Nous estans reduitz a la bouche de cestuy fleuve lequel en la premiere

entree ne monstre moindre estre large de deux a trois [lieues] nous

jugeasmes cestuy beau fleuve estre du pays de gambra qui par nous estoit

tant desiré et que dessus luy ce seroit merveilles de trouver quelque

bonne terre ou legierement nous pourrions [pervenir] a quelque bonne

adventure de quelque somme d’or ou espiceries ou vrayement quelque

precieuse chose: et apres que le jour ensuivant fut faict avecques le

vent estant bon: a ce envoyasmes la petite caravelle avant bien garnie

avecques hommes dans l’une de noz barques & pource que ladicte caravelle

estoit petite et qu’elle demandoit peu d’eaue nous donnasmes en charge a

ceulx qui la menoyent qu’ilz allassent le plus avant qu’ilz pourroyent

et quant ladicte barque fut sur la bouche dudit fleuve en tastant le

fons et en trouvant bonne eaue grosse pour povoir y entrer noz

caravelles ilz tournerent en derriere et nous dirent qu’ilz avoyent

trouvé l’eaue estre bien creuse et parfonde plus que quatre pas sur

ladicte bouche et apres fusmes d’avis oultre ladicte petite caravelle

d’y envoyer ma barque bien armee et aussi celle de mon compaignon ce qui

fut faict: or commandasmes a ceulx qui les menoyent qu’ilz allassent

oultre ladicte bouche et se paraventure les mores de celui pays venoyent

avec leurs almadies ou autres vaisseaulx les assaillir que incontinent

ilz se retirassent a ma caravelle sans vouloir avec eulx combatre & cecy

estoit pource que estions la reduitz pour vouloir avec ledict pays

traicter bonne paix et acquerir leur benivolence lesquelles convenoit

acquerir par engin et non par force. Adonc eulx estans passez avec

lesdictes caravelles et barques plus avant tasterent le fons en

plusieurs lieux: et trouverent par tout non moins de seize pas d’eaue et

passerent oultre d’une lieue et voyant les rivages dudit fleuve belles

et habondantes de tresbeaulx arbres vers: et voyant ledit fleuve plus

hault faire plusieurs tours ne leur sembla de tirer plus oultre & en

leur retournant saillirent de la bouche d’ung petit fleuve qui mettoit

ung chef dans cestuy grant fleuve trois almadies lesquelles a nostre

maniere s’appellent boutequins et sont faictes de une piece d’une arbre

grande cavee dedans et noz gens voyant lesdictes almadies doubtant

quelles vinssent pour les dommager et nous estans advisez par autres

mores que en cestuy pays de gambra ilz estoient tous archers qui

tiroyent avec flesches envenimees et combien qu’ilz fussent suffisans

pour eulx deffendre neaumoins pour obeyr a cela qui leur avoit esté

commandé ilz se misdrent a tirer avec leurs avirons et le plus tost

qu’ilz peurent ilz vindrent a nostre caravelle mais non pourtant ilz ne

sceurent venir si tost que lesdictes almadies ne fussent a leurs

espaulles environ d’ung traict d’arc & pource qu’elles vont moult

vistement & noz gens entrez a noz caravelles feismes signe a ceulx

dedans lesdictes almadies qu’ilz s’approchassent & iceulx en demourant

fermes ne voulurent venir et povoyent estre de .xxv. a .xxx. mores

lesquelz estant longue espace a regarder chose que jamais eulx ne leurs

predecesseurs n’avoyent veu en ces parties la C’estassavoir navires et

hommes blancz: et demouroyent sans jamais vouloir parler pour chose qui

leur fust faicte et dicte et s’en allerent pour faire leur besongne/ et

ainsi passa cestuy jour sans faire autre chose.

¶ Comment les mores assaillirent les navires dans le fleuve.

Chapitre .xxxvi.

