On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où
on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été
en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à
pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup: le marquis faisait le
bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai
vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même
pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec
lui.
Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de
Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au
groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était
gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager
une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il
commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous
enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous
aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe
de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient
plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me
trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque
instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus
forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une
voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me
saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en
courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais
une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps
en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je
sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque
augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore
éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui.
--Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri.
Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de
voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre
était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée,
regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je
tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes,
essaya de les réchauffer.
--Pauvre Thérèse! disait-il; pauvre Thérèse!
Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous
ne nous regardions pas; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se
quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le
vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps
nous demeurâmes ainsi...
Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours.
Ce silence où nous demeurions me troublait.
--Dites quelque chose, murmurai-je enfin.
Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes
épaules le châle mouillé qui les enveloppait.
Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte,
nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur
la mienne:
--Thérèse,--que Dieu me pardonne!--je vous aime comme un insensé.
Alors, il me dit tout: son amour, ses luttes; les combats qu’il avait
soutenus contre sa conscience, contre lui-même; il dépouilla son masque
de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il
avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement
qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui
avait démontré l’inutilité de ses efforts...
--Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir,
ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre
amour pour un autre, mon secret m’est échappé.
Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante
qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait!... lui!...
C’était donc vrai? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec
épouvante, c’était son amour! l’amour de Robert! Pourquoi ces mots me
remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine? Est-ce que je l’aimais,
moi aussi, et depuis quand? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une
chose: c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que
j’avais oublié tout le reste.
Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui
dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de
la mienne.
Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui
approchaient.
--Ma bien-aimée! me dit-il simplement.
--Robert! répondis-je.
Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du
château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à
quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville.