Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je
vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car
j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens
avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de
paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait
frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée.
Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que,
pour un instant j’eus pitié d’elle; un doute soudain traversa mon
esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de
moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les
avait vues.
--Pourquoi pleurez-vous, Thérèse?
Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question
avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de
sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main:
--Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de
Belmonte admire beaucoup.
A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se
dissipa. Ah! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi? elle
aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la
flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en
aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti
et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son
infidélité.
Et pourtant elle est sa femme! ce bonheur suprême que la vie lui a
donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être
doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui
fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain
envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais
tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour.