30 décembre.

La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues.

Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau,

dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter

leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M.

de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement

de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions.

J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans

la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la

pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur

ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale

et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre

de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes

qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme

il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une

nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de

mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je

l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.

Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle

passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la

porte entr’ouverte.

--J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que

vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable!

--C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville.

Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait

une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son

énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses

et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais,

croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne

que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.

C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en

entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots,

surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité

du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui

que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le

moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis

en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une

animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du

haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme

une faiblesse.

Expiation · 第 10 / 38 题