_PAUL BOURGET_
CRUELLE ÉNIGME
NEUVIÈME ÉDITION
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M DCCC LXXXV
_DU MÊME AUTEUR_
_A la même Librairie:_
POÉSIE
LA VIE INQUIÈTE, 1 vol. 3 fr.
ÉDEL, 1 vol. 3 fr.
LES AVEUX, 1 vol. 3 fr.
PROSE
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE (C. Baudelaire,
M. Renan, Gustave Flaubert, M. Taine, Stendhal).
1 vol. 3 fr. 50
L'IRRÉPARABLE, _Deuxième amour_, _Profils perdus_,
3e édition, 1 vol. 3 fr. 50
EN PRÉPARATION
NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE
5000-85.--Imprimerie C. BARDIN et Cie, à Saint-Germain.
DÉDICACE
A MONSIEUR HENRY JAMES.
Permettez-moi, mon cher Henry James, de placer votre nom à la première
page de ce livre, en souvenir du temps où je commençai de l'écrire, qui
fut le temps aussi où nous nous sommes connus. Dans nos conversations de
l'été dernier, en Angleterre, prolongées tantôt à une des tables de
l'hospitalier _Athenoeum-club_, tantôt sous les ombrages des arbres de
quelque vaste parc, tantôt sur cette esplanade de Douvres, retentissante
du fracas des lames, nous avons souvent discuté au sujet de cet art du
roman, le plus moderne de tous, parce qu'il est le plus souple, le plus
capable de s'accommoder aux nécessités variées de chaque tempérament.
Nous tombions d'accord que les lois imposées au romancier par les
diverses esthétiques se ramènent en définitive à une seule: donner une
impression personnelle de la Vie. Trouverez-vous cette impression-là
dans _Cruelle Énigme_? Je le souhaite, afin que cette oeuvre soit
vraiment digne de vous être offerte, à vous dont j'ai pu apprécier,
comme lecteur, le rare et subtil talent, comme confrère, la sympathie
intelligente, et comme ami le noble caractère.
P. B.
Paris, 9 février 1885...
CRUELLE ÉNIGME
I
Tous les hommes habitués à sentir avec leur imagination connaissent bien
la sorte de mélancolie sans analogue qu'inflige une trop complète
ressemblance entre une mère et sa fille, lorsque cette mère a cinquante
ans, que cette fille en a vingt-cinq, et que l'une se trouve ainsi
présenter le spectre anticipé de la vieillesse de l'autre. Qu'elle est
féconde en amertumes, pour un amoureux, cette vision de l'inévitable
flétrissure réservée à la beauté qu'il chérit! Au regard d'un
observateur désintéressé, de telles ressemblances abondent en réflexions
singulièrement suggestives. Il est rare en effet que l'analogie des
traits des deux visages aille jusqu'à l'identité, plus rare encore que
l'expression en soit tout à fait pareille. D'une génération à l'autre,
d'ordinaire, il y a eu comme une marche en avant du tempérament commun.
La qualité dominante de la physionomie est devenue plus
dominante,--symbole visible d'un développement du caractère produit par
l'hérédité. Trop fin déjà, le visage s'est affiné davantage; sensuel, il
s'est matérialisé; volontaire, il s'est durci et séché. Mais surtout à
l'époque où la vie a fait son oeuvre, lorsque la mère a passé la
soixantième année et la fille la quarantième, cette gradation dans les
ressemblances devient comme palpable au contemplateur, et avec elle
l'histoire des circonstances morales où s'est débattue cette âme de la
race dont ces deux êtres marquent deux étapes. L'aperception des
fatalités du sang est si lucide alors, que parfois elle tourne à
l'angoisse. C'est dans de telles rencontres que se révèle, même aux
esprits les plus dépourvus du sens des idées générales, l'implacable, la
tragique action des lois de la nature; et, pour peu que cette action
s'exerce contre des créatures qui nous tiennent au coeur, même en dehors
de l'amour, cela fait si mal de la constater!
Bien qu'à soixante et douze ans, avec une maladie du foie contractée en
Afrique, cinq blessures et quinze campagnes, un homme parti jadis comme
simple soldat et retraité comme divisionnaire ne soit pas très disposé
aux songeries philosophiques, c'est pourtant à des impressions de cet
ordre que le général comte Alexandre Scilly s'abandonnait, ce soir-là,
au sortir du salon d'un petit hôtel de la rue Vaneau, où il avait laissé
en tête à tête sa vieille amie Mme Castel et la fille de cette amie, Mme
Liauran. Onze heures venaient de sonner à la pendule du plus pur style
Empire,--un cadeau de Napoléon Ier au père de Mme Castel,--posée sur la
cheminée de ce salon. Le général s'était levé comme d'habitude,
exactement au premier coup, afin de gagner sa voiture annoncée. A vrai
dire, le comte avait les plus fortes raisons du monde pour être
obscurément et profondément troublé. Après la campagne de 1870, qui lui
avait valu ses dernières épaulettes, mais dans laquelle sa santé avait
achevé de se ruiner, cet homme s'était trouvé à Paris sans autres
parents que des cousins éloignés et qu'il n'aimait pas, ayant eu à se
plaindre d'eux lors de la succession d'une cousine commune.
