Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à
voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement.
Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous
étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques
phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un
monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous
avons parlé ainsi longuement; Renée sommeillait à demi sur sa chaise
longue; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté
la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de
moi; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je
sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives
et rapides...
M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte,
embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions; il fit quelques
pas en avant et fixa ses yeux sur les miens; j’y vis un étonnement
qui se changea en une expression de dédain; sous ce regard, toute
mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je
regagnai ma chambre.
Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations
confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma
jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein
d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont
depuis des années j’avais banni la pensée? Il y a donc des êtres qui ne
vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de
la vie?
--Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir.
Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.
Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues
et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute
mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et
incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble?...