Robert part ce soir: une dernière affaire importante à régler, puis
tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu
demeurer ici en son absence; je lui ai dit:
--Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard.
Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister.
--Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez
sous mon toit; sans cela je ne serais pas en repos.
Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins
qu’aux premiers jours de notre amour; l’avenir est à nous, et je ne
veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité,
je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé
la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous
éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.
Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est
frappante, mais il n’en est pas satisfait encore: il voudrait me donner
une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient
triste et désolée. Je lui ai dit:
--Laissez-moi telle que je suis, Robert; tant que je serai près de
vous, que vous importera cette tête de marbre? ce n’est pas elle, c’est
moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh! alors, ce
sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage.
Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité:
--Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des
mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à
l’éventualité d’un pareil déchirement? Il n’y a entre nous qu’une
séparation possible: la mort.
--C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous
quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir.
Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux.
--Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait
vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante!
Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort
s’était emparée de moi; lui aussi y pensait, car, de temps à autre,
il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là
encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était
caché sortit tout à coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses
rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une
apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la
statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres.
--Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant,
si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour
déposer sur ses lèvres ce même baiser; elles vous le rendront.
Le soir du même jour.
Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous; au dernier moment, elle
a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa
chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout
une menace de malheur.
J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de
Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage;
la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis,
puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce
moment, je faillis me trahir; il me sembla soudain qu’il me quittait
pour toujours, que je ne le reverrais plus;... mes lèvres s’ouvrirent
pour crier: «Emmenez-moi!...» Mais nous n’étions pas seuls. Par un
puissant effort de volonté je refoulai mon émotion.--La voiture partit.
Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à
regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M.
de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente,
mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna
les siens. Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit
était brillante et sereine; je levai la tête vers le ciel étoilé qui
éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la
balustrade; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en
examina la forme et les contours.
--Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber.
Je me remis à marcher.
--Quelle femme êtes-vous donc? continua-t-il plus bas.
--Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va
vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de
mon cou les plis de ma mantille.
Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage.
Nous étions arrivés devant la porte du salon.
--Connaissez-vous la devise des Belmonte? demanda-t-il brusquement,
comme j’en dépassais le seuil.
--Non.
--_Contra spem spero_, et je suis comme mes pères, mademoiselle,
j’espère contre l’espoir.