Au .xxviii. jour de mars Mil .cccc.lxxx. et .xviii. L’admiral colomb

apres qu’il fut party du chasteau de Barameda aupres cades avec huit

navires chargees il courut par le chemin acoustumé des isles fortunees &

cela aussi pour la paour d’aucuns coursaires françoys: et alla a l’isle

de la madere Et de la envoya cinq navires au chemin de l’isle

espaignolle et retint avec luy une navire et deux caravelles Avec

lesquelles il se mist a naviguer vers midy avec intencion de trouver la

ligne equinoctialle et de la se tourner vers ponent et pour chercher la

nature de plusieurs et divers lieux et se trouva en celle partie du chef

verd: duquel apres qu’il fut party par garbin naviga six vingtz lieues

avec sa vehemente chaleure: car s’estoit au moys de juing que quasi les

navires se brusloyent & semblablement les tonneaulx esclatoyent en

maniere que l’eaue: le vin et huille alloyent dehors et les hommes

estoyent rotis de chaleur: ilz demourerent huit jours en ceste peine Les

huit jours passez se mist le vent en pouppe: et ilz s’en allerent a la

volte de ponent en trouvant continuellement meilleure temperance d’air:

tant que le .iii. jour ilz trouverent ung air tressouef et le dernier

jour de juillet ceulx qui estoient dedans la caige de la plusgrande

navire descouvrirent treshautes montaignes desquelles ilz furent bien

joyeulx par ce qu’ilz estoient contens a cause de l’eaue qui commençoit

a faillir pource que les tonneaux estoyent crevez pour la desmesuree

chaleur: & avec l’ayde de dieu ilz arriverent a terre Mais pource que la

mer estoit toute plaine de secques ilz n’en povoient aprocher bien

aperceurent que s’estoit terre habitee par ce que des navires on veoit

beaulx jardins et prez plains de fleurs: lesquelz rendoyent une odeur

tresodoriferante & rendoyent odeur jusques aux navires de la a quatre

lieues ilz troverent ung tresbon port: mais sans fleuves pour laquelle

chose allerent plus avant & finablement ilz trouverent ung port bien

convenable d’eulx reparer & avoir de l’eaue lequel on appelle poincte de

sablon Aupres le port ilz ne trouverent aucune habitacion mais plusieurs

vestiges de bestes: car le passage des piedz y apparoissoit l’autre jour

ilz virent venir de loing une canoe C’est assavoir une barcque a leur

maniere avec .xxiii. et deux jeunes hommes armez de flesches & targes &

estoient nudz: ilz avoient seullement couvert les parties honteuses avec

ung drap de cothon & avoient les cheveulx longs L’admiral avec signes et

flateries et semblables choses cerchoit [les] tirer a lui mais iceulx

tant plus on les apeloit tant plus se doubtoyent d’estre trompez & se

eslargissoient d’heure en heure plus des nostres et regardoyent les

nostres par une grande admiration L’admiral voyant ne les povoir tirer a

luy par cestes choses ordonna qu’en la caige de la nef on sonnast des

tabourins et cornemuses et aultres instrumens et qu’on chantast pour

prouver avec telles choses s’ilz se pourroyent domesticquer mais ilz

pensoyent que telz sons les invitassent a la bataille en pensant que les

nostres les voulsissent assaillir ilz se eslongnerent de la grant navire

et eulx confians a la celerité de leurs avirons s’aprocherent a une

petite navire plus petite: & tant s’en approcherent que le patron de

ladicte navire getta ung sayon & ung bonnet a l’ung d’eulx: & par signes

s’accorderent d’aller sur les rives pour parler ensemble. Le patron de

ladicte navire envoya demander congé a l’admiral et eulx craignans de

quelque tromperie donnerent de leurs avirons en l’eaue et s’en allerent

en maniere que de ceste terre ilz n’eurent aultre congnoissance non pas

trop loin de la trouverent une courance d’eau de levant et ponent

impetueuse et courant si royde que l’admiral depuis son jeune aage qu’il

