15 janvier.

Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait

quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier

qu’on croit être un Ajax.

--Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à

madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches;

vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les

renseignements qui me sont nécessaires.

--Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il

était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.

--Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le

printemps.

--Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante.

--Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un

ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus

est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à

Paris et ailleurs.

--Est-il marié?

--Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir

rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.

Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et

que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande:

--Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé.

--Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas

l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des

indications qui me seraient précieuses.

--Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le

mieux possible.

--Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas?

--Au contraire, répondis-je.

Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion

heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et

dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il

y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma

proposition, je redoute cette tâche en commun.

Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant.

Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré

toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est

une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre

pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune

ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère

qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses

opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver

dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur

hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret?

1er mai.

Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a

été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà

du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques

jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville

avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait

fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa

femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre

côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et,

à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans

mon esprit cette redoutable question:

--Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi?

En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une

injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu

l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte

contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est

sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie

et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et

toute crainte disparut.

Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins;

mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement,

quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph,

religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant

les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par

madame de Faverges commençait à porter ses fruits.

Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes

traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse

vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore

l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous

apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu.

Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie

que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et

m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie

de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie,

et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il

semblait nous envelopper tous.

Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté

et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a

entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances

avec lui.

Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de

moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai

perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si

nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me

reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme

dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force

et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est

venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce

donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y

accomplit?

Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du

marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est

arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se

faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à

mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type

de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre;

l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité

même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à

l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche

vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux

portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de

se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de

le lui rappeler.

Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à

table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile.

Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au

dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a

attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.

Expiation · 第 12 / 38 题