Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des
soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa
personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les
mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame
de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa
nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté:
--Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que
vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.
J’ai souri un peu amèrement, elle a continué:
--J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des
souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se
serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être
les pensées qui s’agitent sous votre front impassible?
Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait
nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc
en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de
Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à
mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits,
je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire.
Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame
de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir.
D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre,
courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse
pour continuer à vivre comme je le fais ici.