a commencé a naviguer ne eut jamais aussi grant paour. Apres qu’il fut

allé aulcunement avant par ceste courance d’eaue: il trouva une certaine

bouche et ressembloit a l’entree d’ung port ou alloit ceste courance et

a l’entree de ceste bouche jusques a ung aultre ilz trouverent une autre

courance terrible d’eaue doulce laquelle se joignoit avec la salee/ et

apres qu’ilz furent entrez en cedit goulfe ilz trouverent finablement de

l’eaue tresdoulce et bonne & dient que en vingt et six lieues

continuellement ilz ont trouvé eaue doulce: et tant plus ilz alloyent

vers ponent tant plus elles estoyent doulces/ depuis ilz trouverent une

montaigne moult treshaulte ou ilz se mirent en terre et veirent beaucoup

de champs cultivez/ mais ilz ne veirent ny hommes ny maisons. ou costé

de ladicte montaigne vers Ponent ilz congneurent y avoir quelque plaine

et par plusieurs signes ilz comprindrent cestedicte terre estre grande &

habitee: & tresbien peuplee. Et ceste terre est appellee Paria: &

prindrent de ce pays la quatre hommes et les misrent en ceste dictes

navires/ et allerent suyvant ceste coste de ponent ung jour pour la

doulceur du pays ilz allerent en terre ung petit plus avant ou ilz

trouverent plus grant nombre d’hommes qu’en aulcun autre lieu &

trouverent des roys lesquelz ilz appellent cacichi lesquelz envoyerent

embassadeurs a l’admiral & par signes et demonstrances il leur faisoient

grandes offres & les invitoient a descendre en terre ce que l’admiral

recusoit. et quant ilz veirent cela grant nombre d’eulx avec barques

alla aux navires avec une multitude d’hommes acoustrez de chaines d’or

et de perles orientales a leurs bras et au col et avec signe ilz

respondoient que les perles se trouvoyent es rivaiges de la mer la

voisine et demonstroient aussi qu’ilz en trouvoyent assez

convenablement: toutesfois entre eulx ilz n’en faisoient pas grande

estimation/ desquelles ilz en offrirent a noz gens eulx voulans estre

amys des nostres/ et pource que le froment des navires se gastoit

l’admiral delibera de differer ce train jusques a ung aultre temps/ &

envoya a l’heure deux barques chargees d’hommes pour cercher & entendre

la nature de ce lieu la: & quant ilz furent en terre ilz furent receuz

bien amoureusement tous couroyent a les veoir comme ung miracle & deux

de ces icy plus graves des aultres se misrent a l’encontre l’ung estoit

vieux & l’autre jeune et estoit son filz/ et faicte selon leur coustume

la salutation ilz les menoient en une maison faicte en rond au devant de

laquelle il y avoit une grant place et apres qu’ilz furent entrez on

leur apporta certaines chairres pour seoir d’ung boys tresnoir & ouvrees

avec ung tresgrant artifice: et les nostres se seirent ensemble avec ces

plusgrans/ en apres vindrent beaucop d’escuyers chargez de diverses

sortes de fruitz incongneuz a nous et apporterent vins blancs et rouges

et non pas de raisins/ mais faitz de divers fruictz moult doulx et

amyables apres qu’ilz eurent faict collation en la maison du vieil homme

depuis le jeune filz les conduisit en sa maison en laquelle il y avoit

beaucoup de femmes toutes separees des hommes lesquelz vont tous nudz

excepté les parties honteuses lesquelles ilz portent couvertes avec

certaines voilles de cothon tyssues de diverses couleurs et nous leur

demandasmes d’ou venoit l’or qu’ilz portoient: ilz respondoient avec

signes qu’il venoit de certaines montaignes qu’ilz monstroient et dirent

que en aucune maniere noz gens n’y allassent pource que la se

mengeussent les hommes: mais les nostres ne povoyent entendre si

c’estoit des bestes sauvages ou des canibales: & monstroyent avoir grant

desplaisir pource qu’ilz n’entendoyent nostre parler et aussi qu’ilz

n’estoyent pas entenduz.

¶ Le retour de l’admiral a l’isle espaignolle.

Chapitre .cv.