N'avaient-ils pas attaqué le testament de la vieille dame, et accusé de
captation, qui? Lui, le comte Scilly, le propre fils du héros de
Leipsick! Avec ce besoin de remplacer par des habitudes fixes la
sécurité de la famille absente, qui distingue les célibataires de tout
âge, le général avait été conduit à se créer un intérieur en dehors de
son appartement de soldat au repos. Les circonstances avaient ainsi fait
de lui le commensal quasi quotidien de l'hôtel de la rue Vaneau où
habitaient deux femmes auxquelles il était attaché depuis longtemps. La
plus âgée, Mme Marie-Alice Castel, était la veuve de son premier
protecteur, du capitaine Hubert Castel, tué à ses côtés en Algérie,
quand il n'était encore, lui, Scilly, que simple sergent. La seconde,
Mme Marie-Alice Liauran, était veuve de son plus cher protégé, du
capitaine Alfred Liauran, tué en Italie. Toutes les personnes qui ont un
peu étudié le caractère du vieux garçon et du vieil officier,--cela fait
comme deux célibats l'un sur l'autre,--comprendront, au simple énoncé de
ces faits, quelle place cette mère et cette fille occupaient dans
l'existence du général. Chaque fois qu'il sortait de chez elles, et
durant tout le temps que mettait sa voiture à le ramener chez lui, son
unique préoccupation était de revenir sur tous les incidents de sa
visite,--et ce temps était long, car le général habitait, au quai
d'Orléans, le rez-de-chaussée d'une antique maison, léguée précisément
par sa cousine. La voiture n'allait pas vite: elle était attelée d'un
ancien cheval de régiment, très âgé, très doux, et débonnairement
conduit par un ancien soldat d'ordonnance, le fidèle Bertrand, qui
n'aurait pas fouetté la bête pour un tonneau d'eau-de-vie de marc, sa
boisson favorite. La voiture elle-même ne roulait pas aisément, basse et
lourde comme elle était,--un véritable coupé de douairière que le
général avait gardé, tel quel, avec le cuir vert pâle de la garniture et
la nuance vert sombre de ses panneaux. Est-il besoin d'ajouter que
Scilly avait hérité cette voiture en même temps que la maison? Dans son
ignorance de vieux grognard habitué aux rudesses d'un métier qu'il avait
pris très au sérieux, il considérait naïvement ce pesant véhicule comme
un comble de confortable, et, la main passée dans une des brassières,
assis sur le bord des coussins où sa cousine s'allongeait
voluptueusement autrefois, ce qu'il revoyait sans cesse c'était le salon
de la rue Vaneau et les deux habitantes de ce calme asile,--oh! si
calme, avec ses hautes fenêtres fermées, derrière lesquelles s'étend le
princier jardin qui va de la rue de Varenne à la rue de Babylone;--oui
si calme et si connu de lui, Scilly, dans les moindres détails! Sur les
murs étaient appendus trois grands portraits attestant que, depuis la
Révolution, tous les hommes de cette famille avaient été soldats.
C'était d'abord le colonel Hubert Castel, le grand-père, représenté par
le peintre Gros dans le sombre uniforme des cuirassiers de l'Empire, la
tête nue, sa robuste nuque prise dans le collet d'un bleu noir, son
torse revêtu de la cuirasse, ses bras serrés dans le drap sombre des
manches et ses mains couvertes du gantelet à crispin blanc. Napoléon
était tombé du trône trop tôt pour récompenser, comme il le voulait, cet
officier qui lui sauva la vie dans la campagne de Russie. C'était
ensuite le fils de ce dur cavalier, le capitaine de l'armée d'Afrique,
peint par Delacroix avec la tunique bleue à pans plissés et le large
pantalon rouge serré aux pieds;--puis le portrait, peint par Flandrin,
d'Alfred Liauran dans la tenue d'officier de la ligne, telle que Scilly
l'avait portée lui-même. De-ci de-là, des miniatures représentaient le
colonel Castel encore, mais avant qu'il n'eût atteint son grade, et
aussi des hommes et des femmes de l'ancien régime; car Mme Castel est
une demoiselle de Trans,--des Trans de Provence, une très nombreuse et
très noble famille des environs d'Aix. Le père du colonel Castel, simple
intendant du père de Marie-Alice, avait sauvé les biens de cette
famille, à la vérité assez peu considérables, pendant la tourmente de
1792, et lorsqu'en 1829 Mlle de Trans avait voulu épouser le petit-fils
de cet honnête homme, lequel se trouvait être le fils d'un soldat
célèbre, elle n'avait rencontré aucune résistance. Tout le passé de Mme
Castel et de sa fille était donc épars sur les murs de ce salon, sévère
à la fois et intime, comme toutes les pièces habitées beaucoup, et par
des personnes qui ont le culte des souvenirs. L'ameublement, composé
d'un curieux mélange d'objets du premier Empire, de la Restauration et
de la monarchie de Juillet, ne correspondait certes pas à la fortune des
deux femmes, devenue très grande par suite de la modestie de leur genre
d'existence; mais il n'était pas un de ces meubles qui ne parlât d'un
être cher, et à elles, et à Scilly, qui se trouvait, depuis son enfance,
ne rien ignorer des choses de cette famille. Son père n'avait-il pas été
fait comte le jour même où Castel, son compagnon d'armes, avait été fait
colonel? Et justement c'était cette connaissance profonde de la vie de
ces deux femmes, cette connaissance par les causes, qui rendait le
vieillard si étrangement sensible à leur endroit. Il s'était identifié
avec elles au point de ne pouvoir dormir de la nuit lorsqu'il les avait
laissées visiblement préoccupées. Cet homme maigre et comme tassé sur
lui-même, chez qui tout révélait la stricte discipline, depuis
l'effacement de son regard jusqu'à la régularité de sa démarche et la
rigueur ponctuelle de sa tenue, découvrait en lui, lorsqu'il s'agissait
de ses deux amies, tous les trésors de sensibilité que son genre
d'existence ne lui avait guère permis de dépenser; et, par ce soir du
mois de Février 1880, il se trouvait dans l'état d'agitation d'un amant
qui a vu les yeux de sa maîtresse noyés de larmes, sans en savoir le
motif.
--«Quel sujet de chagrin peuvent-elles avoir qu'elles ne me disent pas?»
Cette question passait et repassait dans la tête du général tandis que
sa voiture allait, battue par le vent et fouettée par la pluie. Il
faisait un «prussien de temps», ainsi que s'exprimait le cocher du
comte; mais ce dernier ne songeait même pas à lever la vitre de la
portière, par la baie de laquelle des rafales entraient, de cinq minutes
en cinq minutes, et toujours il en revenait à sa question, car ses
pauvres amies avaient été mortellement tristes toute la soirée, et le
général les voyait toutes les deux en esprit telles que son dernier
regard les avait saisies. La mère était assise au coin du feu, dans une
bergère, avec ses cheveux tout blancs, son profil demeuré fier, et ses
yeux étrangement noirs dans un visage ridé de ces longues rides
verticales qui disent la noblesse de la vie. En tout moment la pâleur
extraordinaire de son teint, décoloré, comme vidé de sang, révélait les
immenses chagrins d'un veuvage qu'aucune distraction n'avait consolé.
Mais cette pâleur avait paru au comte plus saisissante encore ce
soir-là, de même que l'inquiétude de la physionomie de la fille. Quoique
Mme Liauran eût quarante ans passés, pas un fil d'argent ne se mêlait
encore à ses bandeaux noirs qui couronnaient un visage, fané sans être
flétri, où tous les traits de sa mère se retrouvaient, mais émaciés
davantage, et endoloris. Une maladie nerveuse la tenait presque toujours
couchée sur sa chaise longue qui faisait, ce soir-là exactement face à
la bergère de Mme Castel, en sorte que le général, en sortant du salon,
avait pu voir à la fois les deux femmes, et sentir confusément que sur
la seconde pesait un double veuvage. Non, il n'y avait plus dans cette
créature de quoi supporter la vie sans en saigner. Pour Scilly, qui
connaissait dans quelle atmosphère de tendresse et de chagrin la seconde
Marie-Alice avait grandi, avant d'entrer elle-même dans une atmosphère
de nouvelles peines, cette sorte de redoublement de veuvage expliquait
bien l'exagération chez la fille d'une sensibilité déjà aiguë chez la
mère. Mais aussi, n'y avait-il pas des années que la mélancolie des deux
veuves s'égayait, ou plutôt se parait, de la présence d'un enfant, de
cet Alexandre-Hubert Liauran, né quelques mois avant la guerre
d'Italie,--charmant être, un peu trop frêle au gré de son parrain le
général qui l'appelait volontiers «mademoiselle Hubert», et si gracieux,
comme tous les jeunes gens élevés uniquement par des femmes? Dans les
conditions où sa mère et sa grand'mère se trouvaient, comment ce garçon
n'aurait-il pas été le monde entier pour elles? «Si elles sont si
tristes, ce ne peut être qu'à cause de lui, se dit le comte; il ne
s'agit pourtant pas de guerre...» car le vieux soldat se rappelait la
promesse que le jeune homme lui avait faite de s'engager aussitôt, si
jamais une nouvelle lutte mettait aux prises l'Allemagne et la France.
Cette condition seule l'avait décidé à ne pas combattre le désir
épouvanté des deux femmes qui avaient voulu garder leur fils auprès
d'elles. Le jeune homme en effet avait été attiré d'abord par le métier
militaire; mais la seule idée de voir cet enfant revêtu d'un uniforme
avait été pour Mme Castel et Mme Liauran un trop dur martyre et l'enfant
était demeuré auprès d'elles, sans autre carrière que de les aimer et
d'en être aimé.
Le souvenir de son filleul Hubert éveilla chez le comte une nouvelle
suite de rêveries. Son coupé, après avoir descendu la rue du Bac,
s'engageait maintenant sur les quais. Un paquet de pluie s'abattit sur
la joue du vieux soldat, qui ferma le carreau resté ouvert. La sensation
soudaine du froid le fit se recroqueviller davantage dans le coin de sa
voiture et dans ses pensées. La sorte de reploiement que produit une
contrariété physique a souvent cet étrange effet d'aviver en nous la
puissance du souvenir. Ce fut le cas pour le général, qui se prit
soudain à réfléchir que depuis plusieurs semaines son filleul avait
rarement passé la soirée rue Vaneau. Il ne s'en était pas inquiété,
sachant que Mme Liauran tenait beaucoup à ce que son fils allât dans le
monde. Elle avait si peur qu'il ne se lassât de leur vie étroite. Un
instinct secret forçait maintenant Scilly à rattacher ces absences et
l'inexplicable tristesse répandue sur le visage des deux femmes. Il
comprenait si bien que toutes les forces vives du coeur de la grand'mère
et de celui de la mère avaient pour aboutissement suprême l'existence de
cet enfant! Et pêle-mêle il se représentait les mille scènes d'affection
passionnée auxquelles il avait assisté depuis l'époque où Hubert était
né. Il se rappelait les recrudescences de pâleur de Mme Castel et les
migraines meurtrières de Mme Liauran au moindre malaise de l'enfant. Il
revoyait les journées de son éducation, que sa mère avait suivie
elle-même. Que de fois il avait admiré la jeune femme, accoudée sur une
petite table et employant ses heures du soir à étudier dans un livre de
latin ou de grec la page que le petit garçon devait réciter le
lendemain! Par une de ces touchantes folies de tendresse propres à
certaines mères que ferait souffrir le moindre divorce survenu entre
leur esprit et celui de leur fils, Mme Liauran avait voulu s'associer,
heure par heure, au développement de l'intelligence de son enfant.
Hubert n'avait pas pris une leçon dans la chambre d'en haut du petit
hôtel sans que la mère ne fût là, travaillant à quelque ouvrage de
charité, tricotant une couverture, ourlant des mouchoirs de pauvres,
mais écoutant avec toute son attention ce que disait le maître. Elle
avait poussé la divine susceptibilité de sa jalousie d'âme jusqu'à ne
pas vouloir d'un précepteur. Hubert avait donc reçu les enseignements de
professeurs particuliers, que Mme Liauran avait pris sur les
recommandations du curé de Sainte-Clotilde, son directeur, et aucun
d'eux n'avait pu lui disputer une influence dont elle n'admettait le
partage qu'avec l'aïeule. Quand il avait fallu que le jeune homme apprît
l'équitation et l'escrime, la malheureuse femme, pour laquelle une heure
passée loin de son fils était une période d'angoisse à peine dissimulée,
avait mis des mois et des mois à se décider. Elle avait enfin consenti à
disposer en salle d'armes une chambre du rez-de-chaussée de l'hôtel. Un
ancien prévôt de régiment, établi à Paris, et que le général Scilly
avait eu sous ses ordres au service, venait trois fois par semaine. La
mère n'osait pas dire que le seul bruit du battement des épées, en
éveillant chez elle la crainte de quelque accident, lui causait une
émotion presque insurmontable. Le comte avait de même décidé Mme Liauran
à lui confier son fils pour le conduire au manège; mais ç'avait été sous
la condition qu'il ne le quitterait pas d'une minute, et chaque départ
pour cette séance de cheval avait encore été une occasion de secrète
agonie. Toutes ces nuances de sentiments, qui avaient fait de
l'éducation du jeune homme un mystérieux poème de folles terreurs, de
félicités douloureuses, de continuelle effusion, le comte Scilly les
avait comprises, si étrangères qu'elles fussent à son caractère, grâce à
l'intelligence de l'affection la plus dévouée, et il savait que Mme
Castel, pour être en apparence plus maîtresse d'elle-même que sa fille,
n'était guère plus sage. Que de regards n'avait-il pas surpris de cette
femme si pâle, enveloppant Marie-Alice Liauran et Hubert d'une trop
ardente, d'une trop absolue idolâtrie?...
