent

des moeurs, toute action devient en même temps un signe; et comment une

femme qui sait cela n'hésiterait-elle pas à compromettre pour jamais son

bonheur en voulant l'étreindre trop vite? Thérèse obéissait-elle à cette

raison de prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brûlants de

son ami un plaisir de coeur d'une nouveauté délicieuse? Chez tous les

hommes qu'elle avait rencontrés avant celui-ci, l'amour n'était qu'une

forme déguisée du désir, et le désir lui-même une forme enivrée de

l'amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce

premier aveu, elle accorda au jeune homme tous les rendez-vous qu'il lui

demanda, et que tous ces rendez-vous demeurèrent aussi essentiellement

innocents qu'ils étaient clandestins. Tandis que le train de Boulogne

emportait Hubert vers la plus désirée de ces rencontres, il se

ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses

promenades, hasardées presque toutes à travers le Paris matinal. Ils

avaient ainsi aventuré leur naïve et coupable idylle dans tous les

endroits où il semblait invraisemblable qu'une personne de leur monde

pût les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visité, par exemple, les

tours de Notre-Dame, où Thérèse aimait à promener sa grâce jeune parmi

les vieux monstres de pierre sculptés sur les balustrades? A travers les

minces fenêtres en ogive de la montée, ils regardaient tour à tour

l'horizon du fleuve encaissé entre ses quais et de la rue encaissée

entre ses maisons. Il y avait dans une des bâtisses tapies à l'ombre de

la cathédrale, du côté de la rue Chanoinesse, un petit appartement au

cinquième étage, prolongé par une terrasse, derrière les vitres duquel

ils imaginaient un roman pareil au leur, parce qu'ils y avaient vu deux

fois une jeune femme et un jeune homme qui déjeunaient, assis à une même

table ronde et la fenêtre entr'ouverte. Quelquefois les rafales du vent

de décembre grondaient autour de la basilique, des tourmentes de neige

fondue battaient les murs. Thérèse n'en était pas moins exacte au

rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail,

traversant l'église pour sortir sur le côté, puis retrouver Hubert dans

le sombre péristyle qui précède les tours. Ses fines dents brillaient

dans son joli sourire, sa taille mince paraissait plus élégante encore

dans ce décor de l'ancienne cité. Sa grâce heureuse semblait agir même

sur la vieille gardienne qui distribue les cartes du fond de sa loge et

parmi ses chats, car elle lui envoyait un sourire de reconnaissance.