Noz gens demourerent en terre jusques a midy et retournerent aux navires

avec aucunes chesnes de perles et l’admiral incontinent se leva avecques

toutes les navires a cause du forment comme nous avons dit qu’il se

pourissoit avec intention de y retourner une autresfois & en allant

avant continuellement il trouvoyt moins de fons et par beaucoup de jours

les grans navires eurent beaucoup a souffrir a cause dequoy l’admiral

envoyoit devant une caravelle bien petite en tastant tousjours le fons

de l’eaue laquelle monstroit le chemin aux aultres: et allerent ainsi

plusieurs jours/ et croyent que ceste terre fust isle: esperant trouver

voye et se tourner par la transmontane vers l’isle espaignole &

arriverent a ung fleuve parfond de trente couldees & de largesse inouye

lequel estoit environ de dixhuit ou de vingt lieues de large: ung petit

plus avant vers ponent mais ung petit plus a midy: car ainsi se

engoulfoit celuy rivaige ilz veirent la mer plaine d’herbes combien

qu’il semblast qu’elle courust comme ung fleuve et sus la mer avoit

aucunes semences qui ressembloyent a lentilles & l’herbe estoit tant

espesse qu’elle empeschoit le naviguer des navires en ce lieu la dist

l’admiral tout l’an estoit grande temperence d’aer/ & le jour estre

quasi esgal par tout l’an & non gueres variable: et luy se voyant en ce

goulfe quasi bien intrinqué et non trouvant issue de transmontane pour

aller a l’isle espaignole tourna la proue ou il estoit entré & apres

qu’il fut hors desdictes herbes print vers transmontane son droit chemin

aulcuns disent que icelle terre est terre ferme d’inde: touteffois

l’admiral ne trouva aultre chef/ mais quant il fut tourné aulcunement en

derriere par transmontane en prenant son chemin vers l’isle espagnolle

avec l’ayde de dieu il arriva selon qu’il avoit proposé le .xxviii. jour

d’aoust mil .cccc.xcviii.

¶ Le desordre que l’admiral trouva ses gens en l’isle Espaignolle.

Chapitre .cvi.

Et apres que l’admiral Colomb fut arrivé en l’isle Espaignole Il trouva

toute chose en confusion Et ung rodien qu’il avoit nourry avec beaucoup

d’aultres espaignolz s’estoit rebellé et l’admiral voulant mittiguer non

seullement ce pacifia/ mais il escripvit au roy et royne d’espaigne tant

de mal de l’admiral qu’il est impossible de le dire: et aussi escripvit

de son frere qui estoit demouré capitaine au gouvernement de l’isle

espaignolle en le accusant qu’il estoyt vicieux de toute deshonnesteté

trescruel & injuste lequel pour chascune petite chose faisoit prendre et

mourir les hommes & qu’ilz estoient orgueilleux: envieux: & plains

d’ambicion intollerable et pour ceste cause estoyent reboutez d’eulx

comme de bestes sauvaiges qui se delectent de espandre le sang humain &

ennemis de son empire & comme ceulx qui ne cerchoient que de usurper

l’empire de ceste isle en escripvant ceste conjecture qu’ilz ne

laissoyent point aller aux caves de l’or sinon leurs serviteurs.

L’admiral semblablement notiffia audict roy et royne la nature de ces

mauvais garçons & larrons et leur escripvoit qu’ilz ne attendoyent a

autre chose sinon a paillardise et larcins et qu’ilz estoyent du tout

affrenez dequoy les habitans de l’isle s’estoyent rebellez alloyent par

l’isle violant robant & destroussant et ne faisoyent que dormir &

estoient habandonnez a toute oysiveté & luxure & que pour leur plaisir

ilz alloient mettre au gibet les povres gens d’icelle isle et ce pendant

que ces inimitez se faisoient l’admiral envoya pour combatre ung qui

s’estoit rebellé qui s’appelloit le roy de cigiani: lequel avoit six mil

hommes tous armez de arcz et flesches: mais ilz estoient nudz et leur

corps estoit paint de diverses couleurs depuis la teste jusques aux

piedz ces gens cy apres plusieurs traveilz furent surmontez & vindrent a

obeissance.

¶ Comment l’admiral et son frere furent mis es fers et envoyez en

espaigne.

Chapitre .cvii.

Cy apres le roy et la royne d’espaigne en ces entre faictes receurent

les lettres de l’admiral et de ses adversaires et eulx voyans que par

ceste dissention de tant d’or il en venoit a eulx peu de proffit ilz

envoyerent ung leur gouverneur qui eust soy enquerir des choses

dessusdictes et ceulx qu’il trouveroyt coulpables qu’il les chastiast ou

qu’il les envoyast en espaigne et qu’ilz chastieroyent. Et incontinent

que celluy gouverneur fut arrivé a l’isle espaignolle par la subornation

et fraulde [de] ces mauvais espaignolz et aussi pour la grant envie que

ilz avoyent contre l’admiral et son frere son advis fut de prendre

l’admiral & son frere lesquelz furent mis es fers et envoyez a la volte

D’espaigne & des ce qu’ilz furent a cades le Roy et la Royne d’espaigne

les envoyerent delivrer et les firent venir a leur court voulentairement

en laquelle au present jour ilz se trouverent.

¶ Comment alons le noir compaignon de l’admiral trouva isles non ouyes

avec divers coustumes des pays.

Chapitre .cviii.

Nous trouvons apres que l’admiral fut venu a ung tel inconvenient

plusieurs de ses navires et nautonniers lesquelz continuellement avoyent

esté avec luy aux dessusdictes navigations firent entre eulx

deliberation d’aller par la mer occeane pour descouvrir nouvelles isles

et apres qu’il eut prins congié de leur trescher maistre ilz armerent

aulcuns navires a leurs despens et s’en allerent en divers chemins avec

commandement qu’ilz n’eussent a approcher de .l. lieues ou avoit esté

l’admiral & ung pierre alons appellé le noir avec une Caravelle armee a

ses despens se myst a aller vers midy. Et arriva a celle terre appellee

poria de laquelle cy dessus avons faicte mencion: ou l’admiral trouva si

grande quantité de perles & allant plus avant par ladicte coste de .l.

lieues pour obeyr au roy il vint a une province appellee des habitans

cursane ou il trouva ung port semblable a celuy de cades et entra dedans

et apres qu’il y fut entré il vit ung bourg de .lxxx. maisons et

descendit en terre et trouva hommes nudz qui n’estoyent pas de ce lieu

la mais d’ung autre lieu trespopulé a ung lieu voisin avec lesquelz il

fist permutacion de sonnettes et autres merceries a l’encontre desquelz

apres plusieurs prieres il eut d’eulx (combien que au premier ilz en

firent responce) .xv. onces de perles qu’ilz portoyent au col: et le

jour ensuivant il s’esleva avec sa caravelle et alla au bourg: lequel

tout le peuple qui estoit infiny courut a la marine et avec signes et

actes le prioyent qu’il descendist en terre mais ledit alons en voyant

si grande multitude eut paour de descendre pource qu’il n’avoit en sa

compaignie plus de trente et trois hommes: les nostres leur faisoyent

signe que s’ilz vouloyent aucunes choses d’eulx qu’ilz venissent en la

caravelle: parquoy grande quantité des leurs avec leurs basteaux en

portant avec eulx grande quantité de perles avec aucunes merceries qui

valoyent peu d’argent il eut environ cinquante livres de perles Et apres

que ledit alons les vit si humains et qu’il eut demouré .xx. jours

delibera de descendre en terre ce qu’il fist et fut receu amoureusement:

leurs habitations sont maisons de boys couvertes de fueilles de palme et

pour leur singulier menger ce sont capes & de plusieurs d’icelles ilz en

tirent des perles ilz ont cerfz porcz sangliers connins: lievres:

pigeons: et torterelles en grant habondance les femmes nourrissent les

oyes et canardz et sont comme les nostres En leurs boys y a habondance

de paons: mais ilz n’ont point si belles plumes comme ont les nostres le

masle n’est comme point si differant a la femelle: ilz ont des faisans

en grande quantité Iceulx hommes sont tresparfaitz archers ilz mettent

la flesche ou ilz veulent Auquel lieu ledit alons le noir avec sa

compaignie es jours qu’ilz furent la ilz firent tresbonne chere ilz

avoyent ung pain pour quatre cloux et pour clou ung faisant aussi

avoient torterelles oyes canardz & pigeons. Ilz achepterent pour de

l’argent des patenostres de verre et des esguilles et noz gens par

signes leur demandoyent qu’ilz vouloient faire desdictes esguilles &

semblablement par signes ilz disoyent que s’estoit pour curer leurs dens

& pour tirer les espines des piez pource qu’ilz vont deschaulx et pour

cela estimoyent beaucoup les esguilles: mais sus tous les sonnettes leur

plaisent Et si alla aucunement ledit alons dedans l’isle & virent boys

de treshaulx arbres et espés et sentoit mugir aucunes bestes qui

entonnoyent celuy pays avec estranges vociferations Neantmoins ledict

alons: & la compaignie jugeoyent ces bestes n’estre nuysables: pource

que les gens de ce pays la alloyent dedans ce boys seurement avec leurs

arcs et flesches sans aucune crainte Quant leur plaisir estoit ilz

avoyent des cerfz porcz sangliers autant qu’ilz en vouloyent ilz n’ont

point de beufz ne chevres ne moutons ilz usent de pain de racines & de

panil qui ressemble quasi au millet quasi comme ceulx de l’isle

espaignolle Ilz ont les cheveulx noirs et gros et moitié crespés: et

sont fort longs Et pour avoir les dens blanches ilz portent

continuellement en leur bouche une certaine herbe et apres qu’ilz l’ont

mise dehors ilz se lavent la bouche Les femmes entendent plus au

labourage et aux choses de la maison que ne font pas les hommes Les

hommes entendent aux jeux et festes et autres soulas ilz ont des potz:

crusches: escuelles & autres vaisseaux de terre achaptez en autres

provinces Entre eulx ilz font foires et marchez ou tous les aultres

voisins y vont et portent de diverses marchandises selon en la varieté

des provinces et changent et permettent l’une chose a l’autre ainsi

qu’il leur plaist ilz ont des oyseaulx et autres belles bestes lesquelz

ilz nourrissent et domesticquent pour leur soulas lesquelz portent

carcans d’or et de perles: Mais ilz ne trouvent pas celuy or en ceste

province Mais ilz l’ont par changement d’autres marchandises lequel or

est de la bonté du florin de rein. Les hommes portent des brayes et

semblablement le portent les femmes: mais la plus grande partie du temps

elles sont en la maison Il leur demande par signes et actes si en la fin

de celluy rivage se trouve la mer: ilz demonstroyent n’en sçavoir riens:

mais pour la sorte des bestes qui se trouvent en ce pays la: ilz croyent

fermement que ce soit terre ferme ce qui est facille a croire/ car noz

gens ont navigué par celle costiere de ponent plus de mille lieues que

jamais n’ont trouvé fin ny encores final d’aulcune fin: Et puis leur

demanderent de qui ilz avoyent ledict or et de quelle bande il venoit

ilz firent entendre a noz gens qu’il s’aportoit d’une province appellee

Canchiette distant de la six journees vers ponent.

¶ Diverses nations et lieux trouvez par alons le noir.

Chapitre .cix.

En ceste province de canchiette Alons le noir delibera d’y aller: et

environ le premier jour de Novembre Mil cinq cens arriva audict

canchiette ou il se arresta avec sa caravelle/ Et puis apres que les

hommes du pays l’eurent veue ilz vindrent vers ledit alons sans aulcune

craincte et apporterent tout l’or qu’ilz avoyent pour l’heure Lequel

estoit de la bonté dessusdicte Ledit alons trouva beaucop de papegaulx

de plusieurs couleurs La y avoit bonne temperance d’air sans aucun froit

et fut au moys de novembre: Celle gent est de bonne nature ilz sont sans

aucune suspition toute la nuyt ilz venoyent avec leurs barques a la

caravelle sans avoir aucune craincte comme se eust esté a leur maison:

mais ilz sont jaloux de leurs femmes: lesquelles ilz faisoyent demourer

en derriere bien loing Ilz ont grant quantité de coton lequel croist de

luy mesmes sans aucune culture duquel ilz font leurs brayes Apres que

ledit alons fut party de la et allant par ceste coste plus de dix

journees vit ung tresbeau lieu avec maisons et chasteaulx avec assez

fleuves et jardins que jamais il n’en vit de plus beaulx Esquelz voulant

descendre luy vint a l’encontre plus de deux mille hommes armés a leur

coustume: lesquelz par quelque voye du monde jamais ne voulurent paix ny

amytié ny aucun marché En eulx se demonstroit une grande rudesse &

sembloyent quasi gens sauvaiges Non obstant ilz estoyent tresbeaulx

hommes et bien proporcionnez de leurs corps ilz estoyent bruns de

couleur & universellement plains de taches parquoy pour cela Alons le

noir content de cela qu’il avoit trouvé delibera de s’en retourner par

le chemin qu’il estoit venu.

¶ Comment alons le noir en s’en retournant en espaigne combatit avec les

canibales.

Chapitre .cx.

Ainsi navigant a l’ayde de dieu: ilz arriverent a la province des perles

appellee curiane: ou deppuis il demoura par l’espace de vingt jours en

se donnant du bon temps Et devant qu’il arrivast en ladicte province en

ung lieu non trop loing d’icelle il rencontra dixhuit barcques ou canoe

des canibales qui sont ceulx la qui vivent [de] la chair humaine

lesquelz incontinent qu’ilz virent la caravelle ilz l’assaillerent avec

une grant hardiesse: et en l’environnant commencerent a combatre avec

leurs arcz et flesches/ mais les espaignolz avec leurs arbalestres et

artillerie les mirent en grant paour en façon que trois se mirent a

fuyr: & les nostres avec la barque armee les suivirent et tant firent

qu’ilz prindrent une de leurs barques de laquelle plusieurs desdictz

canibales s’estoyent gettez dedans la mer & eschaperent pour naiger: et

seullement en prindrent ung qui ne peut eschapper lequel avoit trois

hommes liez es mains et piedz pour les vouloir a son besoing mangier: &

puis deslierent les lyez & lierent le canibal et le donnerent a ceulx

qui avoyent esté prisonniers et qu’ilz en fissent la vengence telle

qu’il leur plairoit et incontinent luy donnerent tant de coupz de poingz

et de piedz et de bastons qu’ilz le laisserent quasi mort en luy

recordant qu’il avoit mangé leurs compaignons Et les jours ensuivans

semblablement ilz le vouloient manger & puis apres leur fut demandé de

leurs coustumes: ilz dirent que ces canibales alloyent par toutes celles

isles & celles provinces: et des incontinent qu’ilz arrivoyent a terre/

ilz font ung effort avec grans bastons et vont desrobant tout ce qu’ilz

trouvent En ceste province de perles y a de tresgrandes salines et dient

que quant aucun homme meurt et qu’il soit d’estime ilz le mettent dessus

une certaine charrette: soubz laquelle ilz font ung certain feu qui est

lent et font tant que peu a peu se distille la chair et ne reste sinon

la peau et les os ilz le gardent pour son honneur Le treziesme jour se

partirent de ladicte province pour venir en espaigne avec quatre vingtz

seize livres de perles a huyt onces la livre achaptees au pris de bien

peu d’argent. En seize jours ilz arriverent en galice les perles qu’ilz

apporterent sont orientales. Touteffois elles ne sont pas bien percees &

pour cela beaucoup de marchans qui les congnoissent dient qu’elles ne

sont pas de trop grant pris.

¶ Navigacion de pinzon compagnon de l’admiral avec ce qu’il fut trouvé.

Chapitre .cxi.

