La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement
continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents,
établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il
s’enferme dans son atelier. Son atelier! Renée n’en parle qu’en
baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été
admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la
sculpture d’amateur; en général elle ne vaut rien.
En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et
l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et
parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de
cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je
ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il
passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver
en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas
consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je
me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs
pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe; en apparence,
ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être; seulement Renée
n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève,
quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris.
Il ne l’aime donc pas? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure
l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections
naturelles? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur? Elles
ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui
m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe
que pour oublier ce qui me manque; car eux aussi, au fond, en quoi
m’intéressent-ils?
Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de
Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort
et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés; elle regarde
son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu.
Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois
nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours
savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant,
qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir,
la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai
demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage
à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment.
Pauvre petite Renée! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que
la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous
apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée,
je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé:
--Que pourrais-je faire pour vous, Renée? ai-je demandé. Je crains
que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous
inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je
dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres.
--Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas; nous sommes
très heureux de vous avoir.
--J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne
pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât?
Elle s’est mise à rire.
--J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux
ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal
à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs
ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me
semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit
que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de
moi-même.
--Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez,
j’en suis sûre?
--Oui, à peine.
Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui
échappa:
--Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je
ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma
tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A
force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète.
A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare
s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant
et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile,
qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune
façon la dette que je contractais envers elle.
1er décembre.
Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première
fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je
voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps.
--Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la
vie où il est nécessaire de dire à son cœur: Je veux. Il faut laisser
à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du
malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de
la jeunesse.
Ce petit discours m’a surprise; je croyais que cet homme ne parlait
jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait
fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée?
Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché
les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y
avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein
air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression
de bien-être.
Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où
M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la
hauteur; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé
dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand
nous sommes redescendus; le brouillard qui s’élevait du fond de la
vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait
distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions
d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante; l’humidité de l’air
nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos
fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée
se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je
les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement
le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages
et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à
peine; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes
impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie: j’en étais
la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas; peu
à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par
disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient; bientôt à mon
tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai
autour de moi: le brouillard montait toujours, les pointes des rochers
les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun
son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd
du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec
violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un
charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète
dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant
l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce
de ce silence et de cette solitude.
Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda:
--Est-ce vous, mademoiselle de Brives?
Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne
répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne
distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras.
--Est-ce vous? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit
arrivé un accident.
A ces mots, je me levai sans parler.
--Que faisiez-vous là? redemanda-t-il encore plus brièvement.
--Je ne sais, murmurai-je.
Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt,
et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il
marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais
osé me plaindre; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole
ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui
nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant:
--Quel bonheur que vous soyez rentrée! J’avais si peur pour vous!
Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire
du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces
brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à
cet incident et ne prononça pas un mot d’excuse sur la rudesse de sa
conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres,
sans daigner nous honorer de ses paroles.
Ah! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup
d’amitié perdue entre vous et moi!