C'est dans l'escalier de ces antiques tours qu'Hubert s'était hasardé à

mettre pour la première fois un baiser sur ce pâle visage, pour lui

divin. Thérèse gravissait devant lui, ce matin-là, les marches creusées

qui tournent autour du pilier de pierre. Elle s'arrêta une minute pour

respirer; il la soutint dans ses bras, et comme elle se renversait

doucement en appuyant la tête sur son épaule, leurs lèvres se

rencontrèrent. L'émotion fut si forte qu'il pensa mourir. Ce premier

baiser avait été suivi d'un autre, puis de dix, puis d'autres encore, si

nombreux qu'ils n'en savaient plus le nombre. Oh! les longs, les

angoissants, les profonds baisers, et dont elle disait tendrement, comme

pour se justifier dans la pensée de son doux complice: «J'aime les

baisers comme une petite fille!...» De ces adorables baisers, ils

avaient ainsi peuplé follement tous les asiles où leur imprudent amour

s'était abrité. Hubert se souvenait d'avoir embrassé Thérèse, assis tous

les deux sur une pierre de tombeau, dans une allée déserte d'un des

cimetières de Paris, tandis que le jardin des morts étendait autour

d'eux, par une matinée bleue et tiède, son funèbre paysage d'arbres

toujours verts et de sépulcres. Il l'avait embrassée encore sur un des

bancs de ce parc lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la

ville, parc tout nouvellement planté qu'un chemin de fer traverse, que

domine un pavillon d'architecture chinoise et autour duquel s'étend

l'horizon d'usines du lamentable quartier de la Glacière. D'autres fois,

ils s'étaient promenés, indéfiniment, en voiture, le long du morne talus

des fortifications, et, lorsque l'heure arrivait de rentrer, c'était

toujours Thérèse qui partait la première. Il la voyait, caché lui-même

dans le fiacre arrêté, qui, de son pied svelte, franchissait les

ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu'une tache de boue

déshonorât sa robe et se retournait comme involontairement pour

l'envelopper d'un dernier regard. C'est dans ces occasions-là qu'il

sentait trop bien quels dangers il faisait courir à cette femme; mais,

quand il lui parlait de ses craintes, elle répondait en secouant sa tête

d'une expression si aisément tragique: «Je n'ai pas d'enfants... Quel

mal peut-on me faire, sinon de te prendre à moi?» Ils en étaient venus,

bien qu'ils continuassent de n'être point l'un à l'autre entièrement,

aux familiarités de langage dont s'accompagne la passion partagée. Ils

s'écrivaient presque tous les matins des billets dont un seul aurait

suffi pour établir que Thérèse était la maîtresse d'Hubert, et cependant

elle ne l'était point. Mais, à quelque détail que s'arrêtât le souvenir

du jeune homme, il trouvait toujours qu'elle ne lui avait disputé aucune

des marques de tendresse qu'il lui avait demandées. Seulement il n'osait

rien concevoir au delà de lui prendre les mains, la taille, le visage,

et de s'appuyer, comme un enfant, sur son coeur. Elle avait avec lui cet

abandon de l'âme, si entier, si confiant, si indulgent, le seul signe du

véritable amour que la plus habile coquetterie ne puisse imiter. Et, par

contraste à cette tendresse, pour en mieux encore aviver la douceur, à

chacune des scènes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse

explication du jeune homme avec sa mère, ou quelque cruelle angoisse à

retrouver Mme de Sauve, le soir, auprès de son mari. Ce dernier ne

faisait réellement aucune attention à Hubert, mais le fils de Mme

Liauran n'était pas encore habitué aux déshonorants mensonges des

cordiales poignées de main offertes à l'homme que l'on trompe...

Qu'importaient ces misères cependant, puisqu'ils allaient, lui la

retrouver, elle l'attendre, dans la petite ville anglaise où ils

devaient passer ensemble deux jours? Était-ce d'Hubert, était-ce de

Thérèse que venait cette idée? Le jeune homme n'eût pas su le dire.

André de Sauve se trouvait en Algérie pour une enquête parlementaire.

Thérèse avait une amie de couvent et qui habitait la province, assez

sûre pour qu'elle pût se donner comme étant allée chez elle. Elle

prétendait, d'autre part, que la position sur le chemin de Paris à

Londres fait de Folkestone, en hiver, le plus sûr abri, parce que les

voyageurs français traversent cette ville sans jamais s'y arrêter. A la

seule idée de la revoir, le coeur d'Hubert se fondait dans sa poitrine,

et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur le

point de rouler dans un gouffre de mystère, d'enivrant oubli et de

félicité.

IV

Le paquebot approchait de la jetée de Folkestone. La mer toute verte, à

peine striée d'écume d'argent, soulevait la coque svelte. Les deux

cheminées blanches lançaient une fumée qui s'incurvait en arrière sous

la pression de l'air déchiré par la course. Les deux énormes roues,

toutes rouges, battaient les lames; et, derrière le bateau, se creusait

un mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frangé de mousse. C'était

par un jour d'un bleu tiède et voilé, comme il en fait parfois sur la

côte anglaise par les fins d'hiver,--jour de tendresse et qui

s'associait divinement aux pensées du jeune homme. Il s'était accoudé

sur le bastingage de l'avant, et il n'en avait pas bougé depuis le

commencement de la traversée, laquelle avait été d'une rare douceur. Il

voyait maintenant les moindres détails de l'approche du port: la ligne

crayeuse de la côte à droite, avec son revêtement de maigre gazon, à

gauche la jetée soutenue par ses pilotis, et par delà cette jetée, plus

à gauche encore, la petite ville qui échelonne ses maisons depuis la

base de la falaise jusqu'à sa crête. Il les examinait une par une, ces

maisons qui se détachaient avec une netteté de plus en plus précise.

