lui? Cela, il n'aurait pas su le dire. Lorsqu'une fois on aime, ne
semble-t-il pas qu'on ait aimé toujours? Des scènes s'évoquaient
cependant, et rappelaient à Hubert l'insensible accoutumance qui l'avait
conduit à voir Thérèse plusieurs fois par semaine. Mais n'avait-il pas
été présenté peu à peu chez elle à toutes ses amies, et, aussitôt ses
cartes déposées, ne s'était-il pas trouvé prié de toutes parts dans ce
monde qu'il connaissait à peine et qui se composait, pour une partie, de
hauts fonctionnaires du régime tombé; pour une autre partie, de grands
industriels et de financiers politiciens; pour un tiers enfin,
d'artistes célèbres et de riches étrangers? Cela faisait une libre
société de luxe, de plaisir et de mouvement, dont le ton devait beaucoup
déplaire au jeune homme, car il n'en pouvait comprendre les qualités
d'élégance et de finesse, et il en sentait bien le terrible défaut, le
manque de silence, de vie morale et de longues habitudes. Ah! il
s'agissait bien pour lui d'observations de ce genre, préoccupé qu'il
était uniquement de savoir où il apercevrait Mme de Sauve et ses yeux.
D'innombrables heures se représentaient à lui où il l'avait
rencontrée,--tantôt chez elle, assise au coin de son feu vers la tombée
de l'après-midi et abîmée dans une de ses taciturnes rêveries,--tantôt
en visite, habillée d'une toilette de ville et souriant, avec sa bouche
d'Hérodiade, à des conversations de robes ou de chapeaux,--tantôt, sur
le devant d'une loge de théâtre, et causant à mi-voix durant un
entr'acte,--tantôt dans le tumulte de la rue, emportée par son cheval
bai-cerise et inclinant sa tête à la portière par un geste gracieux. Le
souvenir de cette voiture déterminait chez Hubert une nouvelle
association d'idées, et il revoyait l'instant où il avait, pour la
première fois, avoué le secret de ses sentiments. Mme de Sauve et lui
s'étaient, ce jour-là, rencontrés vers les cinq heures dans un salon de
l'avenue du bois de Boulogne, et comme la pluie commençait à s'abattre,
intarissable, la jeune femme avait proposé à Hubert, venu à pied, de le
prendre dans sa voiture, ayant, disait-elle, une visite à faire près de
la rue Vaneau qui lui permettrait de le déposer sur le chemin, à sa
porte. Il avait pris place, en effet, auprès d'elle, dans l'étroit coupé
doublé de cuir vert où traînait un peu de cette atmosphère subtile qui
fait de la voiture d'une femme élégante une sorte de petit boudoir
roulant, avec tous les menus objets d'une jolie installation. La boule
d'eau chaude tiédissait sous les pieds; sur le devant, la glace posée
dans sa gaine attendait un regard; le carnet placé dans la coupe avec
son crayon et ses cartes de visite parlait de corvées mondaines; la
pendule accrochée à droite marquait la rapidité de la fuite de ces
minutes douces; un livre entr'ouvert et glissé à la place où l'on met
d'ordinaire les emplettes portatives, révélait que Thérèse avait pris
chez le libraire le roman à la mode. Au dehors, c'était, dans les rues
où les lumières commençaient de s'allumer, le déchaînement d'un glacial
orage d'hiver. Thérèse, enveloppée d'un long manteau qui dessinait sa
taille, se taisait. Au triple reflet des lanternes de la voiture, du gaz
de la rue et du jour mourant, elle était si divinement pâle et belle,
qu'à bout d'émotion Hubert lui prit la main. Elle ne la retira pas; elle
le regardait avec des yeux immobiles, et comme noyés de larmes qu'elle
n'eût pas osé répandre. Il lui dit, sans même entendre le son de ses
propres paroles, tant ce regard le grisait: «Ah! comme je vous aime!...»
Elle pâlit davantage encore, et lui mit sur la bouche sa main gantée,
pour le faire taire. Il se mit à baiser cette main follement, en
cherchant la place où l'échancrure du gant permettait de sentir la
chaleur vivante du poignet. Elle répondit à cette caresse par ce mot que
toutes les femmes prononcent dans des minutes pareilles,--mot si simple,
mais dans lequel tant d'inflexions se glissent, depuis la plus mortelle
indifférence jusqu'à la tendresse la plus émue: «Vous êtes un enfant...»
