C’estassavoir que en allant sus ledict fleuve nous allions par levant et

cestuy lieu ou nous meismes anchre estoit beaucoup plus estroit que la

bouche a nostre jugement il n’estoit point plus large que de demye lieue

& cestuy fleuve faict beaucoup de branches/ lesquelles apres se mettent

dedans et apres que nous feusmes arrivez a cestuy lieu nous deliberasmes

d’envoyer avecques se more l’ung des nostres truchemens audict seigneur

batimaussa et luy envoyasmes une zupe de soye moresque pour luy en faire

present qui vault a dire en nostre langaige une chemise laquelle estoit

assez belle: et faicte en terre de mores et luy envoyasmes dire comme

nous estions venuz par le commandement de nostre sire le roy de portugal

crestien pour faire bonne amytié et pour entendre de luy s’il avoyt

besoing des choses de nostre pays & que chascun an nostre roy luy

envoyeroit & avec autres parolles le truchement alla avec ledict more &

pour abreger il fut avec ledit seigneur et de la nous ne partismes que

non pas seullement eusmes son amytié/ mais nous luy vendismes plusieurs

choses en change dequoy eusmes certains esclaves mores et certaine

quantité d’or mais non pas en estimacion eu esgard a cela que devions

trouver par la renommee des mores du royaulme de senega & en effect

selon nostre oppinion nous trouvasmes y en estre peu & a les veoir ilz

sont povres gens & lequel or est d’eulx molt prisé & selon moy plus que

de nous autres pource qu’ilz le estiment pour chose moult precieuse

neaumoins ilz en font bon marché eu regard aux choses qu’ilz prenoient

de nous a l’encontre de luy et la demourasmes environ quinze jours & en

ce temps la venoient a nostre caravelle plusieurs de cesdictz mores qui

habitoient d’une part dudit fleuve et qui venoit pour veoir chose moult

nouvelle a eulx et jamais non veue par le temps passé & qui venoit pour

achepter & vendre aucunes de leurs merceries ou quelque petit aneau d’or

les merceries qu’ilz portoient estoient premierement de coton filaces de

coton & draps de coton fillez a leur mode aulcuns estoient blancz autres

de diverses couleurs comme vers blancz azurs & rouges moult bien fais

Item ilz portoient moult grant quantité de marmotz et de chatz baboins

grans et petis de diverses sortes: et en cestuy pays s’en trouve grant

quantité et les donnent pour moins de .xii. liars a change de quelque

chose nous leur baillons. Item ilz apportoyent a vendre de la civete et

donnoient une once de civete a l’encontre d’une chose qui povoit valoir

dix solz. Non pas qu’ilz le vendent au poix. mais je le dys pour

estimacion et aultres nous aportoient fruictz de diverses sortes et

entre les autres moult de dattes petis & sauvaiges/ toutesfois on en

mengeoit et plusieurs des nostres en mengerent et les trouverent de

diverses saveurs mais moy je n’en voulu point mangier pour doubte du

flux de ventre: et en ceste maniere chascun jour nous avions gens

nouveaulx dedans noz caravelles: et de divers langaiges jamais ne

cessoient d’aller hault et bas par cestuy fleuve avec leurs almadies de

lieu en lieu: ou avec femmes et hommes a la façon des nostres par deça

sur les rivieres: mais tout leur navigaige si est par force d’avirons &

en vagant ilz sont tous en piedz autant d’une bande comme de l’autre &

ont tousjours ung d’avantaige qui vogue de derriere/ ores d’ung costé

ores d’ung aultre: affin de tenir leur almadie droicte leur vogue si est

sur leur piedz a force de bras sans apuyer l’aviron et l’aviron est

faict en ceste maniere. Ilz ont une lance en maniere de demie lance

longue d’ung pas et demy et au bout de ceste lance ilz fischent ou

voyrement tient ung taillouer rond et avec ceste sorte d’aviron ilz

voguent tres vistement leurs almadies par la coste de la mer a terre et

ont beaucop de bouches de petis fleuves ou ilz se mettent & vont

asseurement: mais continuellement ilz ne se eslargent gueres de leur

pays car ilz ne vont pas asseurement de pays en autre pour non estre

prins de mores et venduz pour esclaves & au bout de certains jours nous

deliberasmes de partir et de venir a la bouche dudict fleuve pource que

plusieurs de noz gens commençoient a devenir malades d’une fievre

chaulde et aguë: et soubdainement nous partismes.