Les jours avaient passé; leur enfant atteignait sa vingt-deuxième année,
et les deux veuves continuaient à l'enlacer, à l'étreindre de ces mille
prévenances par lesquelles, ou mères, ou épouses, ou amantes, les femmes
passionnées savent retenir auprès d'elles l'être qui fait l'objet de
leur passion. Avec une minutie de soin féconde en intimes délices, elles
s'étaient complu à ménager pour Hubert le plus adorable appartement de
garçon qui se pût rêver. Elles avaient fait agrandir un pavillon qui se
trouvait par derrière l'hôtel, en retour sur un petit jardin contigu
lui-même au jardin immense de la rue de Varenne. Des fenêtres de sa
chambre à coucher, Mme Liauran pouvait voir les fenêtres de son fils,
qui avait ainsi à lui un petit univers indépendant. Les deux femmes
avaient eu l'esprit de comprendre qu'elles ne retiendraient Hubert tout
à fait auprès d'elles qu'en allant au-devant du désir d'une existence
personnelle, inévitable chez un homme de vingt ans. Au rez-de-chaussée
de ce pavillon, deux vastes salles, de plain pied avec le jardin,
renfermaient, l'une un billard, l'autre tout l'appareil nécessaire à
l'escrime. C'est là qu'Hubert recevait ses amis, lesquels se composaient
de quelques gens du faubourg Saint-Germain, car Mme Castel et Mme
Liauran, quoiqu'elles ne fissent pas de visites, avaient conservé des
relations suivies avec toutes les personnes du faubourg qui s'occupent
d'oeuvres de charité. Cela fait une société à part, très différente du
clan mondain et unie d'une manière d'autant plus étroite que les
rapports y sont très fréquents, très sérieux et très personnels. Mais
certes aucun des jeunes amis d'Hubert ne se mouvait dans une
installation comparable à celle que les deux femmes avaient organisée au
premier étage du pavillon. Elles qui vivaient dans une simplicité de
veuves sans espérance, et qui n'auraient pour rien au monde modifié quoi
que ce fût à l'antique mobilier de l'hôtel, leur sentiment pour Hubert
leur avait soudain révélé le luxe et le confort moderne. La chambre à
coucher du jeune homme était tendue d'étoffe du Japon, d'une jolie et
coquette fantaisie, et tous les meubles venaient d'Angleterre. Mme
Castel et Mme Liauran avaient vu chez un de leurs parents éloignés,
anglomane forcené, quelques modèles qui les avaient séduites, et elles
s'étaient offert, comme un caprice d'amour, le plaisir de donner à leur
enfant cette élégance originale. Il y avait ainsi dans cette pièce,
située au midi et toujours ensoleillée, une charmante armoire à triple
panneau, un revêtement de bois et une glace à étagère au-dessus de la
cheminée, deux gracieuses encoignures, un lit bas et carré, des
fauteuils à ne jamais pouvoir s'en relever;--enfin c'était bien
réellement ce _home_ d'une commodité raffinée que tout Anglais riche
aime à se procurer. Une salle de bain attenait à cette chambre et un
fumoir. Bien qu'Hubert ne fût pas encore adonné au tabac, les deux
femmes avaient prévu jusqu'à cette habitude, et ce leur avait été un
prétexte pour disposer une petite pièce tout orientale, avec une
profusion de tapis de Perse, un large divan drapé d'étoffes algériennes
que le général avait rapportées de ses campagnes; des étoffes pareilles
garnissaient le plafond et les murs, sur lesquels se voyaient toutes les
armes laissées par trois générations d'officiers. Des sabres égyptiens
rappelaient la première campagne faite par Hubert Castel à la suite de
Bonaparte. Le capitaine de l'armée d'Afrique avait possédé ces armes
arabes, et ces souvenirs de Crimée témoignaient de la présence du
sous-lieutenant Liauran sous les murs de Sébastopol. En sortant du
fumoir, on entrait dans le cabinet de travail, dont les croisées étaient
doubles, et celles du dedans en vitraux coloriés, si bien que, par les
journées tristes, on pouvait ne pas s'apercevoir de la nuance de
l'heure. Les deux femmes avaient subi de si affreuses récurrences de
leurs mélancolies par des après-midi brouillées et sous des cieux
cruels! Un grand bureau posé au milieu de la pièce avait devant lui un
de ces fauteuils à pivot qui permettent au travailleur de se retourner
vers la cheminée sans même se lever. Une petite table Tronchin offrait
son pupitre dressé, si la fantaisie prenait le jeune homme d'écrire
debout, comme une chaise longue attendait ses paresses. Un piano droit
était posé dans l'angle, et tout au fond de la pièce régnait une
bibliothèque longue et basse.
Peut-être le choix des livres qui garnissaient les tablettes de ce
dernier meuble traduisait-il, mieux encore que tous les autres détails,
la sollicitude craintive avec laquelle Mme Castel et Mme Liauran avaient
tout disposé pour demeurer maîtresses de leur fils pendant ces
difficiles années qui vont de la vingtième à la trentième. Comme elles
avaient toutes les deux, en leur qualité de veuves de soldat, conservé
le culte de la vie d'action, en même temps que leur excessive tendresse
pour Hubert les rendait incapables de supporter qu'il l'affrontât, elles
avaient trouvé un compromis de leur conscience dans le rêve, formé pour
lui, d'une existence d'études. Elles caressaient naïvement le désir
qu'il entreprît un grand et long travail d'histoire militaire, comme un
des Trans du XVIIIe siècle en a laissé un. N'était-ce pas le plus sûr
moyen qu'il restât beaucoup chez lui, c'est-à-dire beaucoup chez elles?
Aussi avaient-elles, grâce aux conseils de Scilly, réuni une assez bonne
collection de livres utiles à ce projet. La correspondance complète de
l'Empereur, la suite des mémoires relatifs à l'histoire de France, une
profusion de volumes de voyages formaient le fond de cette bibliothèque.
Quelques ouvrages de religion, un petit nombre de romans, et, parmi les
écrivains modernes, les oeuvres du seul Lamartine achevaient de garnir
les rayons. Il est juste de dire que, dans ce coin du monde où l'on ne
recevait aucun journal, la littérature contemporaine était parfaitement
inconnue. Les idées du général et celles des deux femmes étaient
identiques sur ce point. Et il en était du monde contemporain tout
entier à peu près comme de la littérature. On aurait pu entendre, dans
ce salon de la rue Vaneau, des conversations étonnantes, où le comte
expliquait à ses amies que la France était gouvernée par les délégués
des sociétés secrètes et d'autres théories politiques de la même portée.
Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Comme dans les
très petites villes de province, la monotonie des habitudes avait abouti
chez les deux veuves à une monotonie de la pensée. Les sentiments
étaient très profonds et les idées très étroites, dans ce vieil hôtel
dont la porte cochère s'ouvrait rarement. Le promeneur apercevait alors
au fond d'une cour un bâtiment sur le fronton duquel se lisait une
devise latine, jadis gravée en l'honneur du maréchal de Créquy, premier
propriétaire de la maison: _Marti invicto atque indefesso_--à Mars
invaincu et infatigable. Les hautes fenêtres du premier étage et du
rez-de-chaussée, la couleur ancienne de la pierre, le silence propre de
la cour, tout s'harmonisait au caractère des deux habitantes dont les
préjugés étaient infinis. Mme Castel et sa fille croyaient aux
pressentiments, à la double vue, aux somnambules. Elles étaient
persuadées que l'empereur Napoléon III avait entrepris la guerre
d'Italie pour obéir à un serment de carbonaro. Jamais ces deux femmes,
si divinement bonnes, n'eussent accordé leur amitié à un protestant ou à
un israélite. La seule idée qu'il y eût un libre penseur de bonne foi
les eût bouleversées comme si on leur avait parlé de la sainteté d'un
criminel. Enfin, même le général les jugeait naïves. Mais, comme il
arrive à quelques officiers que leur vie errante et des timidités
cachées sous une apparence martiale ont condamnés à des amours de
passage, Scilly connaissait trop peu les femmes pour apprécier combien
cette naïveté était réelle, et à quelle profondeur d'ignorance du mal
vivaient les deux Marie-Alice. Il supposait que toutes les femmes
honnêtes étaient ainsi, et il confondait toutes les autres sous le terme
de «gueuses». Il lui arrivait de prononcer ce mot, quand son foie le
faisait par trop souffrir, d'un ton qui laissait soupçonner dans son
passé quelque déception amère. Mais qu'il eût été ou non trompé par
quelque aventurière de garnison, qui songeait à s'en inquiéter parmi les
rares personnes qu'il rencontrait chez «ses deux saintes», ainsi qu'il
appelait Mme Castel et sa fille?
Toujours bercé par le roulement de sa voiture, le général continuait de
s'abandonner à la crise de mémoire qu'il subissait depuis son départ de
la rue Vaneau et qui venait de lui faire repasser en un quart d'heure
l'existence entière de ses amies; et voici qu'autour de ces deux figures
d'autres visages s'évoquaient, ceux par exemple de la cousine germaine
de Mme Castel, une Mme de Trans qui habitait la province une partie de
l'année, et qui venait, avec ses trois filles, Yolande, Yseult et
Ysabeau, passer l'hiver à Paris. Ces quatre dames s'installaient dans un
appartement de la rue de Monsieur, et leur vie parisienne consistait à
entendre, dès sept heures du matin, une messe basse dans la chapelle
privée d'un couvent situé rue de la Barouillère, à visiter d'autres
couvents, ou à travailler dans des ouvroirs durant l'après-midi. Elles
se couchaient vers huit heures et demie, après avoir dîné à midi et
soupé à six. Deux fois la semaine, «ces dames De Trans», comme disait le
général, passaient la soirée chez leurs cousines. Elles rentraient ces
soirs-là rue de Monsieur à dix heures, et leur domestique venait les
chercher avec le paquet de leurs socques et une lanterne, afin qu'elles
pussent traverser la cour de l'hôtel Castel sans danger. La comtesse de
Trans et ses trois filles avaient des visages de paysannes, tout hâlés
et semés de taches de rousseur, des costumes faits à la maison par des
couturières que leur désignaient des religieuses, des goûts de
parcimonie écrits dans la mesquinerie de tout leur être, et, détail où
se révélait leur aristocratie native, des mains charmantes et des pieds
délicieux que ne parvenaient pas à déshonorer des chaussures de
confection, achetées dans une pieuse maison de la rue de Sèvres. Le
contraste le plus singulier s'établissait entre ces quatre femmes et un
autre cousin, venu celui-là du côté de la seconde Marie-Alice, George
Liauran. Ce dernier représentait, dans le salon de la rue Vaneau, toutes
les élégances. C'était un homme de quarante-cinq ans, lancé dans un
monde très riche avec une fortune d'abord moyenne, et grossie par de
savantes spéculations de Bourse. Il avait son appartement à son cercle,
où il déjeunait, et, chaque soir, son couvert mis dans une des maisons
dont il était le familier. Il était petit, maigre et très brun. S'il
entretenait la jeunesse de sa barbe taillée en pointe et de ses cheveux
coupés très courts par quelque artifice de teinture, c'était une
question débattue depuis longtemps entre les trois demoiselles De Trans
qui s'hébétaient à voir la tenue supérieure de George, ses souliers du
soir vernis sous la semelle, les baguettes brodées de ses chaussettes de
soie, les boutons d'or guilloché de ses manchettes, la perle unique de
son plastron de chemise, en un mot les moindres brimborions de cet
homme, aux yeux bridés et fins, dont la toilette leur représentait une
existence d'une prodigalité saisissante. Il était convenu entre elles
qu'il exerçait une fatale influence sur Hubert. Tel n'était sans doute
pas l'avis de Mme Liauran, car elle avait chargé George de servir au
jeune homme de chaperon dans la vie mondaine, lorsqu'elle avait désiré
que son fils cultivât leurs relations de famille. La noble femme
récompensait par cette marque de confiance la longue assiduité de son
cousin. Il venait dans le paisible hôtel très régulièrement et depuis
des années, soit que la sécurité de cette affection lui fût une douceur
parmi les mensonges de la société parisienne, soit qu'il eût conçu
depuis longtemps pour Marie-Alice Liauran un de ces cultes secrets comme
les femmes très pures en inspirent parfois à leur insu aux misanthropes,
et George avait cette nuance de pessimisme qui se rencontre chez presque
tous les viveurs de cercle. Le genre de caractère de cet homme, qui en
toute matière était toujours incliné à croire au mal, faisait pour le
général l'objet d'un étonnement que l'habitude n'avait pas calmé; mais
ce soir-là il négligeait d'y réfléchir; le souvenir de George Liauran ne
faisait qu'aviver davantage celui d'Hubert. Invinciblement le digne
homme en arrivait à l'évidence de ce fait que ses deux amies ne
pouvaient être si cruellement tristes qu'à cause de leur enfant,--oui,
mais pourquoi? Ce point d'interrogation, où se résumait toute cette
rêverie, était plus présent que jamais à l'esprit du comte lorsque son
équipage de douairière s'arrêta devant sa maison. De l'autre côté de la
porte cochère une autre voiture stationnait, dans laquelle Scilly crut
reconnaître le petit coupé que Mme Liauran avait donné à son fils.
