24 mai.

On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où

on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été

en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à

pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup: le marquis faisait le

bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai

vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même

pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec

lui.

Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de

Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au

groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était

gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager

une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il

commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous

enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous

aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe

de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient

plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me

trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque

instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus

forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une

voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me

saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en

courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais

une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps

en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je

sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque

augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore

éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui.

--Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri.

Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de

voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre

était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée,

regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je

tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes,

essaya de les réchauffer.

--Pauvre Thérèse! disait-il; pauvre Thérèse!

Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous

ne nous regardions pas; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se

quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le

vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps

nous demeurâmes ainsi...

Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours.

Ce silence où nous demeurions me troublait.

--Dites quelque chose, murmurai-je enfin.

Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes

épaules le châle mouillé qui les enveloppait.

Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte,

nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur

la mienne:

--Thérèse,--que Dieu me pardonne!--je vous aime comme un insensé.

Alors, il me dit tout: son amour, ses luttes; les combats qu’il avait

soutenus contre sa conscience, contre lui-même; il dépouilla son masque

de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il

avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement

qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui

avait démontré l’inutilité de ses efforts...

--Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir,

ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre

amour pour un autre, mon secret m’est échappé.

Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante

qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait!... lui!...

C’était donc vrai? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec

épouvante, c’était son amour! l’amour de Robert! Pourquoi ces mots me

remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine? Est-ce que je l’aimais,

moi aussi, et depuis quand? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une

chose: c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que

j’avais oublié tout le reste.

Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui

dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de

la mienne.

Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui

approchaient.

--Ma bien-aimée! me dit-il simplement.

--Robert! répondis-je.

Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du

château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à

quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville.

Expiation · 第 19 / 38 题