Pendant quelques minutes encore elle prolongea cette violente

lamentation, dans laquelle se révélait l'espèce de frénésie passionnée

qui avait fait se concentrer autour de son fils toutes les forces vives

de son coeur. Ce n'était pas seulement la mère qui souffrait en elle,

c'était la mère pieuse et pour qui les fautes humaines étaient des

crimes abominables; c'était la mère isolée et triste, à qui la rivalité

avec une femme élégante, riche et jeune, infligeait une secrète

humiliation; enfin, tout son coeur saignait à toutes ses places. Le

spectacle de cette souffrance poignait si cruellement Mme Castel, et ses

yeux exprimaient une si douloureuse pitié, que Marie-Alice Liauran

s'interrompit pourtant de sa plainte. Elle se pencha sur sa chaise

longue, mit un baiser sur ces pauvres yeux,--si pareils aux siens,--et

dit: «Pardonne-moi, maman, mais à qui dirais-je mon mal, si ce n'est à

toi? Et puis, ne le verrais-tu pas?... Hubert ne rentre pas, fit-elle en

regardant la pendule dont le balancier continuait d'aller et de venir

paisiblement. Est-ce que vous croyez que je n'aurais pas dû m'opposer à

ce voyage en Angleterre?

--«Non, mon enfant. S'il va rendre visite à son ami, pourquoi user ton

pouvoir en vain? Et s'il partait pour quelque autre motif, il ne

t'obéirait pas. Songe qu'il a vingt-deux ans et qu'il est un homme.

--«Je deviens folle, ma mère. Il y a longtemps que ce voyage était

arrêté. J'ai vu les lettres d'Emmanuel. Mais quand je souffre, je ne

peux plus raisonner. Je ne vois que mon chagrin, qui me bouche toute ma

pensée... Ah! comme je suis malheureuse!...»

III

S'il fallait une preuve de la multiplicité foncière de notre personne,

on la trouverait dans cette loi, habituel objet de l'indignation des

moralistes, qui veut que la vision du chagrin des êtres les plus aimés

ne puisse, à de certaines minutes, nous empêcher d'être heureux. Il

semble que nos sentiments soutiennent dans notre coeur, et les uns

contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L'intensité

d'existence de l'un d'entre eux, même momentanée, ne s'obtient qu'au

prix de l'exténuation de tous les autres. Il est certain qu'Hubert

Liauran chérissait éperdument ses deux mères,--comme il appelait

toujours les deux femmes qui l'avaient élevé. Il est certain qu'il avait

deviné qu'elles tenaient ensemble, depuis bien des jours, des

conversations analogues à celle de ce soir où il avait emprunté à son

parrain les trois mille francs dont il avait besoin pour régler ses

dettes et suffire à son voyage. Et cependant, lorsqu'il fut monté, au

surlendemain de ce soir, dans le train qui l'emportait vers Boulogne, il

lui fut impossible de ne pas se sentir l'âme comme noyée dans une

félicité divine. Il ne se demandait pas si le comte Scilly parlerait ou

non de sa démarche. Il écartait cette appréhension, comme il éloignait

le souvenir des yeux de Mme Liauran à l'instant de son départ, comme il

étouffait tous les scrupules que pouvait lui donner sa piété

intransigeante. S'il n'avait pas menti absolument à sa mère en lui

disant qu'il allait rejoindre à Londres son ami Emmanuel Deroy, il avait

pourtant trompé cette mère jalouse, en lui cachant qu'à Folkestone il

retrouverait Mme de Sauve. Or, Mme de Sauve n'était pas libre. Mme de

Sauve était mariée, et, pour un jeune homme élevé comme l'avait été le

pieux Hubert, aimer une femme mariée constituait une faute inexpiable.

