Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure,
la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le
seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer
outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une
prière:
--Entrez! dit-il en s’écartant pour me livrer passage.
J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu
de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière
de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur
les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une
précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun
son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda:
--Vous voulez partir, Thérèse?
Je fis un signe affirmatif.
--Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais.
Je me redressai:
--De quel droit me retiendriez-vous?
Il ne répondit pas, il me regardait.
--Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant?
Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore.
--Où j’irai? que vous importe?
--Où? répéta-t-il. Je veux savoir où.
--Là où je ne serai pas insultée.
--Insultée!... Qui a osé vous insulter? Belmonte?... Ce n’est pas vous
qui partirez, c’est lui.
La colère bouleversait son visage; il fit un pas vers la porte. Cette
erreur me parut bizarre; je souris.
--Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.
Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il
s’arrêta:
--Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez.
Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me
détournai comme pour rompre l’entretien.
Sa main de fer s’abattit sur mon bras.
--C’est donc vrai, vous l’aimez?
--Que vous importe? fis-je de nouveau.
Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à
le braver, une satisfaction qui me vengeait.
--Vous avez raison, Thérèse, que m’importe?... Misérable que je suis!
Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre,
crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le
regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de
moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se
rapprocha.
--Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez! oui, partez!
Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme,
et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la
statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque
chose qui ressemblait à du désespoir.
--Partez! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez; partez!
--Mais je ne l’aime pas! m’écriai-je presque involontairement.
Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain
son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue.
--Thérèse, ne partez pas!
Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et
si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme.
Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi?... à moi?
J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait,
et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes
pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait
abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le
grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante
sous son regard.
--Pardonnez-moi! continua-t-il.
Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main.
--Thérèse, dites que vous ne partirez pas.
Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura.
Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après,
j’avais quitté l’atelier.
Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je
redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins
interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais
fuir, et je ne le puis...