J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant
éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout
entière dans une ombre profonde.
C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante
lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence...
Un frisson me saisit; je tremblais de froid et mes dents claquaient.
Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre; combien y
restera-t-il encore?
Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient
baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à
l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de
la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête
appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient
devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil
l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée.
A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna; je tombai à genoux
sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis
mes bras vers lui.
--Robert!
Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit
point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de
moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel!...
Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son
amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner
la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me
forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon...
Il allait me maudire! lui, mon seul bien et mon unique amour! et,
inexprimable douleur, il allait douter de moi! Le présent jetterait
son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel
peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement
souillé.
Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme
qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle
lui envoyait.
Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais
le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement.
S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui?... Devant le
délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse,
effrayée...
Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert
redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai
sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que
la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles
d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon
âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant...
Et maintenant, Robert, je pars. Adieu! pardon! Un jour viendra
peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous
saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour.
LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE
A MADAME DE FAVERGES
Un an après, 20 juin 1880.
Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de
Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement
cette année a apporté dans notre situation. Aucun.
Robert a survécu... Moi je vis! C’est tout ce que je puis vous répondre.
Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un
jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis
que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs? Quelle est
cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et
les coupables? Qu’avais-je donc fait à Dieu?
Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le
petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma
mère... Eh quoi! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait
dans sa vie le pli d’une feuille de rose!... Cette femme ressemble
à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa
bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point
la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans
cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis
cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son
ignorante jeunesse...
Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues
heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant
dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le
soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes,
et tout sujet me semble bon.--Mais lorsque par hasard nos regards se
rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des
pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus...
Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma
fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la
chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.
C’est Robert.
Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la
prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds
capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle
apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le
vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi
l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court
plus vite, sans repos et sans but: c’est un feu follet.
Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur
agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve,
cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle! ô
pauvre cœur aveugle! quel désordre a fait en vous la passion!
Où est-elle? Nul ne le sait, on a perdu toute trace...--M. de Belmonte
vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a,
paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois.
Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée
par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée? S’est-elle donné la mort?
Le feu follet court, court comme un être en détresse... Mais je veux
arriver à cette haute vertu du pardon. Va, que ton âme soit en repos.
Moi seule, j’ai compris ton douloureux sacrifice... Tu as su aimer...
Je te pardonne, pauvre Thérèse!. . . .