Hubert devait se croire et se croyait en état de péché mortel. Son

catholicisme, qui n'était pas une religion de mode et d'attitude, ne lui

laissait aucun doute sur ce point. Mais, religion, famille, devoir de

franchise, crainte de l'avenir, tous ces fantômes de la conscience ne

lui apparaissaient,--qu'à l'état de fantômes, vaines images sans

puissance et qui s'évanouissaient devant l'évocation vivante de la

beauté de la femme qui, depuis cinq mois, était entrée dans son coeur

pour tout y renouveler, de la femme qu'il aimait et dont il se savait

aimé. En répondant à son parrain qu'il n'avait pas de maîtresse, Hubert

avait dit vrai, en ceci qu'il n'était pas l'amant de Mme de Sauve, au

sens de possession physique et entière où notre langue prend ce terme.

Elle ne lui avait jamais appartenu, et c'était la première fois qu'il

allait se trouver réellement seul avec elle, dans cette solitude d'un

pays étranger, rêve secret de tout être qui aime. Tandis que le train

courait à toute vapeur parmi les plaines tour à tour ondulées de

collines, coupées de cours d'eau, hérissées d'arbres dénudés, le jeune

homme se laissait aller à égrener le rosaire de ses souvenirs. Le charme

des heures passées lui était rendu plus cher par l'attente d'il ne

savait quel immense bonheur. Quoique le fils de Mme Liauran eût

vingt-deux ans, le genre de son éducation l'avait maintenu dans cet état

de pureté si rare parmi les jeunes gens de Paris, lesquels ont pour la

plupart épuisé le plaisir avant d'avoir même soupçonné l'amour. Mais ce

dont cet enfant ne se rendait pas compte, c'est que, précisément, cette

pureté avait agi, mieux que les roueries les plus savantes, sur

l'imagination romanesque de la femme dont le profil passait et repassait

devant ses regards au gré des mouvements du wagon, se détachant tour à

tour sur les bois, sur les coteaux et sur les dunes. Combien d'images

emporte ainsi un train qui passe et, avec elles, combien de destinées

précipitées vers le bonheur ou vers le malheur, dans le lointain et

l'inconnu!...

