8 juin.

J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain.

--Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon

arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques

heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté

et du bonheur...

J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé

toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs

de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.

Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons

ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude

de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous

avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances

infinies de notre jeunesse.

Quelques heures encore et le rêve sera atteint.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la nuit.

Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment

supporter?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je

laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient...

On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me

traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un

instant, les yeux dans les yeux.

--J’ai à vous parler, dit-elle enfin.

En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil

de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé

par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire

de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux

fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et

automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil

que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un

siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement

absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait

venir.

--Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà

frappée, Thérèse, je sais tout et je viens...

A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis

brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses

lèvres les paroles qu’elle allait prononcer.

--Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit,

mais ne me demandez rien.

L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle

parut ne pas m’avoir entendue et continua:

--Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais

de la honte et du trouble que vous nous avez apportés.

Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses

sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère

pour celle qui les a oubliés.

Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en

comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des

défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas.

Tout d’un coup, sa voix s’abaissa:

--Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais.

J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil

aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi

n’avait le droit de l’aimer!

Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang

battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient

articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu

l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot

qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné

qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait!

c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et

ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon

visage dans mes mains.

Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été

semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais

pas entendu battre le cœur de la femme.

Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre

rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette.

Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon

du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête

courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me

penchant vers elle:

--Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant.

N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un

amour!...

--Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.

Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa

bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce

n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.

--Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration

aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à

moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé

aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le

choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour

est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.

Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste

qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.

--Que voulez-vous alors? murmurai-je.

--Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est

témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue,

probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que,

si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de

la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe

publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui,

Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur

qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses

devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil

de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un

objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens

vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour

séduire et avilir ce noble cœur?

Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je

croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait

pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je

t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à

défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir

l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de

ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me

redressai sous l’outrage:

--Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée,

c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public

de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de

bonheur.

Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard

demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas:

--Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes.

Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez,

non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et

au devoir qu’il oublie.

--Jamais! tel fut le cri de mon cœur.

Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille

impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas

et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à

parler, je me rapprochai d’elle:

--Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous,

passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se

déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui.

--Vous avez peur de la souffrance?

Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua:

--Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je

l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.

--Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être.

--Moins qu’il ne souffrira plus tard.

--Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer

ainsi?

--La volonté de le sauver, Thérèse.

Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une

de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois

plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de

sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée,

c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon

esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant,

à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le

sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore.

--Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle

essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla

de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à

son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions

du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes

mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait

distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus

profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me

torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille:

--Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout.

Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant

moi.

--Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui!

Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la

prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner

les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie,

jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans

foyer, sans patrie...

Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un

écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances,

mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau

surgissait: celui du sacrifice.

Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le

ciel qu’elle avait invoqué:

--Vous avez vaincu! dis-je. Je partirai seule.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la

mort, hélas! n’a pas été le prix.

Hier, nous disions:--Encore quelques jours et le rêve sera

atteint.--Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis

que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage,

au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont

nous parlions sera celle du désespoir...

Le matin du 9 juin.

Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes

yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par

la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans

l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai!... J’ai

promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains.

Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice; il faut penser

maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir

la portée de ce mot.

Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi?... Aussi

bien faire que nous ne nous soyons pas aimés! Hors de moi rien

n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette

volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions

ma résolution faiblirait sous la sienne.--M’enfuir, disparaître sans

laisser de traces, sans un mot d’adieu?... Mais il me suivra! Si loin

que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le

sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi

profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure

l’âpre volupté.

Mourir?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait

reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun

effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime

aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas

mieux choisir celui qui vous rend seule coupable? Je suis résolue,

que m’importe la vie! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé

d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de

solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour

vous, Robert, ce sera presque une joie.

Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre? Il devinera

que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me

suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera

pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans

consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un

amour vivant.

Je ne puis donc pas mourir! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit

pas que je m’immole, que je disparaisse; il faut que je sauve son

avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui

le remplit. Oh! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de

l’accomplir?

