5 janvier 1879.

Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des

soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa

personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les

mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame

de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa

nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté:

--Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que

vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.

J’ai souri un peu amèrement, elle a continué:

--J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des

souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se

serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être

les pensées qui s’agitent sous votre front impassible?

Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait

nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc

en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de

Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à

mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits,

je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire.

Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame

de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir.

D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre,

courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse

pour continuer à vivre comme je le fais ici.

Expiation · 第 11 / 38 题