C'est au commencement du mois d'octobre de l'année précédente qu'Hubert

avait vu Mme de Sauve pour la première fois. A cause de la santé de Mme

Liauran, pour laquelle le moindre voyage eût été dangereux, les deux

femmes ne quittaient jamais Paris; mais le jeune homme allait parfois,

durant l'été ou l'automne, passer une moitié de semaine dans quelque

château. Il revenait d'une de ces visites, en compagnie de son cousin

George. A une station située sur cette même ligne du Nord qu'il suivait

maintenant, il avait, en montant dans un wagon, rencontré la jeune femme

avec son mari. Les De Sauve étaient de la connaissance de George, et

c'est ainsi qu'Alexandre-Hubert avait été présenté. M. de Sauve était un

homme d'environ quarante-cinq ans, très grand et fort, avec un visage

déjà trop rouge, et les traces, à travers sa vigueur, d'une usure qui

s'expliquait, rien qu'à écouter sa conversation, par sa manière

d'entendre la vie. Exister, pour lui, c'était se prodiguer, et il

réalisait ce programme dans tous les sens. Chef de cabinet d'un ministre

en 1869, jeté après la guerre dans la campagne de propagande

bonapartiste, député depuis lors et toujours réélu, mais député agissant

et qui pratiquait ses électeurs, il s'était en même temps de plus en

plus lancé dans le monde. Il avait un salon, donnait des dîners,

s'occupait de sport, et trouvait encore le loisir de s'intéresser avec

compétence et succès à des entreprises financières. Ajoutez à cela

qu'avant son mariage il avait beaucoup fréquenté le corps de ballet, les

coulisses des petits théâtres et les cabinets particuliers. Il y a ainsi

des tempéraments dont la nature fait des machines à grosses dépenses, et

par suite à grosses recettes. Tout, dans André de Sauve, révélait le

goût de ce qui est ample et puissant, depuis la construction de son

grand corps jusqu'à sa manière de se vêtir et jusqu'au geste par lequel

il prenait un long et noir cigare dans son étui, pour le fumer. Hubert

se souvenait très bien d'avoir éprouvé pour cet homme aux mains et aux

oreilles velues, aux larges pieds, à l'encolure de dragon, la sorte de

répulsion physique dont nous souffrons tous à la rencontre d'une

physiologie exactement contraire à la nôtre. N'y a-t-il pas des

respirations, des circulations du sang, des jeux de muscles qui nous

sont hostiles, probablement grâce à cet indéfinissable instinct de la

vie qui pousse deux animaux d'espèce différente à se déchirer aussitôt

qu'ils s'affrontent? A vrai dire, l'antipathie du délicat Hubert pouvait

s'expliquer plus simplement par une inconsciente et subite jalousie

envers le mari de Mme de Sauve; car Thérèse, comme ce mari l'appelait en

la tutoyant, avait aussitôt exercé sur le jeune homme une sorte

d'attrait irrésistible. Il avait souvent feuilleté, durant son enfance,

un portefeuille de gravures rapportées d'Italie par son grand aïeul, le

soldat de Bonaparte, et, au premier regard jeté sur cette femme, il ne

put s'empêcher de se souvenir des têtes dessinées par les maîtres de

l'école lombarde, tant la ressemblance était frappante entre ce visage

et celui des Hérodiades et des madones familières à Luini et à ses

élèves. C'était le même front plein et large, les mêmes grands yeux

chargés de paupières un peu lourdes, le même ovale délicieux du bas des

joues terminé sur un menton presque carré, la même sinuosité des lèvres,

la même suave attache des sourcils à la naissance du nez, et sur tous

ces traits charmants comme une suffusion de lenteur, de grâce et de

mystère. Mme de Sauve avait aussi, des femmes de cette école lombarde,

le cou vigoureux, les épaules larges, tous les signes d'une race à la

fois fine et forte, avec une taille mince, des mains et des pieds

d'enfant. Ce qui la distinguait de ce type traditionnel, c'était la

couleur de ses cheveux, qu'elle avait, non pas roux et dorés, mais très

noirs, et de ses prunelles, dont le gris brouillé tirait sur le vert. La

pâleur ambrée de son teint achevait, ainsi que la lenteur languissante

qu'elle mettait à tous ses mouvements, de donner à sa beauté un

caractère singulier. Il était impossible, devant cette créature, de ne

pas penser à quelque portrait du temps passé, quoiqu'elle respirât la

jeunesse, avec la pourpre de sa bouche et le fluide vivant de ses yeux,

et quoiqu'elle fût habillée à la mode du jour, le buste serré dans une

jaquette ajustée de nuance sombre. La jupe de sa robe taillée dans une

étoffe anglaise d'une teinte grise, ses pieds chaussés de bottines à

lacets, son petit col d'homme, sa cravate droite piquée d'une épingle

garnie d'un même fer à cheval en diamants, ses gants de Suède et son

chapeau rond ne rappelaient guère la toilette des princesses du XVIe

siècle; et cependant elle offrait au regard le modèle accompli de la

beauté milanaise, même sous ce costume d'une Parisienne élégante. Par

quel mystère? Elle était la fille de Mme Lussac, née Bressuire, dont les

parents n'avaient pas quitté la rue Saint-Honoré depuis trois

générations, et d'Adolphe Lussac, le préfet de l'Empire, venu d'Auvergne

à la suite de M. Rouher. La chronique des salons aurait répondu à cette

question en rappelant le passage à Paris, aux environs de 1855, du beau

comte Branciforte, ses yeux d'un gris verdâtre, sa pâleur mate, son

assiduité auprès de Mme Lussac et sa disparition soudaine de ce milieu

où, pendant des mois et des mois, il avait été toujours présent. Mais

ces renseignements-là, Hubert ne devait jamais les avoir. Il

appartenait, de par son éducation et de par sa nature, à la race de ceux

qui acceptent les données officielles de la vie et en ignorent les

causes profondes, l'animalité foncière, la tragique doublure,--race

heureuse, car à elle appartient la jouissance de la fleur des choses,

race vouée d'avance aux catastrophes, car, seule, la vue nette du réel

permet de manier un peu le réel.

Non; ce qu'Hubert Liauran se rappelait de cette première entrevue, ce

n'était pas des questions sur la singularité du charme de Mme de Sauve.