«Est-ce vous, Jean?» cria-t-il au cocher à travers la pluie. «Monsieur
le comte?...» répondit une voix que Scilly reconnut avec saisissement.
«Hubert m'attend chez moi,» se dit-il; et il franchit le seuil de la
porte en proie à une curiosité qu'il n'avait pas éprouvée depuis des
années.
II
En dépit de cette curiosité cependant, le général ne fit pas un geste
plus rapide. L'habitude de la minutie militaire était trop forte chez
lui pour qu'aucune émotion en triomphât. Il remit lui-même sa canne dans
le porte-cannes, ôta ses gants fourrés l'un après l'autre, et les posa
sur la table de l'antichambre à côté de son chapeau soigneusement placé
sur le côté. Son domestique lui enleva son pardessus avec la même
lenteur. Alors seulement il entra dans la pièce où ce domestique venait
de lui dire que le jeune homme l'attendait depuis une demi-heure.
C'était une salle d'un aspect triste et qui indiquait la simplicité
d'une existence réduite à ses besoins les plus stricts. Des rayons de
bois de chêne, surchargés de livres dont la seule apparence révélait des
publications officielles, couraient sur deux des côtés. Des cartes et
quelques trophées d'armes décoraient le reste. Un bureau placé au milieu
de la pièce, étalait des papiers classés par groupes, notes du grand
ouvrage que le comte préparait indéfiniment sur la réorganisation de
l'armée. Deux manches de lustrine pliées avec méthode étaient posées
entre les équerres et les règles. Un buste du maréchal Bugeaud ornait la
cheminée garnie d'une grille où un feu de coke achevait de brûler. Cette
pièce carrelée était passée au rouge et le tapis sur lequel portaient
les pieds de la table les dépassait à peine. Sur cette table posait une
lampe de cuivre poli, allumée en ce moment, et l'abat-jour de carton
vert faisait tomber la clarté sur le visage du jeune Liauran, qui
regardait le feu, assis de côté sur le fauteuil de paille et son menton
appuyé sur sa main. Il était à ce point absorbé dans sa rêverie qu'il
paraissait n'avoir entendu ni le roulement de la voiture, ni l'entrée du
général dans la pièce. Jamais non plus ce dernier n'avait été frappé,
comme à cette minute, de l'étonnante ressemblance qu'offrait la
physionomie de cet enfant avec celle des deux femmes qui l'avaient
élevé. Si Mme Liauran paraissait déjà plus frêle que sa mère, moins
capable de suffire aux amertumes de la vie, cette fragilité s'exagérait
encore chez Hubert. Son frac de drap mince, car il était en tenue de
soirée avec un bouquet blanc à la boutonnière, dessinait ses minces
épaules. Les doigts qu'il allongeait contre sa tempe avaient la finesse
de ceux d'une femme. La pâleur de son teint, que l'extrême régularité de
sa vie teintait d'ordinaire de rose, trahissait, en cette heure de
tristesse, la profondeur du retentissement que toute émotion éveillait
dans cet organisme trop délicat. Un cercle de nacre se creusait autour
de ses beaux yeux noirs; mais, en même temps, un je ne sais quoi de très
fier dans la ligne du front coupé noblement et du nez à peine busqué, le
pli de la lèvre où s'effilait une moustache sombre, l'arrêt du menton
frappé d'une mâle fossette, d'autres signes encore tels que la barre des
sourcils froncés, trahissaient l'hérédité d'une race d'action chez
l'enfant trop câliné des deux femmes solitaires. Si le général avait été
aussi bon connaisseur en peinture qu'il était expert en armes, il eût
certainement songé devant ce visage, à ces portraits de jeunes princes,
peints par Van Dyck, où la finesse presque morbide d'une race vieillie
se mélange à la persistante fierté d'un sang héroïque. Le général, après
s'être arrêté quelques secondes à cette contemplation, marcha vers la
table. Hubert releva cette tête charmante que ses boucles brunes, en ce
moment dérangées, achevaient de rendre pareille aux portraits exécutés
par le peintre de Charles Ier; il vit son parrain et se leva pour le
saluer. Il était bien pris dans une taille petite, et rien qu'à la façon
gracieuse dont il tendait la main, on devinait la longue surveillance
des yeux maternels. Nos manières ne sont-elles pas l'oeuvre
indestructible des regards qui nous ont suivis et jugés durant notre
enfance?
--«Tu as donc à me parler d'affaires bien graves, dit le général, allant
droit au fait. Je m'en doutais, ajouta-t-il; j'ai laissé ta mère et ta
grand'mère plus tristes que je ne les avais vues depuis la guerre
d'Italie. Pourquoi n'étais-tu pas auprès d'elles ce soir?... Si tu ne
rends pas ces deux femmes heureuses, Hubert, tu es cruellement ingrat,
car elles donneraient leur vie pour ton bonheur.--Enfin, que se
passe-t-il?...»
Le général avait prononcé cette phrase en continuant à voix haute les
pensées qui l'avaient tourmenté durant le trajet de la rue Vaneau à son
logis. Il put voir, à mesure qu'il parlait, les traits du jeune homme
s'altérer visiblement. C'était une des fatalités héréditaires du
tempérament de cet enfant trop aimé, qu'un son de voix dure lui donnât
toujours un petit spasme douloureux au coeur. Mais, sans doute, à la
dureté de l'accent du comte Scilly s'ajoutait la dureté de la
signification de ses paroles. Elles mettaient à nu, brutalement, une
plaie trop vive. Hubert s'assit comme brisé; puis il répondit, d'une
voix qui, un peu voilée par nature, s'assourdissait encore à cette
minute. Il n'essaya même pas de nier qu'il fût la cause du chagrin des
deux femmes.
--«Ne m'interrogez pas, mon parrain; je vous donne ma parole d'honneur
que je ne suis pas coupable; seulement, je ne peux pas vous expliquer le
malentendu qui fait que je leur suis un objet de peine. Je ne le peux
pas... Je suis sorti plus souvent que d'habitude, et c'est là mon seul
crime...
--«Tu ne me dis pas toute la vérité, répliqua Scilly, adouci, bien qu'il
en eût, par l'évidente douleur du jeune homme. Ta mère et ta grand'mère
te veulent par trop dans leurs jupons, cela, je l'ai toujours pensé. On
t'aurait élevé plus durement si j'avais été ton père. Les femmes ne s'y
entendent pas à former un homme. Mais depuis deux ans, est-ce qu'elles
ne te poussent pas à aller dans le monde? Ce ne sont donc pas tes
sorties qui leur font de la peine, c'est leur motif...»
En prononçant cette phrase, qu'il considérait comme très habile, le
comte regardait son filleul à travers la fumée d'une petite pipe de bois
de bruyère qu'il venait d'allumer,--machinale habitude qui expliquait
suffisamment l'âcre atmosphère dont la chambre était saturée. Il vit les
joues d'Hubert se colorer d'un soudain afflux de sang qui eût été, pour
un observateur plus perspicace, un indéniable aveu. Il n'y a qu'une
allusion, ou la crainte d'une allusion sur une femme aimée, qui ait le
pouvoir de troubler ainsi un jeune homme aussi évidemment pur que
l'était celui-ci. Après quelques instants de cette émotion soudaine, il
reprit:
--«Je vous affirme, mon parrain, qu'il n'y a dans ma conduite rien dont
je doive avoir honte. C'est la première fois que ni ma mère ni ma
grand'mère ne me comprennent... mais je ne leur céderai pas sur le point
où nous sommes en lutte. Elles y sont injustes, affreusement injustes,»
continua-t-il en se levant et faisant quelques pas. Cette fois son
visage exprimait non plus la souffrance, mais l'orgueil indomptable que
l'hérédité militaire avait mis dans son sang. Il ne laissa pas au
général le temps de relever ces paroles qui, dans sa bouche de fils
ordinairement trop soumis, décelaient une extraordinaire intensité de
passion. Il contracta son sourcil, secoua la tête comme pour chasser une
obsédante idée, et, redevenu maître de lui:
--«Je ne suis pas venu ici pour me plaindre à vous, mon parrain, dit-il;
vous me recevriez mal, et vous n'auriez pas tort... J'ai à vous demander
un service, un grand service. Mais je voudrais que tout restât entre
nous de ce que je vais vous confier.
--«Je ne prends pas de ces engagements-là, fit le comte. On n'a pas
toujours le droit de se taire, ajouta-t-il. Tout ce que je peux te
promettre, c'est de garder ton secret, si mon affection pour qui tu sais
ne me fait pas un devoir de parler. Va, maintenant, et décide
toi-même...
--«Soit, repartit le jeune homme après un silence durant lequel il
avait, sans doute, jugé la situation où il se trouvait; vous agirez
comme vous voudrez... Ce que j'ai à vous dire tient dans une courte
phrase. Mon parrain, pouvez-vous me prêter trois mille francs?»
Cette question était tellement inattendue pour le comte qu'elle changea,
du coup, la suite de ses idées. Depuis le début de l'entretien, il
cherchait à deviner le secret du jeune homme, qui était aussi le secret
de ses deux amies, et il avait nécessairement pensé qu'il s'agissait de
quelque aventure de femme. A vrai dire, cela n'était point pour le
choquer. Bien que très dévot, Scilly était demeuré trop essentiellement
soldat pour n'avoir pas sur l'amour des théories d'une entière
indulgence. La vie militaire conduit ceux qui la mènent à une
simplification de pensée qui leur fait admettre tous les faits, quels
qu'ils soient, dans leur vérité. Une «gueuse», aux yeux de Scilly,
c'était pour un jeune homme la maladie nécessaire. Il suffisait que
cette maladie ne se prolongeât point, et que le jeune homme n'y laissât
pas trop de lui-même. Il eut soudain un doute, pour lui plus affreux,
car il considérait, sur son expérience de régiment, les cartes comme
plus dangereuses de beaucoup que les femmes.
--«Tu as joué? fit-il brusquement.
--«Non, mon parrain, répondit le jeune homme. J'ai tout simplement
dépensé ces mois-ci plus que ma pension; j'ai des dettes à régler, et,
ajouta-t-il, je pars après-demain pour l'Angleterre.
--«Et ta mère sait ce voyage?
--«Sans doute; je vais passer quinze jours à Londres chez mon ami de
l'ambassade, Emmanuel Deroy, que vous connaissez.
--«Si ta mère te laisse partir, reprit le vieillard qui continuait de
poursuivre son enquête avec logique, c'est que ta conduite à Paris la
fait cruellement souffrir. Réponds-moi avec franchise. Tu as une
maîtresse?
--«Non, répondit Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses
joues; je n'ai pas de maîtresse.
--«Si ce n'est ni la dame de pique ni celle de coeur, fit le général,
qui ne douta pas une minute de la véracité de son filleul,--il le savait
incapable d'un mensonge,--me feras-tu l'honneur de me dire où s'en sont
allés les cinq cents francs par mois que ta mère te donne, une paye de
colonel, et pour ton argent de poche?
--«Ah! mon parrain, reprit le jeune homme visiblement soulagé, vous ne
connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez, hier, j'ai rendu
à dîner au café Anglais à trois amis; c'est tout près de six louis. J'ai
envoyé plusieurs bouquets, pris des voitures pour aller à la campagne,
donné quelques souvenirs. On est si vite à bout de ces cinq billets de
banque! Bref, je vous le répète, j'ai des dettes que je veux payer, j'ai
à suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m'adresser à ma
mère en ce moment, ni à ma grand'mère. Elles ne savent pas ce que c'est
que l'existence d'un jeune homme à Paris. A un premier malentendu, je ne
veux pas en ajouter un second. Dans les rapports que nous avons
aujourd'hui ensemble, elles verraient des fautes où il n'y a eu que des
nécessités inévitables. Et puis, une scène avec ma mère, je ne peux pas
la supporter physiquement.