Le matin ensuivant noz aultres deux caravelles environ .viii. heures

avec ung vent bonace et avec le cours de l’eaue fismes voille pour

entrer audit fleuve avec le nom de dieu esperant plus avant dans terre

trouver des gens plus humains que ceulx que avions veu dans lesdictes

almadies & ainsi estans joinctz ensemble faisans voilles commençasmes a

entrer dans ledict fleuve & alloit la petite caravelle devant et puis

apres nous l’ung apres l’autre et apres que eusmes passez les bancz

dudit fleuve et y estant dedans environ une lieue: voyez cy venir

derriere nous ne sçay de quel lieu aucunes almades lesquelles venoyent a

nous autant qu’elles povoyent: et elles estre par nous veues fismes

volte dessus eulx et doubtant leurs fleches envenimees joignirent noz

navires l’ung pres de l’autre le plus qu’il nous fust possible et nous

arrivasmes en ordonnant noz gens qui estoient armez & vindrent par la

prouue et amys ung des nostres estoit a la premiere navire et icelles

almades se diviserent en deux parties nous meismes au meillieu d’elles

et trouvasmes qu’elles estoient .xvii. bien grandes comme seroit une

bonne barque et en haulçant les avirons en hault il nous regardoient

comme chose merveilleuse & neufve a eulx et nous sembla qu’il povoient

estre environ .cl. hommes au plus lesquelz nous semblerent estre beaulx

hommes de corps et moult noirs tous vestus de chemise blanche de coton

et en leurs testes avoient de petiz chappeaulx blancz quasi en la façon

d’allemaigne fors que chascun costé ilz avoient une forme de clé blanche

avecques une plume au meilleu du chappeau quasi en voulant signifier

qu’ilz estoient hommes de guerre & en chacune de leur proue de leursditz

almades y avoit un more sur ses piedz avec une targe ronde au bras qu’il

sembloit estre de cuir: et ainsi eulx ny nous n’allasmes contre l’ung

l’autre et apres qu’ilz eurent veu les deux caravelles qui me venoient

en derriere dressans leur chemin vers eulx et apres qu’ilz les eurent

joinctz sans autre salut en boutant jus leurs avirons avec leurs arcs

commencerent tous a tirer avec leurs arcs ce qui veu par nous fismes

tirer d’ung coup quatre pieres d’artilerie lesquelles ouyes par iceulx

mores bien estonnez et esbahis du son qui estoit grant ilz mirent jus

leurs arcz regardant puis ça puis la et estoyent tous esmerveillez et

apres qu’ilz eurent les pierres de nostredicte artillerie frapper dedans

l’eaue aupres d’eulx Et apres qu’ilz eurent regardé une bonne espace de

temps et en ne voyant aultre chose ilz perdirent leur paour & prindrent

leurs arcs de nouveau et commencerent avec une grande hardiesse de nous

vouloir nuyre en eulx aprochant de noz navires a ung ject de pierre &

noz mariniers commencerent avec leurs arbalestres a tirer et le premier

qui desserra fut ung filz bastard du genevois & frappa ung more en la

poictrine qui incontinent tomba mort dedans L’almadie lequel estant veu

mort par iceulx mores ilz prindrent le vireton et moult le regardoient &

sembloit qu’ilz se esmerveillassent de veoir telle armeure ne pour cela

ne laisserent a tirer vigoreusement a noz navires et ceulx de noz

navires a eulx en telle sorte que en peu d’espace de temps il fut gasté

beaucoup desdictz mores & par la grace de dieu aucuns des crestiens ne

fut feru: parquoy voyant ces mores estre ainsi affollez et perir toutes

les almadies d’ung accord se meirent par couppe la caravelle petite en

luy donnant grande bataille pource qu’ilz estoient dedans peu de gens et

mal en point d’armeures et moy voyant cecy feis charger voylle sur

ladicte caravelle et en joignant a icelle nous tirasmes au meillieu de

nous aultres deux navires en deschargeant l’artillerie & arbalestres:

quoy voyant lesdictz mores ilz se eslargirent de nous et nous

enchesnasmes noz trois caravelles ensemble en levant ung ancre et avec

vent bonace toutes trois si tindrent sus ladicte petite caravelle: et

apres tentasmes avoir parolles avec lesdictz mores.

¶ La deliberation qui fut faicte sur la riviere de Gambra.

Chapitre .xxxvii.

