qui s’appelle Canamor qui est de caferis: et parlent comme en calichut.
Et en passant par ledit royaulme. Le roy envoya dire au cappitaine qu’il
avoit grant desplaisir de ce qu’il n’estoit allé en son royaume: et
qu’il le prioit qu’il laschast ses ancres et que si nous n’estions
chargez qu’il nous chargeroit Quant le capitaine vit cela il envoya en
la terre guserate pour dire au roy comme les navires estoyent ja
chargees: et qu’il n’avoit besoing sinon de cent barchars de canelle qui
sont quatre cens quintaux: et soubdainement le roy envoya avec diligence
es navires ladicte canelle en se fiant moult de nous. Le cappitaine
l’envoya payer en beaulx cruciatz: et depuis arriva beaucoup de canelle
aux navires Mais il n’y avoit point de lieu pour la mettre Le roy luy
envoya dire au cappitaine que se il le faisoit par faulte d’argent que
pour cela nous ne laississions a la prendre et charger a nostre voulenté
et que au retour du voyage nous le payerions. et que il avoit bien
entendu que le roy de Calichut nous avoit desrobez: & que nous estions
bonnes gens et de verité Le capitaine l’en remercya moult/ et puis il
monstra au messager: c’est assavoir a l’embassadeur dudit roy trois ou
quatre mille cruciatz: c’est a dire ducatz: lesquelz luy estoyent
demourez Et le roy luy envoya dire s’il vouloit avoir autre chose: le
capitaine luy fist responce que non: sinon que sa haultesse envoyast ung
homme pour veoir les choses de portugal Le roy incontinent y envoya ung
gentil homme affin qu’il vint avec nous en portugal Le capitaine
escripvit au Roy de cuchin comment il emmenoit avec luy les deux hommes
qu’il avoit pour hostaige et qu’ilz s’en venoyent en portugal & aussi
ledit capitaine escripvit audit facteur qui estoit demouré audit cuchin
Et en ce lieu nous ne demourasmes point plus de ung jour Et nous
partismes pour traverser le goulfe de melinde le dernier jour de Janvier
a midy arrivasmes audit goulfe et trouvasmes une navire de cambaye qui
venoit a melinde et feismes demander qui elle estoit car nous cuidions
qu’elle fust de la mecque et la prinsmes Laquelle estoit moult riche et
chargee de plus de deux cens hommes et femmes. Et quant le capitaine
entendit qu’ilz estoyent de cambaye il les laissa aller a leur voyage:
mais il retint ung pillote Et ainsi se partirent: et nous aultres a
nostre chemin.
¶ Du naufraige qui fut faict au Goulfe de melinde.
Chapitre .lxxix.
Le douziesme jour de febvrier ainsi comme la nuyt s’approchoit & ja tous
les pillotz & aussi tous les autres estoient prestz de prendre terre.
Sainct de tronar qui estoit cappitaine d’une grande navire deist qu’il
vouloit aller plus avant avec sa navire & fist mettre toutes les
voilles: et ainsi se mist devant toutes les aultres navires. Et quant
fut l’heure de minuyt sa navire frappa en lieu sec: et ledict sainct de
tronar voyant cela fist faire feu et quant le capitaine le veit commanda
que on le secourust. et en la nuyct creut tant le vent que ne le povyons
emporter. Parquoy le grant capitaine fut contrainct d’envoyer les
basteaulx a la navire pour veoir si on la pourroit saulver: et si on ne
la povoit sauver qu’on la bruslast et que les hommes qui estoyent dedans
s’en vinsent quant lesdictz basteaulx arriverent/ ladicte navire estoyt
ja ouverte et mise en lieu duquel elle ne povoit saillir: et le vent
croissoit tant que les autres navires estoyent en grant dangier. En
telle maniere qu’il fut necessaire a ceulx qui estoyent dedans ladicte
navire d’eulx sauver avec la main et ne fut saulve aulcune chose de
ladicte navire sinon les hommes qui se sauverent en chemise. Ladicte
navire estoyt de deux cens tonneaulx: et chargee d’espicerie et de la
nous partismes avec les aultres navires. Et passasmes par melinde ou
nous ne peusmes entrer et vinsmes a mousabichi ou nous prinsmes de
l’eaue et du boys: & mismes es navires en lieu sur/ Et de la le grant
Capitaine envoya sainct de tronar avec une petite caravelle: Et avec une
pillotte que nous prinsmes en l’isle de zasfalle quant nous allasmes
pour sçavoir quelle chose c’estoit/ et demourasmes la par aucuns jours
pour acoustrer noz navires: et de la nous partismes avec quatre navires:
et allasmes a ung coing ou nous fismes une grande pescherie: et en
saillant de la vint sur nous une fortune qui nous fist retourner assez
en derriere/ et une navire se esgara parquoy ne nous demoura que trois
navires.
