J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain.
--Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon
arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques
heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté
et du bonheur...
J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé
toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs
de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.
Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons
ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude
de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous
avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances
infinies de notre jeunesse.
Quelques heures encore et le rêve sera atteint.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans la nuit.
Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment
supporter?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je
laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient...
On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me
traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un
instant, les yeux dans les yeux.
--J’ai à vous parler, dit-elle enfin.
En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil
de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé
par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire
de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux
fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et
automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil
que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un
siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement
absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait
venir.
--Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà
frappée, Thérèse, je sais tout et je viens...
A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis
brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses
lèvres les paroles qu’elle allait prononcer.
--Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit,
mais ne me demandez rien.
L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle
parut ne pas m’avoir entendue et continua:
--Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais
de la honte et du trouble que vous nous avez apportés.
Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses
sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère
pour celle qui les a oubliés.
Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en
comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des
défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas.
Tout d’un coup, sa voix s’abaissa:
--Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais.
J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil
aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi
n’avait le droit de l’aimer!
Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang
battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient
articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu
l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot
qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné
qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait!
c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et
ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon
visage dans mes mains.
Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été
semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais
pas entendu battre le cœur de la femme.
Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre
rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette.
Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon
du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête
courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me
penchant vers elle:
--Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant.
N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un
amour!...
--Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.
Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa
bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce
n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.
--Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration
aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à
moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé
aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le
choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour
est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.
Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste
qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.
--Que voulez-vous alors? murmurai-je.
--Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est
témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue,
probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que,
si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de
la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe
publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui,
Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur
qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses
devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil
de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un
objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens
vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour
séduire et avilir ce noble cœur?
Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je
croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait
pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je
t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à
défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir
l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de
ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me
redressai sous l’outrage:
--Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée,
c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public
de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de
bonheur.
Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard
demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas:
--Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes.
Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez,
non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et
au devoir qu’il oublie.
--Jamais! tel fut le cri de mon cœur.
Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille
impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas
et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à
parler, je me rapprochai d’elle:
--Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous,
passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se
déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui.
--Vous avez peur de la souffrance?
Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua:
--Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je
l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.
--Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être.
--Moins qu’il ne souffrira plus tard.
--Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer
ainsi?
--La volonté de le sauver, Thérèse.
Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une
de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois
plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de
sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée,
c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon
esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant,
à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le
sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore.
--Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle
essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla
de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à
son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions
du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes
mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait
distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus
profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me
torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille:
--Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout.
Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant
moi.
--Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui!
Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la
prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner
les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie,
jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans
foyer, sans patrie...
Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un
écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances,
mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau
surgissait: celui du sacrifice.
Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le
ciel qu’elle avait invoqué:
--Vous avez vaincu! dis-je. Je partirai seule.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la
mort, hélas! n’a pas été le prix.
Hier, nous disions:--Encore quelques jours et le rêve sera
atteint.--Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis
que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage,
au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont
nous parlions sera celle du désespoir...
Le matin du 9 juin.
Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes
yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par
la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans
l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai!... J’ai
promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains.
Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice; il faut penser
maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir
la portée de ce mot.
Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi?... Aussi
bien faire que nous ne nous soyons pas aimés! Hors de moi rien
n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette
volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions
ma résolution faiblirait sous la sienne.--M’enfuir, disparaître sans
laisser de traces, sans un mot d’adieu?... Mais il me suivra! Si loin
que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le
sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi
profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure
l’âpre volupté.
Mourir?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait
reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun
effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime
aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas
mieux choisir celui qui vous rend seule coupable? Je suis résolue,
que m’importe la vie! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé
d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de
solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour
vous, Robert, ce sera presque une joie.
Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre? Il devinera
que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me
suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera
pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans
consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un
amour vivant.
Je ne puis donc pas mourir! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit
pas que je m’immole, que je disparaisse; il faut que je sauve son
avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui
le remplit. Oh! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de
l’accomplir?
Quelques heures plus tard.
Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade.
Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons
échangé, je le sens, notre dernier regard.
La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel
retour je vous prépare!... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la
brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres
s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi...
Mais quel est ce bruit que j’entends? Des pas furtifs résonnent dans
le corridor; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur
la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un
moment de silence, puis une voix très basse appelle:
--Thérèse!
Grand Dieu! c’est Robert!
Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de
résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne
m’étais pas préparée.
--Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler.
Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri
d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper; je cache ma tête
entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi.
--Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas?
Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu
cessent.
Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé
d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois
que je l’ai entendue prononcer mon nom!... Je me traîne jusqu’à la
porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant
des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose
de lui.
Vers le soir.
Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune
résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est
présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon
courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette
pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme
une atroce nécessité.
Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune
miséricorde ne m’atteigne jamais?
Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en
voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du
péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner
le droit chemin? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir
et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé?...
Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends
que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et
que Dieu vous y aide.
Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice:
la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend;
tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous
le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour
succombera dans le cœur de Robert; j’en serai honteusement chassée;
cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon
souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa
vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre...
Mon avilissement le terrassera.
Non cependant! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé;
je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon
Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée! N’y a-t-il
pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez
m’infliger comme expiation? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel,
rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel,
aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié; il demeure
implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas
reconnu? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa
colère...
Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe.
Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre
avec moi... D’ailleurs, rien ne presse: je puis essayer d’abord de
convaincre Robert, de fuir seule... Ah! malheureuse! ne sais-tu pas
qu’entre toi et lui il faut l’irréparable?... Eh quoi! je marchande mes
douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de
l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore! Je
n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma
dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais
trop cher pour mon amour.
Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment
qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et
ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez
trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible
expédient qui s’impose à moi. Ah! Renée, si vous pouviez mesurer
la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma
dégradation seule peut le sauver.
Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié,
anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant
laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation.
Minuit.
La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait
trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées
latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et
l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de
nouveau. C’était le moment ou jamais.
Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris
hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image:
mon visage hâve, mes yeux désespérés!... Quelle figure pour une
entrevue d’amour!... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un
rire d’insensée. J’eus peur; il fallait agir avant que ma tête se
perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le
corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient
m’éblouirent; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais
être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il
n’y avait personne... Je prêtai l’oreille: aucun son ne se faisait
entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le
long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle
avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule,
je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle
se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me
dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que
suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant
de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai...
Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se
fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière; il me revint
des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis
la voix de Robert me disant:--Thérèse, je vous aime comme un insensé!
Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez
jamais.--Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher
vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là,
derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à
cet homme j’allais remettre plus que ma vie.
Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se
mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas
et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une
exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma
santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne
pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il
marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit:
--Quand partez-vous?
--Cette nuit.
Quelque chose de ma voix le frappa; il se baissa brusquement pour
me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les
discerner.
--Seule? demanda-t-il avec anxiété.
Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous
apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière
les vitres de l’atelier.
Un banc était près de moi; défaillante, je m’y laissai tomber. Le
marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait
mes yeux:
--Cela dépend, murmurai-je.
Ses regards ardents plongèrent dans les miens.--Le dégoût me montait
au cœur; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je
tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.
--Où irez-vous? me demanda M. de Belmonte.
Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors,
appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de
mon désespoir:
--Où vous voudrez, répondis-je.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes
papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure
mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite
porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte.
Plus avant dans la nuit.
Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle
jamais fin?
La fenêtre est ouverte; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes
que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée,
une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La
fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance
a accompli son œuvre: d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux
irréparables paroles que je viens de prononcer.--Demain Robert
apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi.
Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions
des rêves de bonheur;... il me disait: «Rien ne peut nous séparer que
la mort!» Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte...--Mais je ne veux
pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette
demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins
de tant d’amour: la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble;
l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...