¶ Des elefans sauvaiges et en quelle maniere ilz les prenent.

Chapitre .xlii.

Des choses qui se pevent dire de cestuy pays par cela que nous vismes et

par information que nous eusmes en celuy peu de temps que nous

demourasmes la: Premierement de leur foy elle est communement ydolatre

en diverses manieres en donnant grande foy aux enchantemens & autres

choses qui sont dyaboliques: mais tous congnoissent dieu aussi y en a

qui sont machometains et telz ceulx sont qui vont par le monde par les

pays de mores et ne sont fermes au pays: les païsans qui ne vont par le

monde ne sçavent riens de la maniere de vivre de ceulx icy tous ces

manieres de gens icy se gouvernent en la maniere des mores du royaulme

de Senega et mangeussent de telles mesmes viandes sinon qu’ilz ont plus

ris pource qu’il n’en croist point au pays de celuy de senega ilz

mengeussent aussi de la chair de chiens et jamais n’ay ouy dire qu’il

s’en mengeast que la. Les vestemens de ceulx cy est de coton fors que

les mores de senega vont quasi tout nudz: les femmes se vestent

semblablement comme celles de Senega fors qu’elles prenent a plaisir

quant elles sont petites d’eulx faire aucuns signes percez en la chair &

aucuns sur la poictrine & aucuns sus le bras & autres sus le col:

lesquelz semblent de ces ouvrages de soye que ce souloient user faire

sus les mouchouers & font avec feu et jamais en aucun temps ne s’en vont

ceste region est moult chaulde et tiennent que tant plus on va soubz

ostro que tant plus sont pays chaulx et especiallement en cedict fleuve

faisoit plus grant chault qu’en la mer pour estre ocupee par beaucop

d’arbres tresgrans qui sont par tout celuy pays et de la grandeur de ces

arbres je vous dis que nous tous prismes de l’eaue d’une fontaine qui

estoyt aupres la rive dudict fleuve et aupres d’elle y avoit ung arbre

tresgrant & moult gros. Mais la haultesse n’estoit a raison de la

grossesse pource que nous jugeasmes qu’il n’estoit point plus hault de

vingt pas et la grossesse estoyt de dix et sept Laquelle nous fismes

mesurer & estoit noueux en plusieurs lieux et avoit les branches moult

larges et longues par façon qu’il faisoit grande umbre a l’entour de lui

et s’en trouve de plus grans parquoy povez entendre que par la vertu de

telz semblables arbres la vertu du pays estre bonne et fertille: pour

estre arrousee de beaucoup d’eaues qui le arrousent.

En cestuy pays se trouve grande habondance de elefans & j’en ay veu

trois vifz qui estoyent sauvaiges pource qu’en cestuy pays ilz n’ont pas

l’art de les faire domesticques comme on faict en autres parties du

monde Et quant nous les vismes saillir hors du boys nous estions dedans

nostre caravelle au meilleu dudit fleuve et aucuns de nous saillirent et

se misrent dedans la barque pour aller a eulx pource qu’ilz n’estoyent

gueres loing de nous mais des ce qu’ilz nous eurent veuz ilz

retournerent en leur boys. apres j’en viz ung petit qui estoit mort

Lequel ung noble seigneur de celuy pays qui s’appelloit Guinimensa qui

demouroit environ la bouche dudit fleuve de gambra pour me complaire

avec plusieurs mores alla chasser & le print & furent deux jours a le

poursuivre. Ces mores vont a la chasse a pied Et ne portent autres armes

pour le frapper que des azagayes desquelles en est parlé cy dessus et

arcs Et toutes leurs armes qu’ilz tirent sont envenimees: & sachez

qu’ilz vont trouver ces elefans aux boys en lieux fangeux ou ilz se

trouvent continuellement pource qu’ilz sont de la nature du porc qui

voulentiers se tient a la fange Ces mores se mettent derriere des arbres

& ferissent les elefans ou avec sayettes ou voirement avec azagayes

envenimees et vont saultant & fuyant d’ung arbre en autre en maniere que

l’elefant qui est beste fort grosse avant qu’il se puisse tourner il se

trouve estre blecé de plusieurs En ceste façon il se treuve fort blecé

sans ce qu’il se peve deffendre Je vous dis bien que au large ou il n’y

eust arbres il n’y a homme qui se osast approcher de luy que l’homme ne

sçauroit courir si fort que l’elefant ne le joignist en allant son pas

est moult long et quant il est persecuté et il arrive que par fortune il

trouve l’homme en la planure et il le joigne avec luy il ne luy faict

mal que de sa trombe grande de son museau qui est quasi semblable a

celuy du porc combien qu’elle soit autrement pource que la trombe du

museau du porc n’est mobile comme est celuy de l’elefant laquelle est

comme une levre gros et dur: laquelle il tort: & alonge et acourcist

comme il veult Et cela ne faict pas le porc en façon que en acueillant

l’homme avec ceste trompe il le gecte si hault que avant que l’homme

tombe en terre il est ja pieça mort: & ceci j’ay ouy compter a plusieurs

mores. Non pourtant l’elefant n’est pas furieuse beste a l’homme qui ne

le persecute Cestuy petit elefant veiz mort en terre lequel n’avoit les

dens longues que trois paulmes et ses dens se remettoyent dedans la

machouere de une paulme: parquoy sembloit qu’ilz n’eussent que deux

paulmes de dens parquoy disions qu’il estoit bien jeune pource qu’il en

y a qui ont de longues dix ou douze paulmes de dens. Et pour petit qu’il

fust nous jugeasmes qu’il avoit chair pour autant que ont quatre ou cinq

beufz des nostres Cestuy elephant me fust donné par cestuy seigneur:

c’estassavoir que j’en prinsse telle partie que je vouldroye et la reste

que la donnasse aux veneurs pour menger Et apres que j’euz entendu par

les mores que la chair des elephans estoit bonne pour menger j’en feiz

tailler une piece par embas: De laquelle je mengay dedans ma caravelle

de rotie et bouillie/ affin de prouver plusieurs choses Et aussi pour

dire que j’avoye mengé de la chair d’une beste que nully de ma ville

n’avoit mengé: laquelle chair en effaict n’est gueres bonne: elle me

sembla dure et sans goust & j’en portay a la caravelle ung pied & partie

de la trombe & si tiray plusieurs poilz de son corps qui estoyent noirs

et longs une paulme et demye et plus et estoyent moult gros desquelles

choses avec aulcune partie de la chair en feiz present audict seigneur

don hurich de portugal Lesquelles choses il receut pour ung grant

present pource que s’estoit la premiere chose qu’il avoit eue de ce pays

la: et aussi qu’il se prisoit beaucoup d’avoir telles choses estranges

que luy venoyent estre presentees de si loingz pays descouvers pour son

industrie.

¶ Des piedz et jambes de l’elephant et [du] poisson cheval.

Chapitre .xliii.

Et fault que vous entendiez que le pied de l’elephant est rond a

l’entour et quasi comme le pied d’ung cheval: la solle du pied est noire

& tresgrosse il a cinq ongles a l’entour dudit pied et sont rondes et de

longueur ung petit plus que ung grant blanc: et si n’estoit le pied de

cestuy elephant petit: mais il estoit large plus d’une paulme & demye

soubz la solle en toute carreure: pource que comme j’ay dit il est tout

rond. en notant que par ledit seigneur more me fut aussi donné ung autre

pied d’ung elephant lequel mesuray plusieurs fois soubz la solle presens

beaucop de personnes & je le trouvay large de trois paulmes: & avoit de

tous costez ladicte largeur Lequel aussi je presentay audit seigneur

Infant don hurich avec une dent de elefant laquelle estoit longue de

douze paulmes et moult bien faicte laquelle avec ledit pied ledit

seigneur Infant envoya presenter a la duchesse de Bourgoigne pour ung

grant present Aulcun ne doit croire que l’elefant jamais ne se mettoit a

genoulx Comme j’ay ouy dire aultreffois/ mais est le contraire/ car ilz

vont et se gettent et lievent comme faict une aultre beste Encores en ce

fleuve de gambra et aussi en plusieurs fleuves de cedit pays oultre les

colcatrices et aultres diverses choses qui la se trouvent il se trouve

une beste qui est appellé poisson cheval Ceste beste est quasi de la

nature de la loutre qui a ceste heure se tient en l’eaue et a ceste

heure en terre et de ces deux elemens se nourrist & est de ceste nature

C’est a sçavoir de telle forme Il est long de corps comme une vache et

court de jambes et a les piedz fendus sa teste est de la forme d’ung

cheval et a deux dentz grandes a maniere d’ung porc sanglier et sont ces

dens moult grandes: j’en ay veu de deux paulmes & plus longues/ et

aucunesfois ceste beste sault de l’eaue et va en terre comme une beste

de quatre piedz de semblables bestes ne s’en treuve aucune part ou se

navigue par noz mariniers fors qu’en cestuy pays de mores Encore se

trouve en cestuy pays des chauldes souris grandes de trois paulmes &

plus & autres oyseaux moult differens des nostres: & mesmement infinis

papegaulx Et aussi y a plusieurs poissons en cedit fleuve divers des

nostres de tant de goust que de forme toutesfois ilz sont bons a manger.

¶ Du fleuve de casamansa: et du chef rouge.

Chapitre .xliiii.

Comme j’ay dit dessus pour la maladie de noz hommes nous partismes du

pays du seigneur batismansa: et en peu de jours yssismes hors dudict

fleuve de gambra: et en dehors estant apres que nous eut semblé

qu’avions beaucoup de vivres que ce seroit chose louable puis que nous

estions la/ que deussions courir ça & la plus oultre par ceste coste par

ce que nous avions trois navires: et que s’estoit assez bonne

compaignie. ce que fut faict et ung jour environ tierce avec bon vent

fismes voyles et pource que nous estions trop engoulfez en ceste bouche

du fleuve de gambra et que la terre de la part de Ostro et Garbin se

mettoit hors de la mer & la se faisoit un chef nous tinsmes a la volte

de ponent pour nous en mettre hors & entrer en la mer: & toute la terre

se monstroit toute basse et copieuse de infinitz et grans arbres vers Et

apres que fusmes au large dans la mer nous descouvrismes cela n’estre

ung chief pour en faire mencion Pource que oultre la poincte on veoit la

terre tout du long de la coste Neantmoins nous allions au large de ceste

poincte pource que a l’entour d’elle se veoit la mer rompre plus de deux

lieues Parquoy continuellement en allant tenions deux hommes a la proue

et ung autre sur l’arbre d’en hault pour descouvrir rochers ou aultres

secques en navigant seullement le jour avec peu de voylles avec grant

regard et de nuyt nous mettions l’ancre et chascun de nous trois avoit

son jour pour aller devant/ car chascun eust bien voulu que son

compaignon fust allé devant: et ainsi navigant par deux jours par celle

coste tousjours a veue de terre Et le troiziesme jour nous descouvrismes

la bouche d’ung fleuve assez grant selon que monstroit ladicte bouche

qui estoit de plus de demy quart de lieue et en allant plus avant

environ la nuyt eusmes veue d’ung petit goulfe et ressembloit quasi a la

bouche d’ung fleuve & pource qu’il estoit nuyt nous mismes l’ancre et le

matin fismes voilles/ et apres que nous fusmes ung petit dedans ledit

goulfe nous descouvrismes la bouche d’ung grant fleuve et nous sembloit

qu’elle fust ung peu moindre que celle du fleuve de gambra/ et aux rives

dudit fleuve sembloit y avoir plusieurs arbres vers Parquoy nous en

approchasmes et la demourasmes aupres ladicte bouche et chascun de nous

mist hors sa barque avec noz truchemens pour envoyer en terre pour

sçavoir nouvelles du pays et le nom de cestuy fleuve et aussi qui en

estoit seigneur et pour abreger les barques y allerent et retournerent:

et ceulx qui estoyent dedans nous dirent que ledit fleuve s’appelloit le

fleuve de casamansa C’est a dire le fleuve de ung seigneur nommé

casamansa more: lequel habitoit dedans ledit fleuve environ huit lieues

Mais que le seigneur ne se trouvoit point la: pource qu’il estoyt allé a

la guerre contre ung sien voisin ce que par nous ouy le jour ensuivant

nous partismes de la en notant depuis ledit fleuve de gambra jusques a

cedit fleuve de Casamansa y a environ [vingt] cinq lieues.