¶ Les navires qui retournerent a lisbonne.
Chapitre .lxxx.
Le jour de pasques fleuries arrivasmes au chief de bonne esperance Et de
la eusmes bon temps/ avecques lequel traversasmes et vinsmes a la
premiere terre Qui se appelle Imbessinica: qui est joignante au chef
verd: et la nous trouvasmes avec quatre navires: lesquelles le roy de
portugal envoyoyt pour descouvrir la terre nouvelle: et aussi trouvasmes
la une navire que avons perdue de veue quant nous allions a calichut.
Laquelle fut a la bouche de l’estroit de la mecque et fut devant en
laquelle ilz luy prindrent son basteau avec tous les hommes qui estoyent
dedans et ainsi venoit ladicte navire seullement avec six hommes la
plusgrant partie d’eulx estoient malades. & ne beuvoyent point d’autre
eaue que celle que ilz recueilloyent dedans ladicte navire et quant il
pleuvoit: et ainsi vinsmes et arrivasmes en ceste cité de lisbonne en la
fin de juillet ung jour apres vint la navire que perdismes de veue quant
nous peschions a nostre retour et aussi arriva sainct de tronar avec la
caravelle qui fut a zasfale lequel dist que zasfale est une petite isle
en la bouche d’ung fleuve et est peuplee de mores: & la l’or y vient de
la montaigne. Ledict or vient d’unes autres gens qui ne sont pas mores:
et apportent a ceste dicte isle ledict or pour aultre marchandise: et
sainct de tronar quant il arriva la il trouva la beaucoup de navires de
mores: et print ung more pour sa seureté pour ung crestien d’arrabie
qu’il avoit envoyé en terre et la demoura deux ou trois jours: et ledit
crestien ne vint point et n’eut aucunes enseignes de luy. Parquoy il
s’en vint avec le more en portugal: en laissant le crestien: et par
ainsi ceulx qui vindrent de calichut furent six navires et toutes les
aultres sont perdues.
¶ Le poix et monnoye qui se use en Calichut.
Chapitre .lxxxi.
Cecy est le pris que vallent les espiceries et drogueries dedans
Calichut: et aussi la maniere du poix & la monnoye.
¶ Premierement le bar de noix muscade lequel est poix de quatre
quintaulx: vault quatre cens cinquante favos. Les vingt favos vallent
ung ducat.
¶ Item ung baar de canelle vault .ccclxxxix. favos.
¶ Item la faracole de gingembre sec vault six favos. .xx. faracoles font
ung bacar.
¶ Item la faracole de gingembre en conserve de sucre .xxviii. favos.
¶ Item ung bacar de tamarins vault trente favos.
¶ Item ung bacar de zerombel vault .xl. favos.
¶ Item ung bacar de zedovaria vault .xxx. favos.
¶ Item ung bacar de lacque vault .cclx. favos.
¶ Item ung bacar de marcis vault .cccclxxx. favos.
¶ Item ung bacar de poivre vault .ccclx. favos.
¶ Item ung bacar de poivre long vault .ccc. favos.
¶ Item ung bacar de mirabolans de sebuli en conserve .ccccclx. favos.
¶ Item ung bacar de sandali rouge vault .lxxx. favos.
¶ Item ung bacar de bresil vault .clx. favos.
¶ Item une faracole de camphre vault .clx. favos.
¶ Item une faracole de encens vault cinq favos.
¶ Item une faracole de bengin vault six favos.
¶ Item une faracole de casse fistule vault deux favos.
¶ Item ung baar de clou de giroffle vault .cccccc. favos.
¶ Item ung baar de sandali vault .ccccccc. favos.
¶ Item une faracole de boys aloes vault .cccc. favos.
¶ Item une faracole de rubarbe vault .cccc. favos.
¶ Item une faracole de opiate vault .cccc. favos.
¶ Item une faracole d’aspic vault .cccccccc. favos.
¶ Item ung nutrical d’ambre vault deux favos. une once & six nutricales
est ung quarteron.