Vincent appellé Pinzon et Aries son frere qui furent au premier voyage

avec Colomb en l’an mil quatre cens quatre vingtz et dixneuf. Armerent

de leurs despens quatre caravelles et le dixhuitiesme jour de novembre

se partirent de palos pour aller descouvrir nouvelles isles et pays et

en brief temps ilz furent aux isles de canaries & successivement aux

isles du chef verd desquelles en partant et en prenant la voye par

garbin naviguerent par celuy vent trois cens lieues auquel voyage ilz

perdirent la transmontane et des ce qu’ilz l’eurent perdue ilz furent

assaillis d’une terrible fortune de mer avec pluye & vent trescruel

Neantmoins ilz suyvirent continuellement leur chemin par le vent de

garbin: toutesfois non pas sans grant peril: & allerent oultre .cc.

cinquante lieues et le vingtiesme de janvier: de loing ilz veirent terre

en approchant d’icelle ilz trouverent tousjours deffaillance d’eaue et

tasterent la profondeur et trouverent .xvi. bras d’eaue: et quant ilz

furent arrivez a terre ilz desmonterent & demourerent la deux jours

esquelz jamais ne leur apparut aulcune personne et allant plus avant

veirent par une nuyt plusieurs feuz & sembloit que ce fust ung ost de

gens d’armes & pour veoir que c’estoit desditz feuz ilz envoyerent .xxv.

hommes bien armez: & comprindrent qu’il y avoit grande quantité

d’hommes: & ne les voulurent aucunement destourber: mais delibererent de

les attendre le matin et puis apres entendre qu’ilz estoyent le

lendemain matin au lever du soleil envoyerent en terre trente hommes

bien armés/ lesquelz incontinent qu’ilz furent veuz de celle gent ilz

envoyerent a l’encontre des nostres .xxxii. hommes armez a leur mode

d’arcz & flesches & sont hommes grans & ont le visage tors & de cruel

regard & ne cessoient de menasser les espaignolz lesquelz tant plus leur

faisoyent chere tant plus ilz se monstroyent estre courroucez & jamais

ne voulurent paix ny accord ny amytié. Parquoy a l’heure s’en

retournerent aux navires avec intencion le matin ensuyvant de combatre

avec eulx mais iceulx des ce que la nuyt apparut se leverent tous nudz

et s’en allerent Ceulx de la navire pensoyent que cestes gens fussent

gens vacabons comme egiptiens ou tartariens lesquelz n’ont aulcune

propre maison mais aujourd’huy vont ça le lendemain la avec leurs femmes

et enfans Les espaignolz allerent aulcunement suyvans leurs traces &

trouverent dedans le sablon l’enseigne de leurs piedz lesquelz

trouverent estre beaucoup plus grans que les nostres c’est de deux foys

en navigant plus avant ilz trouverent ung fleuve mais non pas de si

grant fons que les caravelles y peussent aller pour laquelle chose ilz

envoyerent en terre quatre barques armees & apres que les gens qui

estoyent dedans furent descenduz tous armez vint a l’encontre d’eulx ung

innumerable nombre de gens tous nudz lesquelz avec signes et

demonstrances desiroient fort l’amitié des nostres: mais les espaignolz

en voyant si grant tourbe n’estoyent point asseurez de approcher d’eulx:

mais au mieulx qu’ilz peurent leur getterent une sonnette & a l’encontre

de ce gecterent une piece d’or aux nostres parquoy ung des espaignolz se

mist en terre pour le prendre soubdainement une tourbe d’icelle canaille

fut sur luy pour le vouloir prendre: mais il se deffendoit avec l’espee

le mieulx qu’il povoit mais il ne povoit reparer a si grant nombre

pource qu’ilz n’estimoyent point a mourir: et les espaignolz qui

estoyent dedens les barques pour secourir leur compaignon descendirent

en terre. et en fut tué .viii. les autres eurent grant peine d’eschapper

et se retirer a leurs barques & ne leur vaulsist estre armez de lances

et d’espees car cestes gens combien que des leur en fust beaucoup mort:

touteffois ne leur en challoit mais tousjours estoyent plus hardys et

les suyvoyent jusques dedans l’eaue en façon qu’ilz prindrent une de ces

quatre barques et tuerent le patron le demourant eut de grace de s’en

fuir et s’en allerent aux navires et feirent voilles pour partir de la &

aussi pour l’heure se trouverent mal contens: et prindrent leur chemin

par transmontane/ car ainsi se engoulfe ceste coste.

¶ De pinçon qui arriva a la mer d’eaue doulce et trouva diverses isles.

Chapitre .cxii.

S'ensuyt le Nouveau monde & navigations · 第 14 / 18 段