23 mai.

Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me

rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une

réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation

profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints

d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression

douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un

ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de

quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le

Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de

son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne

puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais

plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout

pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve

un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de

Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens

rougir; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui

m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi?

Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles

j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute

sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le

château. De nombreux hôtes y sont arrivés: le vieux professeur Stecchi,

qui vient pour diriger les fouilles; les Sterni, un jeune ménage

italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville.

Le soir du même jour.

Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient

en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux.

Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs

éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait

tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures

joyeuses?...

Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour

d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à

l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions

paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de

ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur.

Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de

moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était

générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite; tout à coup ces

mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes

oreilles:

--Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend

aucune faiblesse ni aucune folie.

Instinctivement je tournai les yeux vers Robert; il était très ému et

ses lèvres tremblaient:

--Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il

très bas.

Une subite douceur se répandit soudainement en moi; je n’osais plus le

regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais

pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il

venait de prononcer.

Expiation · 第 18 / 38 题