¶ Ung baar poise vingt faracoles: & une faracole poise .xxiiii.
aratoles: et ces .xxiiii. aratoles viennent dedans venise de .xxxii. a
.xxxiii. livres: le ducat vault vingt favos.
¶ Cecy est le pris des marchandises qui se portent de deça a calichut es
environs.
¶ Et premierement une faracole d’arain vault .xlv. favos.
¶ Item une faracole de plomb vault .xviii. favos.
¶ Item une faracole d’argent vault .liiii. favos.
¶ Item une faracole d’espicerie d’alung .xx. favos.
¶ Item [une] faracole de coral blanc vault mille favos.
¶ Item une faracole de coral tors vault .ccccccc. favos.
¶ Item une faracole de coral bastard vault .ccc. favos.
¶ Il y a aussi audict calichut ung aultre poix qui s’appelle almen qui
est aultre poix que de portugal .ii. arates et deux moitiés font .iii.
livres et octave ung peu plus ou moins au poix subtil de venise: et avec
ce ilz poisent le saffran qui vault .lxxx. favos.
¶ Les lieux desquelz viennent les espiceries.
Chapitre .lxxxii.
Cy apres sera faicte mencion des lieux desquelz viennent les espiceries
et drogueries a calichut.
¶ Le poivre vient d’une tour qui se nomme chononchel laquelle est plus
avant de calichut a la coste de mer.
¶ La canelle vient de zalon et ne se trouve canelle fors qu’en ce lieu
la est plus avant de calichut de .cclx. lieues.
¶ Clou de giroffle vient de melucque: et est plus avant de Calichut
.ccccccc.xl. lieues.
¶ Le gingembre doit croistre en calichut et en canamor qui est distant
de calichut de douze lieues de portugal.
¶ Noix muscades et macis viennent de melucque loing de calichut
.ccccccc.xl. lieues plus avant.
¶ Le musc vient d’une ville appellee pego plus avant de calichut .ccccc.
lieues.
¶ Perles grosses viennent d’armis plus en ça de calichut .cccccccc.
lieues.
¶ Spic/ nard et mirabolans viennent de combaye plus en ça de calichut de
six cens lieues.
¶ Casse fistulle croist en calichut.
¶ Encens vient de seer plus en ça de calichut de .cccccccc. lieues.
¶ Mirrhe croist en fraticque plus en ça de calichut de .ccccccc. lieues.
¶ Bois aloes: rubarbe camphre/ et galingue viennent de chiui plus avant
de calichut deux mille lieues.
¶ Zeromba croist en calichut.
¶ Cardamome plusgrant vient de cananor plus en ça de calichut douze
lieues.
¶ Poivre long croist en samato.
¶ Bengin croist en zana plus avant de calichut .ccccccc. lieues.
¶ Tamaridi croist en calichut.
¶ Zedovaria croist en calichut.
¶ Lacque croist en une terre appellee samator plus avant de calichut
quatre cens lieues.
¶ Bresil vient de thanazar plus avant de calichut .ccccc. lieues.
¶ Oppiate vient de Ade plus en ça de calichut .cccccccc. lieues.
¶ Cy dessus sont les poix et monnoyes qui se usent en calichut avec les
lieux des espiceries.
¶ Cy finist le troiziesme livre de la navigation de calichut
¶ Cy commence le quart livre de la navigation faicte en la mer de ponent
par Christofle colomb genevoys.
Chapitre .lxxxiii.
Christofle colomb genevois homme de grande stature rouge: de grant
engin. & visaige long: par long temps suyvit le Roy et la Royne
d’espaigne en quelque part qu’ilz allassent et procuroit que ilz luy
aydassent a armer quelque navire et se offroyt de trouver par la mer de
ponent en inde infinies isles en laquelle indie y a habondance de
pierres precieuses: espiceries & or et que facillement on les pourroit
avoir Par beaucoup de temps le roy: et la royne & tous les principaulx
d’espaigne: de ce qu’il disoyt le prenoyent en jeu: et finablement
depuis sept ans et apres beaucoup d’ennuy ilz compleurent a sa voulenté
et luy armerent une navire avec deux caravelles/ avec lesquelles environ
le premier jour de septembre mil .cccc.xcii. Se partit des rivaiges
d’espaigne: et commença son voyage.
¶ Isles incongneues trouvees par ledit christofle colomb.
Chapitre .lxxxiiii.