Apres nous fismes tant que noz truchemens firent approcher de nous une

de ces almadies a un traict d’arc et dismes a ceulx qui estoient dedans

Pourquoy ilz nous couroyent sus attendu que nous estions hommes de paix

et faisans faict de marchandise avec les autres mores du royaulme de

Senega et que avec eulx avions bonne paix & amitié & ainsi voulons faire

avec eulx si leur plaisoit: et que estions venus de loingtain pays pour

faire aucuns beaulx presens a leur roy et seigneur de la part de nostre

roy de Portugal pource que avec luy il desiroit avoir amytié & bonne

paix en les priant qu’ilz nous voulsissent dire en quel pays nous

estions et qui estoit le seigneur qui les gouvernoit et si s’estoit

fleuve sur lequel nous estions et comme il s’appelloit et qu’ilz

voulsissent venir paisiblement a nous: & prendre amoureusement de noz

choses & que des leur ilz nous en donnassent ce qu’il leur plairoit ou

peu ou riens et que de tout serions contens leur responce fut que le

temps passé ilz avoient [eu] quelque notice de nostre pratique que nous

faisions avec les mores de Senega. lesquelz ne povoient estre sinon

mauvaises gens & vouloir avoir nostre amytié pource qu’ilz tenoient pour

certain que nous autres crestiens mengeons/ chair humaine et que nous ne

achaptions les mores sinon pour les menger & que pour ceste cause ilz ne

vouloient nostre amytié en aucune maniere mais qu’ilz nous vouloient

tous tuer et apres qu’ilz feroient de noz choses present a leur seigneur

lequel estoit loing de trois journees Et que c’estoyt le pays de Gambra

& que le fleuve estoit gros Et dirent le nom dudict seigneur mais il ne

m’en souvient point & en ce disant le vent se leva ce que voyant et leur

mal vouloir fismes voille sur eulx & ilz s’en fouyrent par le chemin de

la terre et ainsi achevasmes avec eulx nostre guerre. Et apres nous

eusmes conseil d’y aller plus avant sur ledict fleuve pour le moins de

.xxv. lieues si tant nous povions en esperant de trouver meilleures gens

mais noz mariniers avoyent desir de retourner a leurs maisons sans

vouloir plus prouver d’eulx mettre en peril et tous d’ung accord

commencerent a crier que d’aler plus avant ilz n’en feroyent riens et

qu’il souffisoit de ce qu’ilz avoyent faict en cestuy voyage Parquoy

nous voyans leur vouloir estre tout ung nous convint estre de leur advis

affin d’eviter scandal: pource que ce sont gens obstinez Et ainsi le

jour ensuivant de ce lieu la nous partismes en tenant la voye du chef

verd pour retourner avec le nom de dieu en espaigne.

¶ La elevation de nostre transmontane: et les six estoilles oppositees.

Chapitre .xxxviii.

Nous en ces jours que nous feusmes sur la bouche de cestuy fleuve

n’avions veu que une fois la transmontane et apparoissoit moult bas sur

la mer & pource il la nous convenoit veoir avec ung temps bien cler et

aparoissoit sur la mer la tierce partie d’une lance & la nous eusmes

veue de six estoilles basses sur la mer claires lucentes et belles et

estoyent en derriere par ostro et se ardoyent en la maniere dessus

figuree/ lesquelles nous jugeasmes estre le chariot de l’ostro mais

l’estoille principalle ne se veoit point: parquoy n’estoit pas raison de

dire que ce fust ledit chariot se premierement elles ne perdoyent la

transmontane Et devez sçavoir que en cestuy lieu au commencement de

juillet trouvasmes la nuyt de treze heures et le jour de unze Et fut le

deuziesme dudict moys. Cestuy pays est tousjours chault en tout temps de

l’an Il est vray qu’il y a yver pource que commençant ledit moys de

juillet il y pleut quasi continuellement chascun jour sur le midy

jusques par tout le moys d’octobre En ceste maniere se levent aucunes

brouees continuellement dessus terre entre grec et levant et de levant

en Siroch avec grans tonnoirres esclere: & fouldres & par ainsi il y

pleut une grande eaue en celui temps les mores commencent a semer en la

maniere que font ceulx du royaulme de senega et leur vivre est de millet

et autres legumes et chair et laict et ay entendu qu’en cestuy pays

dedans terre l’eaue qui y pleut est chaulde En cestuy pays le matin

quant il se faict jour au paravant que le souleil se lieve l’aube

n’aparoist point comme elle faict au nostre/ car de l’aube au lever du

soleil y a tousjours une espace brune qui separe l’obscurité de la nuyt

et incontinent on voit le soleil mais de demye heure il ne rend clarté

pource que au commencement de son lever: il semble estre tout trouble en

maniere d’une chose consummee/ et la raison de ceste veue de soleil

ainsi soubdaine contre l’ordre de nostre pays je n’entens pas dequoy

cela peut proceder pour autre raison que pource que la terre de ce pays

la est moult basse et despoullee de montaignes: et a ceste oppinion

s’accordent tous mes compaignons.