Quelques heures plus tard.

Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade.

Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons

échangé, je le sens, notre dernier regard.

La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel

retour je vous prépare!... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la

brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres

s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi...

Mais quel est ce bruit que j’entends? Des pas furtifs résonnent dans

le corridor; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur

la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un

moment de silence, puis une voix très basse appelle:

--Thérèse!

Grand Dieu! c’est Robert!

Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de

résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne

m’étais pas préparée.

--Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler.

Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri

d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper; je cache ma tête

entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi.

--Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas?

Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu

cessent.

Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé

d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois

que je l’ai entendue prononcer mon nom!... Je me traîne jusqu’à la

porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant

des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose

de lui.

Vers le soir.

Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune

résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est

présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon

courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette

pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme

une atroce nécessité.

Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune

miséricorde ne m’atteigne jamais?

Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en

voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du

péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner

le droit chemin? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir

et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé?...

Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends

que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et

que Dieu vous y aide.

Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice:

la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend;

tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous

le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour

succombera dans le cœur de Robert; j’en serai honteusement chassée;

cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon

souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa

vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre...

Mon avilissement le terrassera.

Non cependant! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé;

je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon

Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée! N’y a-t-il

pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez

m’infliger comme expiation? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel,

rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel,

aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié; il demeure

implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas

reconnu? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa

colère...

Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe.

Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre

avec moi... D’ailleurs, rien ne presse: je puis essayer d’abord de

convaincre Robert, de fuir seule... Ah! malheureuse! ne sais-tu pas

qu’entre toi et lui il faut l’irréparable?... Eh quoi! je marchande mes

douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de

l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore! Je

n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma

dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais

trop cher pour mon amour.

Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment

qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et

ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez

trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible

expédient qui s’impose à moi. Ah! Renée, si vous pouviez mesurer

la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma

dégradation seule peut le sauver.

Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié,

anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant

laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation.

Minuit.

La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait

trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées

latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et

l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de

nouveau. C’était le moment ou jamais.

Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris

hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image:

mon visage hâve, mes yeux désespérés!... Quelle figure pour une

entrevue d’amour!... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un

rire d’insensée. J’eus peur; il fallait agir avant que ma tête se

perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le

corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient

m’éblouirent; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais

être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il

n’y avait personne... Je prêtai l’oreille: aucun son ne se faisait

entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le

long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle

avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule,

je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle

se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me

dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que

suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant

de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai...

Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se

fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière; il me revint

des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis

la voix de Robert me disant:--Thérèse, je vous aime comme un insensé!

Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez

jamais.--Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher

vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là,

derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à

cet homme j’allais remettre plus que ma vie.

Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se

mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas

et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une

exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma

santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne

pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il

marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit:

--Quand partez-vous?

--Cette nuit.

Quelque chose de ma voix le frappa; il se baissa brusquement pour

me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les

discerner.

--Seule? demanda-t-il avec anxiété.

Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous

apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière

les vitres de l’atelier.

Un banc était près de moi; défaillante, je m’y laissai tomber. Le

marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait

mes yeux:

--Cela dépend, murmurai-je.

Ses regards ardents plongèrent dans les miens.--Le dégoût me montait

au cœur; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je

tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.

--Où irez-vous? me demanda M. de Belmonte.

Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors,

appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de

mon désespoir:

--Où vous voudrez, répondis-je.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes

papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure

mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite

porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte.

Plus avant dans la nuit.

Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle

jamais fin?

La fenêtre est ouverte; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes

que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée,

une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La

fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance

a accompli son œuvre: d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux

irréparables paroles que je viens de prononcer.--Demain Robert

apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi.

Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions

des rêves de bonheur;... il me disait: «Rien ne peut nous séparer que

la mort!» Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte...--Mais je ne veux

pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette

demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins

de tant d’amour: la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble;

l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...

Expiation · 第 28 / 38 题