Il ne s'était pas davantage interrogé sur la nuance de caractère que

pouvaient indiquer les mouvements de cette femme. Au lieu d'étudier ce

visage, il en avait joui, comme un enfant goûte la fraîcheur d'une

atmosphère, avec une sorte de délice inconscient. L'absence complète

d'ironie qui distinguait Thérèse et se reconnaissait au lent sourire, au

calme regard, à la voix égale, aux gestes tranquilles, lui avait été

aussitôt une douceur. Il n'avait pas senti devant elle ces angoisses de

la timidité douloureuse que le coup d'oeil incisif de la plupart des

Parisiennes inflige aux tout jeunes gens. Durant le trajet qu'ils

avaient fait ensemble, placé en face d'elle, et tandis que De Sauve et

George Liauran parlaient d'une loi sur les congrégations religieuses

dont la teneur remuait alors tous les partis, il avait pu causer avec

Thérèse lentement, et, sans qu'il comprît pourquoi, intimement. Lui qui

se taisait d'ordinaire sur lui-même, avec l'obscure idée que

l'excitabilité presque folle de son être faisait de lui une exception

sans analogue, il s'était ouvert à cette femme de vingt-cinq ans et

qu'il connaissait depuis une demi-heure, plus que cela ne lui était

jamais arrivé avec des personnes chez lesquelles il dînait tous les

quinze jours. A propos d'une question de Thérèse sur ses voyages de

l'été, il avait comme naturellement parlé de sa mère, de sa maladie,

puis de sa grand'mère, puis de leur vie en commun. Il avait entr'ouvert

pour cette étrangère le secret asile de l'hôtel de la rue Vaneau,--non

pas sans remords; mais le remords était venu plus tard et moins d'un

sentiment de pudeur profanée que de la crainte d'avoir déplu, et

lorsqu'il était sorti du cercle de ses regards. Qu'ils étaient

captivants, en effet, ces lents regards! Il émanait d'eux une

inexprimable caresse; et, quand ils se posaient sur vos yeux, bien en

face, c'était comme un attouchement tendre et presque une volupté

physique. Après des jours, Hubert se souvenait encore de la sorte de

bien-être enivrant qu'il avait éprouvé dès cette première causerie, rien

qu'à se sentir regardé ainsi; et ce bien-être n'avait fait que grandir

aux entrevues suivantes, jusqu'à devenir presque aussitôt un vrai besoin

pour lui, comme de respirer et comme de dormir. Elle lui avait dit, en

descendant du wagon, qu'elle était chez elle chaque jeudi, et il avait

bientôt appris le chemin de l'appartement du boulevard Haussmann, où

elle habitait. Dans quel recoin de son coeur avait-il trouvé l'énergie

de faire cette visite qui tombait le surlendemain de leur rencontre?

Presque aussitôt, il avait été prié à dîner. Il se rappelait si vivement

l'enfantin plaisir qu'il avait eu à lire et à relire l'insignifiant

billet d'invitation, à en respirer le parfum léger, à suivre le détail

des lettres de son nom écrites par la main de Thérèse. C'était une

écriture à laquelle l'abondance des petits traits inutiles donnait un

aspect particulier, léger et fantasque, où un graphologue aurait voulu

lire le signe d'une nature romanesque. Mais, en même temps, la large

façon dont les lignes étaient jetées et la fermeté des pleins, où la

plume appuyait un peu grassement, indiquaient une façon de vivre

volontiers pratique et presque matérielle. Hubert ne raisonna pas tant;

mais dès ce premier billet, chaque lettre de cette écriture devint pour

lui une personne qu'il aurait reconnue entre des milliers d'autres. Avec

quelle félicité il s'était habillé pour se rendre à ce dîner, en se

disant qu'il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures,--des

heures qui, comptées par avance, lui paraissaient infinies! Il avait eu

un étonnement un peu fâché lorsque sa mère, au moment où il prenait

congé d'elle, avait émis une observation critique sur les habitudes de

familiarité du monde d'aujourd'hui; puis, séparé de ces événements par

des mois, il retrouvait, grâce à l'imagination spéciale dont il était

doué, comme toutes les créatures très sensibles, l'exacte nuance de

l'émotion que lui avait causée et ce dîner, et la soirée, l'attitude des

convives et celle de Thérèse. C'est le plus ou moins de puissance que

nous avons de nous figurer à nouveau les peines et les plaisirs passés,

qui fait de nous des êtres capables de froid calcul, ou des esclaves de

notre vie sentimentale. Hélas! toutes les facultés d'Hubert conspiraient

pour river autour de son coeur la chaîne meurtrissante des trop chers

souvenirs!