Premierement ledit colomb de gaides s’en alla aux isles fortunees
lesquelles a present les espaignolz appellent canaries Anciennement
elles furent appellees isles fortunees: et sont en la mer occeane de
l’estroit de gilberterre .xxx. lieues Cestes isles de canarie furent
dictes fortunees a cause de leur temperance Elles sont hors du climat de
europe vers midy: elles sont habitees de gens nudz qui vivent sans
aulcune religion: colomb y alla pour prendre de l’eaue et des
refreschemens Premierement devant qu’il trouvast aucune chose il fut sur
la mer trente & trois jours: et autant de nuitz continuelz sans veoir
aucune terre & au bout desdictz trente et trois jours ung homme monta en
caige et virent terre & descouvrirent six isles Entre lesquelles y en
avoit .ii. de grandesse non ouye/ une appellee espaignolle & l’autre la
jehanne mela.
¶ Deux grandes isles avec leurs noms.
Chapitre .lxxxv.
Quant ilz virent l’isle de jehanne ilz n’estoyent pas certains que ce
fust isle: mais apres qu’ilz furent joignans d’elle: en la courant par
la coste ilz sentirent chanter au moys de novembre entre les boys espés
les rossignolz: et trouverent de tresgrans fleuves d’eaue doulce et
tresbons portz et grans Et allerent par la coste de ladicte jehanne par
maistral plus de .cc. lieues qu’ilz ne trouverent fin ne final d’aucune
fin: et penserent que ce fust terre ferme et delibererent de retourner
et aussi la mer les y contraignoit: par ce que la bise desormais leur
commençoit donner travail Adonc ilz tournerent la proue vers le vent et
trouverent l’isle appellee espaignolle et desirant tenter la nature
d’iceulx pays de la partie de la transmontane et ja se approuchoyent de
terre que la grant navire alla sus une secque plaine qui estoit plaine
d’eaue et se ouvrit mais la planeure de la pierre qui estoit soubz
l’eaue ayda qu’elle ne fust noyee les caravelles eschaperent les hommes
& apres qu’ilz furent descendus en terre/ ilz virent des hommes de
l’isle Lesquelz incontinent qu’ilz nous virent se misrent a fouyr dedans
les bois tresespés: comme si se fussent esté bestes sauvaiges qui
eussent esté chassees des chiens C’est une gent non ouye/ noz gens en
les suivant prindrent une femme & la menerent a la navire: et apres
qu’elle eut bien repeu de noz viandes et vins: et habillee de vestemens:
car ilz vont tous nudz Ilz la laisserent aller.
¶ La condition de l’isle espaignolle.
Chapitre .lxxxvi.
Incontinent qu’elle fut arrivee aux siens elle sçavoit bien ou ilz
estoyent & leur monstra l’habit (quant a eulx merveilleux) & apres
qu’ilz eurent apperceu la liberalité de noz gens ilz coururent tous a la
marine: & pensoyent que fussent gens envoyez du ciel: ilz se gettoyent
dedans l’eaue et portoyent avec eulx l’or qu’ilz avoyent et changeoyent
leur or en escuelles de terre & tasses de verre Qui leur donnoit une
esguillette ou une sonnette ou voirement une piece de mirouer ou autre
semblable chose ilz donnoyent l’or qu’ilz avoyent: & fismes en peu de
temps avec eulx une grant familiarité & amitié Les nostres en chercheant
leurs coustumes trouverent par signes & actes que entre eulx ilz avoyent
ung roy et apres que les nostres furent descendus en terre ilz furent
receuz du roy honorablement Et aussi des hommes de l’isle en leur
faisant bonne chere Quant le roy fut venu et apres que le signe de l’ave
maria fut donné les nostres en leur agenoillant semblablement firent
ilz: & eulx voyans que noz gens adoroyent la croix & eulx aussi le
firent & eulx aussi voyant que ladicte navire estoit rompue ilz alloyent
avec leurs barques. lesquelles ilz appellent canoe: ilz portoyent en
terre leurs hommes & les besongnes qui estoyent dedans avec une si
grande charité qu’elle ne se pourroit dire: leurs barques sont d’ung
seul boys et cavees avec pierres tresaguës. elles sont longues et
estroictes. Il y en a d’aulcunes qui sont de .lxxx. avirons: ilz n’ont
aucun fer pour laquelle chose les nostres s’esmerveilloyent moult comme
ilz edifioyent leurs maisons: lesquelles merveilleusement estoyent bien
ouvrees et semblablement leurs autres choses qu’ilz ont: et noz gens
entendirent qu’ilz faisoient tout cela avec aucunes pierres de rivieres
lesquelles estoyent tresdures et tresaguës Encores ilz entendirent que
bien loing de ladicte isle il y avoit aulcunes ysles habitees de
trescruelz hommes qui se paissent de chair humaine & cela fut la cause
que au commencement qu’ilz virent les nostres ilz se misrent a fouyr en
croyant que fussent de ces gens la lesquelz ilz appellent canibales. Les
nostres avoient laissé les isles de ces gens canibales environ le
millieu du chemin du costé de midy.