¶ Des fleuves trouvez en ceste coste: et des gens qui y habitent.

Chapitre .xlv.

Apres que fusmes partis de cestuy fleuve de casamansa suivant la coste

nous arrivasmes a ung chef lequel a nostre jugement est loingtain de la

bouche dudict fleuve environ cinq lieues: et cestuy chef est un petit

plus hault que la terre de la coste & monstroit son fronc estre rouge &

pour cela nous lui mismes a nom le chef rouge Et apres en naviguant par

ladicte coste pervinsmes a ladicte bouche de ung fleuve assez

raisonnable & a nostre jugement il estoit large d’ung trait d’arbalestre

il ne nous chalut gueres d’essayer qu’il y avoit dedans et l’appellasmes

le fleuve de saincte Anne Nous passasmes par ledict fleuve mais

toutesfois en navigant tousjours a nostre chemin vinsmes a ung aultre

fleuve touteffois en ladicte coste lequel ne nous sembla point moindre

de celuy dessudict a cestuy mismes nom de sainct Dominiam depuis ledit

chef rouge jusques a ce dernier fleuve peult estre environ .xv. lieues

En apres aussi en navigant par ladicte coste par une journee arrivasmes

a la bouche d’ung tresgrant fleuve Je dis si grant au commencement nous

le jugeasmes estre ung goulfe Neantmoins on veoit les arbres de l’autre

partie dans terre vers ostro laquelle largeur fut jugee estre par nous

tous non moindre de cinq lieues et au dessus par ce que nous mismes

bonne espace de temps a traverser ladicte bouche/ c’estassavoir d’une

terre a l’autre & quant nous fusmes de l’autre partie eusmes veue en mer

d’aucunes isles. Parquoy nous deliberasmes de vouloir sçavoir en ce lieu

quelque chose nouvelle de ce pays et incontinent mismes l’ancre et le

matin ensuyvant vint a noz caravelles deux almadies qui sont quasi comme

barque comme cy dessus est dict lesquelles en verité estoient moult

grandes et quasi que l’une estoit aussi grande comme l’une de noz

caravelles mais non pas si haultes en ceste y avoit plus de .xx. mores

et l’autre estoit plus petite et y avoit environ .xvi. hommes. Et nous

les voyans venir moult hastivement avec leurs avirons en les doubtant

aulcuns de nous prindrent leurs armes en leurs mains pour veoir que

vouloyent faire telles gens. Quant ilz furent pres de nous ilz mirent en

hault moucheneez blanc lyé a ung de leurs avirons lequel a leur maniere

demandoit seurté & nous leur respondismes en telle mesme façon Et apres

qu’ilz eurent veu que nous avions faict comme eulx ilz vindrent a nous

et la plus grande desdictes Almadies se approcha de ma caravelle et

ceulx de dedans nous commencerent a regarder par une grande merveille en

nous voyant estre hommes blancs Et regardoient la forme de nostre

caravelle avecques l’arbre et l’enthene croisee qui est chose que eulx

ne sçavent que c’est a cause que ilz n’en usent point Et nous desirans

d’entendre quelle generation estoit ceste icy je leur fis parler par mes

truchemens lesquelz jamais aucun d’eulx ne les peut entendre quelle

chose ilz disoyent ny moins ceulx des autres caravelles/ dequoy en

eusmes grant desplaisir et au dernier ilz se partirent sans le pouvoir

point entendre. Nous voyans que estions en pays nouveau auquel nous ne

povyons estre entenduz nous conclusmes que de passer plus oultre se

seroit chose superflue par ce que nous jugeasmes que en allant plus

avant trouverions tousjours nouveaulx langaiges/ parquoy nous ne

pourrions faire aucune chose qui vaulsist riens: et parquoy nous

deliberasmes de tourner en derriere de ces mores lesquelz estoient en

icelles almadies desquelz nous acheptasmes aucuns anneletz d’or a change

d’aucunes merceries et sans parler faisions noz marchez l’ung avecques

l’autre: & en ceste maniere nous demourasmes deux jours sur la bouche de

cedit grant fleuve et la transmontane qui se monstroyt moult basse. et

en ce lieu la trouvasmes une contrarieté qui ne se trouve en aucun autre

lieu ou naviguent les crestiens. C’estassavoir qu’il s’i faict en cestuy

pays une marque d’eaue de montaigne comme est a venise: ou en tout le

ponent mais en chascun lieu la ou elle croist en six heures & en autre

six elle baisse & si croist aussi en quatre & baisse en huit: et le

cours de ladicte marque: quant elle commence a croistre est tant

impetueux que c’est quasi chose credible par ce que trois ancres par

proue avec grant peine se povoient tenir et fut une heure que ledict

cours nous fist faire voylle par force et non sans dangier pource que

ledict cours avoit plus de force que les voylles avec le vent.