--«Et si je refuse?... interrogea Scilly.
--«Je m'adresserai ailleurs, fit Alexandre-Hubert; cela me sera
terriblement pénible, mais je le ferai.»
Il y eut un silence entre les deux hommes. Toute l'histoire
s'obscurcissait encore au regard du général, comme la fumée qu'il
envoyait de sa pipe par bouffées méthodiques. Mais ce qu'il voyait
nettement, c'était le caractère définitif de la résolution d'Hubert,
quelle qu'en fût la cause secrète. Lui répondre non, c'était l'envoyer à
un usurier peut-être, ou tout au moins le contraindre à quelque démarche
cruelle pour son amour-propre. Avancer cette somme à son filleul,
c'était acquérir, au contraire, un droit à suivre de plus près le
mystère qui se cachait au fond de son exaltation comme derrière la
mélancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait
Hubert d'une affection bien voisine de la faiblesse. S'il avait été
remué profondément par le désespoir morne de Mme Liauran et de Mme
Castel, il était maintenant tout bouleversé par la visible angoisse
écrite sur le visage de cet enfant, qui était dans sa pensée un fils
adoptif aussi cher que l'eût été un fils véritable.
--«Mon ami, dit-il enfin en prenant la main d'Hubert et avec un son de
voix où il ne transparaissait plus rien de la dureté du commencement de
leur conversation, je t'estime trop pour croire que tu m'associerais à
quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce que tu désires, mais à
une condition...»
Les yeux d'Hubert trahirent une inquiétude nouvelle.
--«C'est tout simplement que tu me fixes la date où tu comptes me
rembourser cet argent. Je veux bien t'obliger, continua le vieux soldat;
mais il ne serait digne, ni de toi d'emprunter une somme que tu croirais
ne pas pouvoir rendre, ni de moi de me prêter à un calcul de cet
ordre... Veux-tu revenir demain dans l'après-midi? Tu m'apporteras le
tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il
ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au café Anglais et de
souvenirs... Mais n'as-tu pas vécu si longtemps sans ces sottes
dépenses?...»
Ce petit discours, où l'esprit d'ordre essentiel au général, sa bonté de
coeur et son sentiment de la régularité de la vie se mélangeaient en
égale proportion, toucha Hubert si profondément qu'il serra les doigts
de son parrain sans répondre, comme brisé par des émotions qu'il n'avait
pas dites. Il se doutait bien, tandis que cette entrevue avait lieu au
quai d'Orléans, que la veillée se prolongeait à l'hôtel de la rue Vaneau
et que les deux êtres qu'il aimait si profondément y commentaient son
absence. Comme si un fil mystérieux l'eût uni à ces deux femmes assises
au coin de leur feu solitaire, il souffrait des douleurs qu'il
causait... Et, en effet, dans le petit salon paisible, une fois le
général parti, les «deux saintes» étaient demeurées longtemps
silencieuses. De tout le fracas de la vie parisienne, il n'arrivait à
elles qu'un vaste et confus bourdonnement, analogue à celui d'une mer
entendue de très loin. C'était le symbole de ce qu'avait été si
longtemps la destinée de Mme Castel et de sa fille, que l'intimité de
cette pièce close,--avec cette rumeur de la vie au dehors. Marie-Alice
Liauran, couchée sur sa chaise longue, toute mince dans ses vêtements
noirs, semblait écouter cette rumeur,--ou ses pensées, car elle avait
abandonné l'ouvrage auquel elle travaillait, tandis que sa mère
continuait de faire aller et venir le crochet d'écaille de son tricot,
assise dans sa bergère, tout en noir aussi; et, quelquefois, elle levait
les yeux sur sa fille, avec un regard où se lisait une double
inquiétude. Les sensations que sa fille ressentait, elle les éprouvait,
elle, et pour Hubert, et pour cette fille dont elle connaissait la
délicatesse presque morbide. Ce ne fut pas elle, cependant, qui rompit
la première le silence, mais Mme Liauran, qui, tout d'un coup et comme
prolongeant tout haut sa rêverie, se prit à gémir:
--«Ce qui rend ma peine plus intolérable encore, c'est qu'il voit la
blessure qu'il m'a faite au coeur, et que cela ne l'arrête pas, lui qui
toujours, depuis son enfance jusqu'à ces derniers six mois, ne pouvait
pas rencontrer une ombre dans mes yeux, un pli sur mon front, sans que
son visage s'altérât. Voilà ce qui me démontre la profondeur de sa
passion pour cette femme... Quelle passion et quelle femme!...
--«Ne t'exalte pas, dit Mme Castel en se levant et s'agenouillant devant
la chaise longue de sa fille. Tu as la fièvre,» fit-elle en lui prenant
la main. Puis, d'une voix abaissée et comme descendant au fond de sa
conscience: «Hélas! mon enfant, tu es jalouse de ton fils, comme j'ai
été jalouse de toi. J'ai mis tant de jours, je peux bien te le dire
maintenant, à aimer ton mari...
--«Ah! ma mère, reprit Mme Liauran, ce n'était pas la même douleur. Je
ne me dégradais pas en donnant une partie de mon coeur à l'homme que
vous aviez choisi, tandis que vous savez ce que notre cousin George nous
a dit de cette Mme de Sauve et de son éducation par cette mère indigne,
et de sa réputation depuis qu'elle est mariée, et de ce mari qui tolère
que sa femme tienne un salon d'une conversation plus que libre, et de ce
père, cet ancien préfet, qui, devenu veuf, a élevé sa fille pêle-mêle
avec ses maîtresses. Je l'avoue, maman, si c'est un égoïsme de l'amour
maternel, j'ai eu cet égoïsme; j'ai souffert d'avance à l'idée qu'Hubert
se marierait, qu'il continuerait sa vie en dehors de la mienne. Mais je
me donnais si tort de sentir ainsi,--au lieu que maintenant on me l'a
pris, et on me l'a pris pour le flétrir!...»