Laquelle d'entre toutes pouvait bien être l'asile où son bonheur

l'attendait sous les traits aimés de Thérèse de Sauve; laquelle ce _Star

hotel_ que son amie avait choisi dans le guide, à cause de ce nom de

_Star_ qui veut dire étoile? «Je suis superstitieuse, avait-elle dit

enfantinement, et puis, n'es-tu pas ma chère étoile?...» Elle avait

ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert songeait

ensuite indéfiniment. Il savait bien qu'elle ne serait pas sur le quai à

l'attendre, et il la cherchait des yeux malgré lui. Mais elle avait

multiplié les précautions, jusqu'à être arrivée, elle, la veille, par

Calais et Douvres. Le paquebot approche toujours. On distingue le visage

de quelques habitants de la ville, dont l'unique distraction consiste à

venir au bout de cette jetée afin d'assister à l'arrivée du bateau de

marée. Encore quelques minutes, et Hubert sera auprès de Thérèse. Ah! si

elle allait manquer au rendez-vous? Si elle avait été malade ou bien

surprise? Si elle était morte en route?... Toute la légion des folles

hypothèses défile devant la pensée de l'amant inquiet. Le bateau est

dans le port, les passagers débarquent et se précipitent vers les

wagons. Hubert est presque le seul à s'arrêter dans la petite ville. Il

laisse sa malle partir pour Londres, et il prend place avec sa valise

dans une des voitures qui stationnent devant la gare. Il a bien eu comme

un passage de mélancolie, en parlant au cocher, et en constatant,

quoiqu'il en soit à son premier voyage en Angleterre, combien son

anglais est correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa

gouvernante venue du Yorkshire, le soin que sa mère avait de le faire

causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette pauvre mère?...

Puis, ce souvenir s'efface, à mesure que la légère calèche, enlevée au

trot d'un petit cheval, gravit allégrement la rampe rude par laquelle on

va jusqu'à la ville haute. L'admirable paysage de mer se développe à la

gauche du jeune homme, gouffre démesuré d'un vert pâle, confondu à sa

ligne extrême avec un gouffre bleu, et tout semé de barques, de

goëlettes, de bateaux à vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La

voiture abandonne la falaise, entre dans une rue, puis dans une seconde,

puis dans une troisième, toutes bordées de maisons basses dont les

fenêtres en saillie laissent apercevoir derrière leurs vitres des

rangées de géraniums rouges et de fougères. A un détour, Hubert aperçoit

la porte d'un vaste bâtiment gothique et une plaque noire, dont la seule

inscription en lettres dorées lui fait sauter le coeur. Il se trouve

devant le _Star hotel_. Le temps de demander au bureau si Mme Sylvie est

arrivée,--c'est le nom que Thérèse a voulu prendre à cause des initiales

gravées sur tous ses objets de toilette, et elle a dû être inscrite sur

le livre comme artiste dramatique;--le temps encore de monter deux

étages, de suivre un long corridor; le domestique ouvre la porte d'un

petit appartement, et, assise à une table, dans un salon, avec son

visage dont la pâleur est augmentée par l'émotion profonde, la taille

prise dans un vêtement en étoffe de soie rouge dont les plis gracieux

dessinent son buste sans s'y ajuster, c'est Thérèse. Le feu de charbon

rougeoie dans la cheminée, dont les parois intérieures sont garnies de

faïence coloriée. Une fenêtre en rotonde, du genre de celles que les

Anglais appellent _bow-windows_, termine la pièce, à laquelle

l'ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la Grande-Bretagne

donne un aspect de paisible intimité. «Ah! c'est bien toi,» fait le

jeune homme en s'approchant de Thérèse qui lui sourit, et il met la main

sur la poitrine de son amie comme pour se convaincre de son existence.

Cette douce pression lui fit sentir les battements affolés, sous la

mince étoffe, de ce coeur de femme heureuse: «Oui! c'est bien moi,»

répondit-elle avec plus de langueur que d'habitude. Il s'assit auprès

d'elle et leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d'une

suprême douceur, où deux amants qui se retrouvent après une absence

s'efforcent de mettre avec la tendresse de l'heure présente, toutes les

tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup frappé à la

porte les sépara.

