Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au
contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité
que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère
morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je
me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des
biens que je n’ai jamais possédés.
Aujourd’hui, Renée m’a dit:
--Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer?
Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis
à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que
rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser
la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa
manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent
et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je
traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a
portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.
--Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une
glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses!
Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita; je répondis
avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis
brusquement.
J’avais besoin de marcher; je pris le chemin qui conduit à la maison
forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de
l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de
ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais
l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et
morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait
plus rien aujourd’hui; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte
d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la
route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.
--Je vous attendais, me dit-il.
Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit
tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis
ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce
regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise
vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il
me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut
persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait
graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur
que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était
étroit; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main
du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus
hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange; la tête
penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied
glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et
mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille:
--Laissez-vous aimer! murmura sa voix ardente.
A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce
qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais
l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion
et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une
désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce
qui venait de se passer.
Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée
du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et
d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M.
de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon
visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas; il
échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole,
continua son chemin.