¶ Comment nous partismes de la par non sçavoir le langaige qu’ilz

parlent.

Chapitre .xlvi.

Nous partismes de la bouche de cestuy grant fleuve pour retourner en

espaigne en tenant la volte de la mer vers celles isles lesquelles

estoient distantes de terre ferme environ huit lieues desquelles en y a

deux autres petites ces .ii. grandes sont habitees de mores et sont

moult basses mais habondantes de grans arbres et haulx et les habitans

ne les peusmes entendre ny eulx nous et au partir desdictes deux isles

vinsmes vers nostre pays des chrestiens auquel par noz journees

navigasmes tant que dieu par sa misericorde nous conduisit a bon port.

¶ Le second livre de la navigation de lisbone a calichut translaté de

langue Portugaloise: en ytalienne et de ytalienne en françoys.

¶ Icy se descouvrent nouveaulx pays avec leurs noms.

Chapitre .xlvii.

Ce que dessus est escript est ce que j’ay entendu et veu au temps que

allay es parties dessusdictes. mais despuis moy il y en a esté d’autres

principallement depuis la mort dudict seigneur infant don Hurich a

envoyé deux caravelles armees/ et en estoyt capitaine Pierre de Sinzia

escuyer dudict seigneur: lequel donna commission & chargea audit de

sinzia qu’il deust aller avec lesdictes deux Caravelles plus avant que

on avoit esté par ceste coste de mores & qu’ilz descouvrissent pays

nouveaulx avec lequel pierre de sinzia alla ung jeune homme Portugaloys

mon amy lequel avoit esté avec moy mon escripvain aux voyages que avez

ouys & au retour desdictes deux caravelles moy loys de cadamosto me

trouvant en lachus qui est ung lieu apres le chef sainct vincent. arriva

ledict pierre de sinzia & mondict amy lequel vint loger en ma maison

lequel me compta de point en point tous les pays qu’ilz avoient

descouvers et les noms qu’il leur avoit mis: et les lieux la ou ilz

avoient sejourné. Et commenceray au fleuve si grant la ou je avoye esté

et duquel m’en party pour m’en retourner en portugal desquelz pays leurs

noms & demourances cy dessouz en sera faicte mencion. premierement

mondict amy me dist qu’ilz avoient esté a cesdictes deux grandes isles

habitees et que en l’une d’icelle ilz descendirent en terre & parlerent

avec les mores mais qu’ilz ne furent point entenduz Et allerent a leur

habitation & leurs maisons estoient trespovrement acoustrees couvertes

de paille & [en] aucunes d’icelles maisons trouverent statues de ydolles

de boys et par cela qu’ilz peurent entendre de cesdictz mores ilz sont

ydolatres/ et apres qu’ilz veirent qu’ilz ne povoient avoir ne entendre

aucune chose de cesdictz mores ilz se partirent d’eulx suyvans leur

voyage par ladicte coste et tant feirent qu’ilz vindrent a la bouche

dudit fleuve grant et large selon leur jugement d’une lieue et dit que

depuis cestuy fleuve grant duquel me party jusques a cedict autre fleuve

y peut avoir a son advis quatorze lieues. et dit que iceluy fleuve

s’appelle le fleuve de Besague/ a cause d’ung seigneur qui demeure a la

bouche d’icelui fleuve. Apres qu’ilz furent partiz de la bouche de

cedict fleuve de besague en navigant par ladicte coste vindrent a ung

chef auquel [misrent] nom le chef de verga et toute celle coste depuis

ledict fleuve de besague jusques audict chef de verga est montueuse non

pourtant trop haulte: et sont depuis cedict fleuve jusques au chef de

Verga environ .xxxv. lieues: et lesdictes montaignes sont plaines de

beaulx arbres et moult grans et on les veoit verdoyer de loing et semble

une belle chose de veoir.

¶ Du chef de Sargres avec trois aultres et les noms de tresgrans

fleuves.

Chapitre .xlviii.

Et apres passerent par ledict chef de verga et en navigant par ladicte

coste par l’espace de vingt lieues: ilz descouvrirent ung autre chef

lequel selon le jugement de chascun des mariniers dient estre le plus

hault chef que jamais ilz veirent au meillieu de la terre. a cestuy chef

y a une poincte haulte aguisee a maniere d’ung diament & tout ce chef

est grant et habondant d’arbres vers et misdrent a nom a ce chef sacres

en maniere de une forteresse que fist faire la bonne aymee du feu

seigneur Infant don Hurich sus une des poinctes dudict chef saint

vincent a laquelle il meist nom Sages et s’appelle des portugalloys le

chef de Sacres de senega et dyent les mariniers que les habitans de

celluy pays estre ydolatres pour l’information qu’ilz en eurent/ et

qu’ilz adorent statues de boys en formes d’hommes et dient d’avantaige

quant ilz veullent menger ou boyre offrent a leurs ydolles de leurs

viandes: ces Mores icy ont aulcuns signes fait avec le fer chault dedans

leurs visages & dedens leurs corps & ses mores icy sont plus fort tirans

beaucoup sur le gris que sur le noir et vont tousjours nudz et leurs

braes sont faictes des escorces d’arbres avec lesquelles ilz couvrent

leurs parties honteuses ilz n’ont aucunes armes par ce que il ne se

trouve point de fer en leurs pays ilz vivent de ris et de miel et de

legumes: C’estassavoir feves et faizeulx et d’autres qualitez des

nostres mais plus beaulx et plus gros ilz ont chairs de vaches & de

chievres mais non pas en quantité et dyent encores que despuis cestuy

chef jusques en la mer y a deux petites isles l’une est distante d’une

lieue et l’autre de deux & sont desabitees pour estre petites mais elles

sont copieuses d’arbres.

En apres les habitans de cestuy fleuve ont aucunes almadies qui sont

tresgrandes dedens lesquelz il y naviguent de trente a quarante hommes

par chacune & voguent avec avirons eulx estans sur les piedz comme

dessus ay dict/ & cestes gens ont tous les oreilles pertuysees tout a

l’entour et a chascun pertuis ilz ont des aneaulx d’or et aussi au neez

et quant ilz veullent menger ilz les tirent dehors/ et aussi bien les

portent les femmes comme les hommes/ et dient que les femmes des

seigneurs ou des hommes d’estime ont de nature leurs levres pertuisees

d’aucuns pertuis comme ilz ont les oreilles/ esquelz pertuis lesdictes

femmes portent par grant dignité: et pour signification d’estat aneaulx

d’or ainsi comme es oreilles lesquelz ilz tirent et mettent a leur bon

plaisir Passé ledit chef de sacres environ dix lieues se trouve ung

autre fleuve appellé sainct vincent et est large dedans la bouche

environ dix lieues et plus avant environ douze lieues et demye par

ladicte coste se trouve ung aultre fleuve lequel s’apelle le fleuve verd

et est plus grant en la bouche que n’est celuy de sainct vincent:

c’estassavoir de plus de dix lieues et a telz fleuves ont estez mis noms

par lesdictz navigans de deux caravelles du roy de portugal: et toute

ceste coste est pays montueux et a par tout bon cours et bon fons Et

apres qu’on passe cestuy fleuve verd environ .li. lieue se trouve ung

autre chef et l’apellerent le chef allegre Et cela fut pource que cestuy

chef avec le pays semble estre tout alegre: et de cestuy chef allegre

commence une coste d’une montaigne: laquelle dure environ lieue et demye

& est ceste montaigne moult haulte toute couverte d’arbres vers & haulx

Et a la fin de ceste montaigne se trouve en la mer environ deux lieues

trois isles et la plus grande peut estre environnee de trois lieues et

les appellerent isles sauvaiges: et appellerent ladicte montaigne la

montaigne lionne.

S'ensuyt le Nouveau monde & navigations · 第 6 / 18 段