Il l'interrogea: «M'aimez-vous un peu?...» Et alors, comme elle le
regardait avec ces mêmes yeux par lesquels un rayon de félicité
s'échappait, il put l'entendre qui, d'une voix étouffée, murmurait:
«Beaucoup.»
Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le
prélude d'un effort vers la complète possession d'une femme aussi
évidemment éprise,--effort qui eût peut-être échoué, car une femme du
monde qui veut se défendre trouve bien des moyens de ne pas se donner,
même après des aveux de ce genre, ou des marques plus compromettantes
d'attachement,--pour peu qu'elle soit coquette. Mais la coquetterie
n'était pas plus le cas de Mme de Sauve que l'audace physique n'était le
cas de l'enfant de vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres
ne se voyaient-ils point placés par le hasard dans une situation de la
plus étrange délicatesse? Il était, lui, incapable d'entreprendre
davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment
n'aurait-elle pas compris que s'offrir à lui, c'était risquer d'être
aimée moins? De telles difficultés sont moins rares que la fatuité des
hommes ne l'avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les
moeurs modernes. Entre deux personnes qui s'aiment, dans l'état présent
des moeurs, toute action devient en même temps un signe; et comment une
femme qui sait cela n'hésiterait-elle pas à compromettre pour jamais son
bonheur en voulant l'étreindre trop vite? Thérèse obéissait-elle à cette
raison de prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brûlants de
son ami un plaisir de coeur d'une nouveauté délicieuse? Chez tous les
hommes qu'elle avait rencontrés avant celui-ci, l'amour n'était qu'une
forme déguisée du désir, et le désir lui-même une forme enivrée de
l'amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce
premier aveu, elle accorda au jeune homme tous les rendez-vous qu'il lui
demanda, et que tous ces rendez-vous demeurèrent aussi essentiellement
innocents qu'ils étaient clandestins. Tandis que le train de Boulogne
emportait Hubert vers la plus désirée de ces rencontres, il se
ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses
promenades, hasardées presque toutes à travers le Paris matinal. Ils
avaient ainsi aventuré leur naïve et coupable idylle dans tous les
endroits où il semblait invraisemblable qu'une personne de leur monde
pût les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visité, par exemple, les
tours de Notre-Dame, où Thérèse aimait à promener sa grâce jeune parmi
les vieux monstres de pierre sculptés sur les balustrades? A travers les
minces fenêtres en ogive de la montée, ils regardaient tour à tour
l'horizon du fleuve encaissé entre ses quais et de la rue encaissée
entre ses maisons. Il y avait dans une des bâtisses tapies à l'ombre de
la cathédrale, du côté de la rue Chanoinesse, un petit appartement au
cinquième étage, prolongé par une terrasse, derrière les vitres duquel
ils imaginaient un roman pareil au leur, parce qu'ils y avaient vu deux
fois une jeune femme et un jeune homme qui déjeunaient, assis à une même
table ronde et la fenêtre entr'ouverte. Quelquefois les rafales du vent
de décembre grondaient autour de la basilique, des tourmentes de neige
fondue battaient les murs. Thérèse n'en était pas moins exacte au
rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail,
traversant l'église pour sortir sur le côté, puis retrouver Hubert dans
le sombre péristyle qui précède les tours. Ses fines dents brillaient
dans son joli sourire, sa taille mince paraissait plus élégante encore
dans ce décor de l'ancienne cité. Sa grâce heureuse semblait agir même
sur la vieille gardienne qui distribue les cartes du fond de sa loge et
parmi ses chats, car elle lui envoyait un sourire de reconnaissance.
C'est dans l'escalier de ces antiques tours qu'Hubert s'était hasardé à
mettre pour la première fois un baiser sur ce pâle visage, pour lui
divin. Thérèse gravissait devant lui, ce matin-là, les marches creusées
qui tournent autour du pilier de pierre. Elle s'arrêta une minute pour
respirer; il la soutint dans ses bras, et comme elle se renversait
doucement en appuyant la tête sur son épaule, leurs lèvres se
rencontrèrent. L'émotion fut si forte qu'il pensa mourir. Ce premier
baiser avait été suivi d'un autre, puis de dix, puis d'autres encore, si
nombreux qu'ils n'en savaient plus le nombre. Oh! les longs, les
angoissants, les profonds baisers, et dont elle disait tendrement, comme
pour se justifier dans la pensée de son doux complice: «J'aime les
baisers comme une petite fille!...» De ces adorables baisers, ils
avaient ainsi peuplé follement tous les asiles où leur imprudent amour
s'était abrité. Hubert se souvenait d'avoir embrassé Thérèse, assis tous
les deux sur une pierre de tombeau, dans une allée déserte d'un des
cimetières de Paris, tandis que le jardin des morts étendait autour
d'eux, par une matinée bleue et tiède, son funèbre paysage d'arbres
toujours verts et de sépulcres. Il l'avait embrassée encore sur un des
bancs de ce parc lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la
ville, parc tout nouvellement planté qu'un chemin de fer traverse, que
domine un pavillon d'architecture chinoise et autour duquel s'étend
l'horizon d'usines du lamentable quartier de la Glacière. D'autres fois,
ils s'étaient promenés, indéfiniment, en voiture, le long du morne talus
des fortifications, et, lorsque l'heure arrivait de rentrer, c'était
toujours Thérèse qui partait la première. Il la voyait, caché lui-même
dans le fiacre arrêté, qui, de son pied svelte, franchissait les
ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu'une tache de boue
déshonorât sa robe et se retournait comme involontairement pour
l'envelopper d'un dernier regard. C'est dans ces occasions-là qu'il
sentait trop bien quels dangers il faisait courir à cette femme; mais,
quand il lui parlait de ses craintes, elle répondait en secouant sa tête
d'une expression si aisément tragique: «Je n'ai pas d'enfants... Quel
mal peut-on me faire, sinon de te prendre à moi?» Ils en étaient venus,
bien qu'ils continuassent de n'être point l'un à l'autre entièrement,
aux familiarités de langage dont s'accompagne la passion partagée. Ils
s'écrivaient presque tous les matins des billets dont un seul aurait
suffi pour établir que Thérèse était la maîtresse d'Hubert, et cependant
elle ne l'était point. Mais, à quelque détail que s'arrêtât le souvenir
du jeune homme, il trouvait toujours qu'elle ne lui avait disputé aucune
des marques de tendresse qu'il lui avait demandées. Seulement il n'osait
rien concevoir au delà de lui prendre les mains, la taille, le visage,
et de s'appuyer, comme un enfant, sur son coeur. Elle avait avec lui cet
abandon de l'âme, si entier, si confiant, si indulgent, le seul signe du
véritable amour que la plus habile coquetterie ne puisse imiter. Et, par
contraste à cette tendresse, pour en mieux encore aviver la douceur, à
chacune des scènes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse
explication du jeune homme avec sa mère, ou quelque cruelle angoisse à
retrouver Mme de Sauve, le soir, auprès de son mari. Ce dernier ne
faisait réellement aucune attention à Hubert, mais le fils de Mme
Liauran n'était pas encore habitué aux déshonorants mensonges des
cordiales poignées de main offertes à l'homme que l'on trompe...
Qu'importaient ces misères cependant, puisqu'ils allaient, lui la
retrouver, elle l'attendre, dans la petite ville anglaise où ils
devaient passer ensemble deux jours? Était-ce d'Hubert, était-ce de
Thérèse que venait cette idée? Le jeune homme n'eût pas su le dire.
André de Sauve se trouvait en Algérie pour une enquête parlementaire.
Thérèse avait une amie de couvent et qui habitait la province, assez
sûre pour qu'elle pût se donner comme étant allée chez elle. Elle
prétendait, d'autre part, que la position sur le chemin de Paris à
Londres fait de Folkestone, en hiver, le plus sûr abri, parce que les
voyageurs français traversent cette ville sans jamais s'y arrêter. A la
seule idée de la revoir, le coeur d'Hubert se fondait dans sa poitrine,
et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur le
point de rouler dans un gouffre de mystère, d'enivrant oubli et de
félicité.
IV
Le paquebot approchait de la jetée de Folkestone. La mer toute verte, à
peine striée d'écume d'argent, soulevait la coque svelte. Les deux
cheminées blanches lançaient une fumée qui s'incurvait en arrière sous
la pression de l'air déchiré par la course. Les deux énormes roues,
toutes rouges, battaient les lames; et, derrière le bateau, se creusait
un mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frangé de mousse. C'était
par un jour d'un bleu tiède et voilé, comme il en fait parfois sur la
côte anglaise par les fins d'hiver,--jour de tendresse et qui
s'associait divinement aux pensées du jeune homme. Il s'était accoudé
sur le bastingage de l'avant, et il n'en avait pas bougé depuis le
commencement de la traversée, laquelle avait été d'une rare douceur. Il
voyait maintenant les moindres détails de l'approche du port: la ligne
crayeuse de la côte à droite, avec son revêtement de maigre gazon, à
gauche la jetée soutenue par ses pilotis, et par delà cette jetée, plus
à gauche encore, la petite ville qui échelonne ses maisons depuis la
base de la falaise jusqu'à sa crête. Il les examinait une par une, ces
maisons qui se détachaient avec une netteté de plus en plus précise.
Laquelle d'entre toutes pouvait bien être l'asile où son bonheur
l'attendait sous les traits aimés de Thérèse de Sauve; laquelle ce _Star
hotel_ que son amie avait choisi dans le guide, à cause de ce nom de
_Star_ qui veut dire étoile? «Je suis superstitieuse, avait-elle dit
enfantinement, et puis, n'es-tu pas ma chère étoile?...» Elle avait
ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert songeait
ensuite indéfiniment. Il savait bien qu'elle ne serait pas sur le quai à
l'attendre, et il la cherchait des yeux malgré lui. Mais elle avait
multiplié les précautions, jusqu'à être arrivée, elle, la veille, par
Calais et Douvres. Le paquebot approche toujours. On distingue le visage
de quelques habitants de la ville, dont l'unique distraction consiste à
venir au bout de cette jetée afin d'assister à l'arrivée du bateau de
marée. Encore quelques minutes, et Hubert sera auprès de Thérèse. Ah! si
elle allait manquer au rendez-vous? Si elle avait été malade ou bien
surprise? Si elle était morte en route?... Toute la légion des folles
hypothèses défile devant la pensée de l'amant inquiet. Le bateau est
dans le port, les passagers débarquent et se précipitent vers les
wagons. Hubert est presque le seul à s'arrêter dans la petite ville. Il
laisse sa malle partir pour Londres, et il prend place avec sa valise
dans une des voitures qui stationnent devant la gare. Il a bien eu comme
un passage de mélancolie, en parlant au cocher, et en constatant,
quoiqu'il en soit à son premier voyage en Angleterre, combien son
anglais est correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa
gouvernante venue du Yorkshire, le soin que sa mère avait de le faire
causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette pauvre mère?...
Puis, ce souvenir s'efface, à mesure que la légère calèche, enlevée au
trot d'un petit cheval, gravit allégrement la rampe rude par laquelle on
va jusqu'à la ville haute. L'admirable paysage de mer se développe à la
gauche du jeune homme, gouffre démesuré d'un vert pâle, confondu à sa
ligne extrême avec un gouffre bleu, et tout semé de barques, de
goëlettes, de bateaux à vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La
voiture abandonne la falaise, entre dans une rue, puis dans une seconde,
puis dans une troisième, toutes bordées de maisons basses dont les
fenêtres en saillie laissent apercevoir derrière leurs vitres des
rangées de géraniums rouges et de fougères. A un détour, Hubert aperçoit
la porte d'un vaste bâtiment gothique et une plaque noire, dont la seule
inscription en lettres dorées lui fait sauter le coeur. Il se trouve
devant le _Star hotel_. Le temps de demander au bureau si Mme Sylvie est
arrivée,--c'est le nom que Thérèse a voulu prendre à cause des initiales
gravées sur tous ses objets de toilette, et elle a dû être inscrite sur
le livre comme artiste dramatique;--le temps encore de monter deux
étages, de suivre un long corridor; le domestique ouvre la porte d'un
petit appartement, et, assise à une table, dans un salon, avec son
visage dont la pâleur est augmentée par l'émotion profonde, la taille
prise dans un vêtement en étoffe de soie rouge dont les plis gracieux
dessinent son buste sans s'y ajuster, c'est Thérèse. Le feu de charbon
rougeoie dans la cheminée, dont les parois intérieures sont garnies de
faïence coloriée. Une fenêtre en rotonde, du genre de celles que les
Anglais appellent _bow-windows_, termine la pièce, à laquelle
l'ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la Grande-Bretagne
donne un aspect de paisible intimité. «Ah! c'est bien toi,» fait le
jeune homme en s'approchant de Thérèse qui lui sourit, et il met la main
sur la poitrine de son amie comme pour se convaincre de son existence.
