Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent
presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées
à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à
m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un
jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment
découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il
coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre,
entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et
d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante.
Il a repris complètement sa contenance sévère; on dirait qu’il a oublié
nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui
en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers
jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de
force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris
les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute
que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses
yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de
mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un
près de l’autre.
Les intentions de M. de Belmonte! moi aussi je les ai percées à jour.
Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde
pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses
espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et
de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse
comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie
au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse
que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M.
de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle;
mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait,
si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me
croie accessible et, qui sait? peut-être consentante aux pièges qu’on
me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le
cœur d’indignation et d’amertume.
Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et
quelque amitié, je me suis grossièrement trompée; il est aussi
incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme
n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et
trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce
si j’étais véritablement coupable?... Aucune faiblesse ne doit trouver
grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que
des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à
laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.
Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais
donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi
inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité
me cause une angoisse insupportable. Ah! pauvre Thérèse, il vaudrait
mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une
pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même,
instinctivement, se méfie de toi.