--«C'est pour tes bagages, dit Thérèse en repoussant son ami d'un geste

de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici

depuis hier soir; j'espère que tout te plaira. J'ai tant pensé à toi en

faisant préparer le petit appartement...»

Elle l'entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la

fenêtre donnait sur le jardin de l'hôtel. Le feu était allumé dans la

cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l'encoignure et aussi

la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air

plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé

trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme préférait. Il

se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui

font défaillir tout le coeur, par lesquels une femme attendrie semble

remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir

d'elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d'ouvrir

la valise, l'empêcha de répondre à ce regard par un baiser.

--«Tu dois être lassé, fit-elle; tandis que tu achèves de t'installer,

je vais dire qu'on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il

m'est doux de te servir!...

--«Va» dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant

l'émotion heureuse lui envahissait toute l'âme. «Mais comme je l'aime!»

ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait

disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très

jeune fille que lui avait laissée son mariage sans enfants; et il fut

obligé de s'asseoir pour ne pas s'évanouir devant l'évidence de son

bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour

l'infortune, qu'il y a dans la réalisation complète du désir un je ne

sais quoi d'affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans

le songe, et, à un certain degré d'intensité, il semble que la joie ne

soit pas vraie. Et puis, l'étrangeté de la situation ne devait-elle pas

agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne

pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour

sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d'un

plus complet abandon de sa personne?

Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart

d'heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée

du petit salon sur laquelle était disposé tout l'appareil nécessaire

pour le goûter: la théière d'argent, l'aiguière d'eau chaude, les fines

tasses. N'avait-elle pas encore emporté ces deux tasses de Paris avec

elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme

elle avait dit, de ses jolies mains d'où elle avait retiré son anneau

d'alliance, afin d'éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion

de se rappeler qu'elle n'était pas libre. Durant ces heures de

l'après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable

autour d'eux, et la sensation de la solitude partagée s'approfondissait

dans leurs coeurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils

eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte de

sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa

main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans

cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu'il ne ressentait

même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première,

rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa

chaise et vint s'asseoir à terre, aux pieds du jeune homme, la tête sur

ses genoux; et, comme il continuait à ne pas bouger, elle eut une

inquiétude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu

auquel nul amant n'a jamais résisté: «Si tu savais, dit-elle comme je

tremble de te déplaire? J'ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin

de ce feu, dans cette chambre où je t'attendais, en songeant que tu

m'aimerais sans doute moins après être venu ici. Ah! tu m'en voudras de

t'aimer trop, et d'avoir osé ce que j'ai osé pour toi!...» L'angoisse à

laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si forte,

qu'Hubert vit ses traits s'altérer un peu, tandis qu'elle prononçait

cette phrase. Tout le drame qui s'était joué en elle depuis le

commencement de cette liaison se formulait pour la première fois.

Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dépourvu de

brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui

prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais

de l'effaroucher, et peut-être, car il y a de ces replis étranges dans

les consciences féminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant

au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la première fois:

«Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons.

Du jour où je t'ai rencontré, en revenant de la campagne, je t'ai

appartenu. Je t'aurais suivi où tu m'aurais demandé de te suivre. Rien

n'a plus existé pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec

un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu

comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un

crime d'aimer quand on n'est pas libre?

--«Je ne sais plus rien, répondit Hubert en se penchant vers elle pour

la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus

chère.

--«Non! laisse-moi rester à tes pieds, comme ta petite esclave,

reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah!

Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.

--«Je te le jure» dit le jeune homme, que l'émotion de son amie gagnait

sans qu'il pût bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se

redresser; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur

Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés,

puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le

quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée,

mais plus calme: «Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais

mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. _Will you be so

kind as to ask for a carriage, will you?_» ajouta-t-elle en anglais.

Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose

de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon

par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un

petit salut de la main, coquettement.

Cruelle Énigme · 第 3 / 10 段