Cette douce pression lui fit sentir les battements affolés, sous la
mince étoffe, de ce coeur de femme heureuse: «Oui! c'est bien moi,»
répondit-elle avec plus de langueur que d'habitude. Il s'assit auprès
d'elle et leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d'une
suprême douceur, où deux amants qui se retrouvent après une absence
s'efforcent de mettre avec la tendresse de l'heure présente, toutes les
tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup frappé à la
porte les sépara.
--«C'est pour tes bagages, dit Thérèse en repoussant son ami d'un geste
de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici
depuis hier soir; j'espère que tout te plaira. J'ai tant pensé à toi en
faisant préparer le petit appartement...»
Elle l'entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la
fenêtre donnait sur le jardin de l'hôtel. Le feu était allumé dans la
cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l'encoignure et aussi
la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air
plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé
trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme préférait. Il
se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui
font défaillir tout le coeur, par lesquels une femme attendrie semble
remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir
d'elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d'ouvrir
la valise, l'empêcha de répondre à ce regard par un baiser.
--«Tu dois être lassé, fit-elle; tandis que tu achèves de t'installer,
je vais dire qu'on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il
m'est doux de te servir!...
--«Va» dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant
l'émotion heureuse lui envahissait toute l'âme. «Mais comme je l'aime!»
ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait
disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très
jeune fille que lui avait laissée son mariage sans enfants; et il fut
obligé de s'asseoir pour ne pas s'évanouir devant l'évidence de son
bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour
l'infortune, qu'il y a dans la réalisation complète du désir un je ne
sais quoi d'affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans
le songe, et, à un certain degré d'intensité, il semble que la joie ne
soit pas vraie. Et puis, l'étrangeté de la situation ne devait-elle pas
agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne
pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour
sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d'un
plus complet abandon de sa personne?
Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart
d'heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée
du petit salon sur laquelle était disposé tout l'appareil nécessaire
pour le goûter: la théière d'argent, l'aiguière d'eau chaude, les fines
tasses. N'avait-elle pas encore emporté ces deux tasses de Paris avec
elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme
elle avait dit, de ses jolies mains d'où elle avait retiré son anneau
d'alliance, afin d'éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion
de se rappeler qu'elle n'était pas libre. Durant ces heures de
l'après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable
autour d'eux, et la sensation de la solitude partagée s'approfondissait
dans leurs coeurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils
eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte de
sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa
main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans
cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu'il ne ressentait
même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première,
rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa
chaise et vint s'asseoir à terre, aux pieds du jeune homme, la tête sur
ses genoux; et, comme il continuait à ne pas bouger, elle eut une
inquiétude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu
auquel nul amant n'a jamais résisté: «Si tu savais, dit-elle comme je
tremble de te déplaire? J'ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin
de ce feu, dans cette chambre où je t'attendais, en songeant que tu
m'aimerais sans doute moins après être venu ici. Ah! tu m'en voudras de
t'aimer trop, et d'avoir osé ce que j'ai osé pour toi!...» L'angoisse à
laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si forte,
qu'Hubert vit ses traits s'altérer un peu, tandis qu'elle prononçait
cette phrase. Tout le drame qui s'était joué en elle depuis le
commencement de cette liaison se formulait pour la première fois.
Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dépourvu de
brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui
prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais
de l'effaroucher, et peut-être, car il y a de ces replis étranges dans
les consciences féminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant
au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la première fois:
«Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons.
Du jour où je t'ai rencontré, en revenant de la campagne, je t'ai
appartenu. Je t'aurais suivi où tu m'aurais demandé de te suivre. Rien
n'a plus existé pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec
un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu
comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un
crime d'aimer quand on n'est pas libre?
--«Je ne sais plus rien, répondit Hubert en se penchant vers elle pour
la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus
chère.
--«Non! laisse-moi rester à tes pieds, comme ta petite esclave,
reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah!
Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.
--«Je te le jure» dit le jeune homme, que l'émotion de son amie gagnait
sans qu'il pût bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se
redresser; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur
Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés,
puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le
quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée,
mais plus calme: «Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais
mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. _Will you be so
kind as to ask for a carriage, will you?_» ajouta-t-elle en anglais.
Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose
de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon
par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un
petit salut de la main, coquettement.