¶ Coustumes de canibales.
Chapitre .lxxxvii.
Ces povres gens se plaignoyent et disoient qu’ilz n’estoient point
tourmentez sinon de ces Canibales et les tourmentoient ne plus ne moins
comme font les tygres ou lyons les aultres bestes saulvages et les
enfans qu’ilz prennent les chastrant comme nous faisons les moutons
affin qu’ilz demeurent plus gras pour les menger et ainsi comme ilz
prennent les hommes meurs ilz les tuent & mengeussent les intestines
toutes fresches: et aussi les extremités du corps et la reste ilz le
sallent: et les gardent par temps comme nous faisons les jambons les
jeunes femmes qu’ilz prennent ilz ne les mangent pas: mais les gardent
pour faire des enfans ainsi comme nous gardons les gelines pour faire
des oeufz les vieilles elles sont esclaves de cestes isles: desormais
nous les povons reputer nostres et aussi bien les hommes et les femmes:
lesquelz quant ilz sentent que cesditz canibales s’aprochent d’eulx ilz
ne sçavent trouver autre remede que de eulx fouyr: et combien qu’ilz se
aident de faulcilles tresaguës. toutesfois cela ne peult reprimer leur
fureur et leur raige. Et ces povres gens confessoient que si dix
canibales trouvoient cent de eulx ilz les surmonteroient. Noz gens ne
peurent pas bien entendre ce que ceste gent adore fors que le ciel le
soleil et la lune. Des coustumes des aultres isles la briefveté du temps
et aussi la deffaillance des interprestz fut cause que noz gens ne
sceurent sçavoir aultre chose.
¶ Coustume des habitans de l’isle espaignole.
Chapitre .lxxxviii.
Les hommes de ceste isle en lieu de pain ilz usent de certaines racines
de la grandeur et forme de naveaulx aucunement doulces comme chastaignes
fresches: lesquelles racines ilz appellent ages: l’or a eulx est a
quelque estimacion ilz en apportent qui est attaché aux oreilles et aux
neez: touteffoys les nostres ont congneu que d’ung lieu en autre ilz ne
font aulcun traffigue noz gens leur demandoient par signe ou ilz
trouvoyent cest or: ilz entendirent qu’ilz le trouvoient dedans le
sablon de certains fleuves qui courent de treshaultes montaignes: il n’y
a pas grant peine a le recueillir en balotes/ et puis apres ilz le
mettent en lames mais il ne se trouve pas en icelle partie de l’isle en
laquelle noz gens estoyent comme depuis ilz congneurent par experience
en concordant ladicte ysle: par ce que apres qu’ilz furent partis de la
ilz arriverent de cas fortuit en ung fleuve d’une grandeur inestimable
Et apres qu’ilz furent descendus en terre pour prendre de l’eaue Et
aussi ainsi qu’ilz peschoient ilz troverent le sablon meslé avec
beaucoup d’or: ilz dient avoir veu plusieurs sortes de bestes et y a des
serpens en grande quantité et d’une grandeur merveilleuse. mais ilz ne
nuysent a nully. Ilz y virent aussi des torterelles saulvaiges: canardz
plus grans que les nostres oyes plus blanches que cygnes avec la teste
rouge Papegaulx desquelz aucuns sont vers: aulcuns sont jaulnes par tout
le corps autres semblables a ceulx de l’indie avec gorge rouge ilz en
aporterent .lx. mais de diverses couleurs ces papegaulx qui ont esté
apportez de ladicte isle monstrent ou par proximité ou par nature
participer de l’indye combien que l’oppinion de colomb semble estre
contraire de la grandeur de l’espere. Ceste isle produit de sa nature en
grant habondance de mastic: aloes: cothon: et autres choses semblables:
certains grains rouges de divers couleurs plus aguz que le poivre que
nous avons certaine canelle: gingembre duquel ilz en apporterent.
¶ Les hommes que colomb laissa pour cercher l’isle.
