7 juin.

Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa

certitude, ni à quelle résolution elle se prépare.

Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne

aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque

détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié.

Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans

l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna

vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit

brusquement.

--Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des

renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut

s’adresser et non point à d’autres.

Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec

son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette

situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se

trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se

rapprocher de moi.

Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses

insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à

l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de

jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds

à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant,

mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas

pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y

trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience

de mon amour pour un autre est un stimulant de plus.

Ce matin, il m’a demandé soudainement:

--Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de

madame de Hauteville?

Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.

--Non, ai-je répliqué vivement.

--Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude

soupçonneuse.

--Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part

probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades.

--Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela

aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop

belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je

ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice.

Ah! non!...

Puis plus bas et plus doucement:

--Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux

pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez

jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas

de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure

présente.

J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la

haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à

chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont

je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation

méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et

dans mon amour et dans ma dignité de femme.

Ah! malheureuse que je suis!

Expiation · 第 27 / 38 题