15 décembre.

On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande

joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle

professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir.

C’était la seule amie qu’eût conservée mon père; elle est venue à

C... pour sa mort; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a

souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais

pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le

sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme

tacite de la mienne? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il

me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des

choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent:

--Vous m’inquiétez, Thérèse; votre résignation morne m’effraye plus que

ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous: le mal comme le

bien, le cœur comme la conscience.

Jour de Noël.

Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore

complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour

entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans

une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et

lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame

de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais

pas M. de Hauteville; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à

ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui

porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades.

Le cadre lui convenait; pour la première fois je l’ai admiré: c’est

malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un

superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa

rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.

Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir

mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur; madame de Faverges était

en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait

caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude

quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes

idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris

sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et

tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé

sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme

de mon imagination.

Expiation · 第 9 / 38 题