Chapitre .lxxxix.
Colomb contend de ceste nouvelle terre trouva des signes et ung nouveau
monde non ouy estant la premiere veue delibera de s’en retourner &
laissa aupres le roy dessusdit .xxxviii. hommes lesquelz eussent a
cercher la nature du lieu/ et le temps jusques a ce qu’il retournast.
Cestuy roy s’appelloit Guacranatillo Avec lequel il avoit fait
confederation de la vie et salut et deffension de ceulx qui demouroyent
le roy esmeu de pitié regardant ceulx qui demouroyent pleura: et les
embrassa: et leur monstroit qu’il leur feroit tout le plaisir & service
qu’il luy seroit possible et colomb au moyen de cela fist faire voille
pour aller en espaigne et mena avec luy deux hommes de ladicte isle et
estima ledit colomb que leur langaige se apprendroit facillement lequel
se peut escripre avec noz lettres. Ilz appellent le ciel turcy la maison
boa L’or cauni. l’homme daben toyno: riens maxani: leurs aultres
vocables ilz ne le proferoyent moins que nous aultres latins: et cela
est advenu en la premiere navigation.
¶ Comment le colomb fut appellé admiral de la mer.
Chapitre .xc.
Le roy et la royne d’espaigne lesquelz autre chose ne demandoyent que de
augmenter leur royaulme & la religion chrestienne et reduire moult de
simples gens au service Facillement eulx esmeuz non seullement dudit
colomb mais de dieu Et de plus de deux cens espaignolz qui estoyent
allez avecques luy ilz le receurent avec grant joye: & puis luy firent
de tresgrans honneurs & le firent asseoir devant eulx publicquement qui
est le plusgrant honneur qu’ilz sçauroyent faire: et voulurent qu’il
fust appellé admiral de la mer occeane. Et quant ilz ouyrent racompter
ce qu’il avoit trouve esdictes isles ilz esperoyent d’en avoir au
commencement grant prouffit plus pour l’augmentation de la foy que
d’autre chose Pourquoy lesditz roy et royne firent preparer quarante et
deux navires avec grandes caiges: et douze caravelles sans caiges avec
mille deux cens hommes avec leurs armeures: entre lesquelz y avoit
ouvriers de tous les ars mecanicques: salaires: avec aucuns hommes de
cheval Colomb prepara les chevaulx porcz vaches: et beaucoup d’aultres
bestes avec leurs masles: legumes: froment: orge: et autres choses
semblables: non seullement pour vivre: mais aussi pour semer et porta
aussi des plantes de vignes et aussi beaucoup de plantes d’aultres
arbres desquelz en ladicte ysle il n’y en y a point car ilz ne
trouverent en icelle aucuns qui fussent de leur congnoissance sinon pins
et palmes treshaultes et de merveilleuse duresse droicture & haultesse a
cause de la fertilité de la terre et aultres assez qui font fruit:
lesquelz sont congneuz par ceulx du pays & est le pays le plus fertille
qui soit soubz le ciel Ledict admiral prepara aussi pour porter avec luy
de tous instrumens de quelque exercite que ce fust: et finablement de
toutes choses fut porté qui apartiennent quant on veult edifier de
nouveau une cité en ung nouveau pays. Plusieurs officiers et sergens du
roy se misrent de leur propre voulenté a ceste navigacion pour le desir
qu’ilz avoyent de veoir choses nouvelles Et de l’auctorité dudit admiral
le premier jour de septembre mil .cccc.iiii.xx. et .xiii. Avecques bon
vent firent voille de cade. Le premier jour d’octobre ilz arriverent aux
canaries: et a la derniere laquelle si est appellee Sereta: ilz y
arriverent le quatriesme jour dudit moys & de la dessus le midy il
dressa tous les voilles on n’eut depuis nouvelles d’eulx sinon jusques
au equinoctial de l’yver: et le roy & la royne eulx estans a la table du
champ le .v. jour D’avril mil .cccc.iiii.xx. & .xiiii. Ilz eurent
nouvelles par ung courrier comme le vingt et troiziesme de mars ilz
estoyent arrivez a cades douze de ses navires Celuy qui porta ces
nouvelles estoit frere de la nourrice du prince filz desditz Roy et
royne: lequel vers eulx fut envoyé par ledit admiral duquel et d’aultres
dignes de foy et tesmoignage cy dessoubz en sera parlé.
¶ Comment l’admiral trouva les isles des canibales.
Chapitre .xci.