On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande
joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle
professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir.
C’était la seule amie qu’eût conservée mon père; elle est venue à
C... pour sa mort; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a
souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais
pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le
sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme
tacite de la mienne? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il
me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des
choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent:
--Vous m’inquiétez, Thérèse; votre résignation morne m’effraye plus que
ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous: le mal comme le
bien, le cœur comme la conscience.
Jour de Noël.
Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore
complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour
entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans
une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et
lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame
de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais
pas M. de Hauteville; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à
ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui
porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades.
Le cadre lui convenait; pour la première fois je l’ai admiré: c’est
malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un
superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa
rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.
Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir
mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur; madame de Faverges était
en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait
caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude
quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes
idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris
sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et
tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé
sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme
de mon imagination.