La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues.
Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau,
dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter
leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M.
de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement
de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions.
J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans
la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la
pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur
ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale
et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre
de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes
qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme
il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une
nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de
mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je
l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.
Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle
passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la
porte entr’ouverte.
--J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que
vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable!
--C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville.
Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait
une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son
énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses
et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais,
croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne
que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.
C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en
entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots,
surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité
du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui
que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le
moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis
en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une
animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du
haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme
une faiblesse.