Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait
quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier
qu’on croit être un Ajax.
--Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à
madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches;
vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les
renseignements qui me sont nécessaires.
--Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il
était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.
--Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le
printemps.
--Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante.
--Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un
ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus
est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à
Paris et ailleurs.
--Est-il marié?
--Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.
Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir
rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.
Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et
que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande:
--Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé.
--Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas
l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des
indications qui me seraient précieuses.
--Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le
mieux possible.
--Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas?
--Au contraire, répondis-je.
Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion
heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et
dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il
y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma
proposition, je redoute cette tâche en commun.
Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant.
Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré
toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est
une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre
pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune
ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère
qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses
opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver
dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur
hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret?
1er mai.
Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a
été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà
du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques
jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville
avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait
fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa
femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre
côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et,
à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans
mon esprit cette redoutable question:
--Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi?
En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une
injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu
l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte
contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est
sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie
et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et
toute crainte disparut.
Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins;
mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement,
quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph,
religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant
les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par
madame de Faverges commençait à porter ses fruits.
Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes
traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse
vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore
l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous
apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu.
Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie
que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et
m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie
de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie,
et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il
semblait nous envelopper tous.
Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté
et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a
entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances
avec lui.
Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de
moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai
perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si
nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me
reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme
dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force
et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est
venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce
donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y
accomplit?
Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du
marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est
arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se
faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à
mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type
de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre;
l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité
même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à
l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche
vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux
portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de
se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de
le lui rappeler.
Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à
table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile.
Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au
dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a
attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.