Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa
certitude, ni à quelle résolution elle se prépare.
Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne
aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque
détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié.
Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans
l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna
vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit
brusquement.
--Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des
renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut
s’adresser et non point à d’autres.
Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec
son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette
situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se
trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se
rapprocher de moi.
Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses
insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à
l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de
jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds
à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant,
mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas
pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y
trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience
de mon amour pour un autre est un stimulant de plus.
Ce matin, il m’a demandé soudainement:
--Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de
madame de Hauteville?
Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.
--Non, ai-je répliqué vivement.
--Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude
soupçonneuse.
--Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part
probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades.
--Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela
aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop
belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je
ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice.
Ah! non!...
Puis plus bas et plus doucement:
--Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux
pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez
jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas
de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure
présente.
J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la
haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à
chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont
je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation
méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et
dans mon amour et dans ma dignité de femme.
Ah! malheureuse que je suis!