Thérèse avait, ce premier soir, une robe de dentelle noire avec des

noeuds roses, et nul autre bijou qu'un lourd bracelet d'or massif à l'un

de ses poignets. Elle était à demi décolletée, trop peu pour que le

jeune homme, dont la pudeur était, sur ce point, d'une susceptibilité

virginale, en fût choqué. Il y avait dans le salon, lorsqu'il y entra,

quelques personnes, dont pas une, à l'exception de George Liauran, ne

lui était connue. C'étaient, pour la plupart, des hommes, célèbres à des

titres divers dans la société plus particulièrement nommée parisienne

par les journaux qui se piquent de suivre la mode. La première sensation

d'Hubert avait été un léger froissement, par ce seul fait que

quelques-uns de ces hommes offraient à l'observateur malveillant

plusieurs des petites hérésies de toilette familières aux plus

méticuleux s'ils sont allés trop tard dans le monde. C'est un habit

d'une coupe ancienne, un col de chemise mal taillé, plus mal blanchi,

une cravate d'un blanc qui tourne au bleu, et nouée d'une main

maladroite. Ces misères devaient apparaître comme les signes d'un rien

de bohême,--le mot sous lequel les gens corrects confondent toutes les

irrégularités sociales,--au regard d'un jeune homme habitué à vivre sous

la surveillance continue de deux femmes d'une rare éducation, qui

avaient voulu faire de lui quelque chose d'irréprochable. Mais ces menus

signes d'une tenue insuffisante avaient rendu plus gracieuse encore à

ses yeux la distinction accomplie de Thérèse, de même que la liberté

parfois cynique des discours débités à table avait donné pour lui une

signification charmante au silence de la maîtresse de la maison. Mme

Liauran ne s'était pas trompée en affirmant qu'il se tenait chez les De

Sauve des propos tout à fait hardis. Le soir où Hubert dînait là pour la

première fois, il fut question, dans la demi-heure du début, d'un procès

en adultère, et un grand avocat donna quelques détails inédits du

dossier;--des moeurs abominables d'un homme politique, arrêté aux

Champs-Elysées;--des deux maîtresses d'un autre politicien et de leur

rivalité; mais tout cela raconté comme on raconte seulement à Paris,

avec ces demi-mots qui permettent de tout dire. Beaucoup d'allusions

échappaient à Hubert; aussi était-il moins choqué de pareils récits

qu'il ne l'était d'autres discours portant sur les idées, tels que ce

paradoxe lancé par un des plus fameux romanciers de ce temps: «Hé! le

divorce! le divorce!--disait cet homme, dont la renommée de hardi

réaliste avait franchi même le seuil de l'hôtel de la rue Vaneau,--il a

du bon; mais c'est une solution beaucoup trop simple pour un problème

très compliqué... Ici, comme ailleurs, le catholicisme a faussé toutes

nos idées... Le propre des sociétés avancées est de produire beaucoup

d'hommes d'espèces très différentes, et le problème consiste à fabriquer

un aussi grand nombre de morales qu'il y a de ces espèces... Je

voudrais, moi, que la loi reconnût des mariages de cinq, de dix, de

vingt catégories, suivant le degré de délicatesse des conjoints... Nous

aurions ainsi des unions pour la vie, destinées aux personnes d'un

scrupule aristocratique... Pour les personnes d'une conscience moins

raffinée, nous établirions des contrats avec facilité pour un, pour

deux, pour trois divorces. Pour des personnes encore inférieures, nous

aurions les liaisons temporaires de cinq ans, de trois ans, d'un an.

