Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante.
Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes
pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la
joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à
ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de
vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan
le pensif.
--Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme
je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être
une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier
hardi va venir délivrer.
J’ai essayé de sourire.
--Quelle folle rêveuse je suis! n’est-ce pas? s’est-elle écriée en
rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant
toute ma vie.
Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant,
une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant:
--Mon mari arrive ce soir.
Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais
c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme.
Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant,
venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder,
oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité,
cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un
rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou
moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait.
Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait
gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la
robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond; elle a
mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle,
qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement
préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une
dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces
de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant
en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des
cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour
nouveau.
Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers
préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus
redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a
tant insisté pour me présenter à «Robert» que j’ai dû céder.
Minuit.
Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si
peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient
placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent; la seule
partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne
distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en
avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle
souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son
regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la
poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée; son visage, que
n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre
et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu
de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps
je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria:
--Voici Thérèse!
Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant:
--Voici Robert!
La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit
à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit
ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait
quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la
laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je
levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement,
mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix
qui me sembla sévère.
Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis; M. de Hauteville
resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il
venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que
me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui
qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que
l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable
de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la
physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe; ses
yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très
rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est
dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire
de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville
beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil
qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait.