Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me
rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une
réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation
profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints
d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression
douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un
ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de
quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le
Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de
son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne
puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais
plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout
pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve
un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de
Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens
rougir; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui
m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi?
Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles
j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute
sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le
château. De nombreux hôtes y sont arrivés: le vieux professeur Stecchi,
qui vient pour diriger les fouilles; les Sterni, un jeune ménage
italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville.
Le soir du même jour.
Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient
en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux.
Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs
éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait
tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures
joyeuses?...
Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour
d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à
l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions
paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de
ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur.
Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de
moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était
générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite; tout à coup ces
mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes
oreilles:
--Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend
aucune faiblesse ni aucune folie.
Instinctivement je tournai les yeux vers Robert; il était très ému et
ses lèvres tremblaient:
--Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il
très bas.
Une subite douceur se répandit soudainement en moi; je n’osais plus le
regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais
pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il
venait de prononcer.