--«On se marierait comme on fait un bail, dit un mauvais plaisant.

--«Pourquoi pas? continua l'autre; le siècle se vante d'être

révolutionnaire, et il n'a jamais osé ce que le plus petit législateur

de l'antiquité entreprenait sans hésitation: toucher aux moeurs.

--«Je vous vois venir, répliqua André de Sauve; vous voudriez assimiler

les mariages aux enterrements: première, seconde, troisième classe...»

Aucun des convives, que cette tirade et la réponse divertissaient parmi

l'éclat des cristaux, les parures des femmes, les pyramides des fruits

et les touffes de fleurs, ne se doutait de l'indignation qu'une pareille

causerie soulevait chez Hubert. Qui donc aurait pris garde à ce tout

jeune homme, silencieux et modeste, à l'un des bouts de la table? Il se

sentait, lui, cependant, froissé jusqu'à l'âme dans les convictions

intimes de son enfance et de sa jeunesse, et il jetait à la dérobée le

regard sur Thérèse. Elle ne prononça pas cinquante paroles durant ce

dîner. Elle semblait être partie, en idée, bien loin de cette

conversation qu'elle était censée gouverner; et, comme si on eût été

habitué à ces absences, personne n'essayait d'interrompre sa rêverie.

Elle avait ainsi des heures entières où elle s'absorbait en elle-même.

La pâleur de son visage devenait plus chaude; l'éclat de ses yeux se

retournait en dedans, pour ainsi dire; ses dents apparaissaient, toutes

minces et serrées, à travers ses lèvres qui s'entr'ouvraient. A quoi

pensait-elle, en ces minutes, et par quelle secrète magie ces mêmes

minutes étaient-elles celles où elle agissait le plus fortement sur

l'imagination de ceux qui subissaient son charme? Un physiologiste

aurait sans doute attribué ces soudaines torpeurs à des passages

d'émotion nerveuse. N'y avait-il pas là le signe d'un égarement de

sensualité contre lequel la pauvre créature luttait de toutes ses

forces? Hubert Liauran n'avait vu dans le silence de ce soir que la

désapprobation d'une femme délicate contre les discours des amis de son

mari, et ç'avait été pour lui une suprême douceur de se rapprocher

d'elle et de lui parler au sortir de ce dîner où ses plus chères

croyances avaient été blessées. Il s'était assis sous le regard de ses

yeux, redevenus limpides, et dans un des coins du salon,--une pièce

toute meublée à la moderne, et dont l'opulence de petit musée, les

peluches, les étoffes anciennes, les bibelots japonais contrastaient

aussi absolument avec les appartements sévères de la rue Vaneau, que

l'existence de Mme Castel et de Mme Liauran pouvait contraster avec

celle de Mme de Sauve. Au lieu de reconnaître cette évidente différence

et de partir de là pour étudier la nouveauté du monde où il se trouvait,

Hubert s'abandonnait à un sentiment trop naturel à ceux dont l'enfance a

grandi dans un atmosphère de féminine gâterie. Habitué par les deux

nobles créatures qui avaient veillé sur sa jeunesse à toujours associer

l'idée de la femme à quelque chose d'inexprimablement délicat et pur, il

était immanquable que l'éveil de l'amour s'accomplît chez lui dans une

sorte de religieuse et de respectueuse émotion. Il devait étendre sur la

personne qu'il chérirait, quelle qu'elle fût, toute la dévotion conçue

par lui pour les saintes dont il était le fils. En proie à cette étrange

confusion d'idées, il avait, dès ce premier soir, et rentré chez lui,

parlé de Thérèse à sa mère et à sa grand'mère qui l'attendaient, dans

des termes qui avaient dû nécessairement éveiller la défiance des deux

femmes. Il le comprenait aujourd'hui. Mais quel est le jeune homme qui a

pu commencer d'aimer sans être précipité, par la douce ivresse des

débuts d'une passion, à des confidences irréparables, et trop souvent

meurtrières à l'avenir même de son sentiment?

Cruelle Énigme · 第 2 / 10 段