¶ Comment anthoine genevois & loys de cadamosto trouverent nouvelles

isles.

Chapitre .xxxix.

De la condition de cestuy pays de gambra par cela que j’en ay peu veoir

et entendre En cestuy mon premier voyage peu ou riens s’en peut dire et

speciallement de veue pource que comme avez entendu a cause des gens de

la marine qui estoyent trop aspres & sauvages ne peusmes avec eulx avoir

aucunes parolles en terre ny traicter aucune chose/ mais devez sçavoir

que par cestuy voyage retournasmes en espaigne: et ne passasmes plus

avant pource que noz mariniers ne vouloyent passer oultre parquoy l’an

ensuivant ledict genevois et moy fusmes d’acord d’y retourner: et

armasmes deux caravelles pour vouloir cercher cedict fleuve Et apres que

le seigneur infant eut sceu nostre deliberacion car sans lui n’y povons

aller il en fut moult joyeulx & luy pleut et arma une sienne caravelle

affin qu’elle vint en nostre compaignie Et apres qu’elle fut fournie de

toutes choses necessaires partismes du lieu appellé lanchus qui est

aupres le chef sainct vincent au commencement du moys de mars avec bon

vent & tinsmes la volte des canaries & en peu de jours arrivasmes la & a

cause du bon temps ne nous chalut de toucher ladicte isle mais tousjours

en nostre voyage navigant par ostro et avec les vagues des eaues qui

moult tirent bas a garbin nous courusmes beaucop en derriere: et

arrivasmes au chef blanc et ayans veu ledit chef nous eslargismes ung

peu en la mer et la nuyt ensuivant se mist a faire ung temps de garbin

avec ung vent fort contraire: dequoy par non tourner en derriere tinsmes

la volte de ponent. Le maistre du navire sauva le vent pour reparer et

costizer le temps deux nuitz et trois jours Le troisiesme jour eusmes

veue de terre en criant tous terre. Moult nous esmerveillasmes pource

que nous ne sçavions que en ceste part y eust aucune terre: et

envoyasmes deux hommes en hault lesquelz descouvrirent deux isles

grandes et apres qu’ilz le nous eurent notiffié rendismes graces a

nostre seigneur lequel nous conduisoit a veoir choses nouvelles Pource

que nous sçavions bien que de ces isles en espaigne n’en estoit faicte

mencion Et pour entendre plusieurs choses & pour prouver nostre

adventure tinsmes la volte de terre l’une desdictes Isles & en brief

temps nous l’aprochasmes Et quant nous en fusmes pres Et que la

trouvasmes grande: nous la couvrismes une piece a veue de terre: et tant

que parvinsmes a ung lieu: ou me sembloit estre bonne demourance et la

mismes l’ancre et boutasmes la barque hors: et icelle bien armee

l’envoyay en terre pour veoir si en ceste ysle paroissoit aucune

personne et ceulx qui estoyent dedans ladicte barque en saillirent et

cercherent dedans icelle ysle: et ne trouverent aucun signe de chemin:

parquoy se povoit conclure que en icelle n’y avoit aucuns habitans: et

apres que eusmes entendu ceste chose le matin ensuivant pour esclaircir

mon courage envoyay dix hommes bien en point de armeures et arbalestres:

et qu’ilz montassent d’une part ceste ysle laquelle estoit montueuse et

hault assez pour veoir s’ilz trouveroyent aucune chose. Lesquelz .x.

hommes y allerent et n’y trouverent riens fors habondance de grans

coulombs lesquelz se laissoyent prendre avec les mains non congnoissans

quel instrument fust l’homme & d’iceulx en porterent beaucoup aux

caravelles lesquelz ilz avoyent prins avec bastons et massues Et en une

autre heure eusmes veue de trois autres isles grandes: desquelles

n’avions jamais eu veue pource que l’une estoit soubz vent de la part de

la transmontane & les autres deux estoyent l’une en drome et l’autre par

la voye de ostro: toutesfois a nostre chemin & toutes a veue l’une de

l’autre. Encores nous sembla veoir en la mer de la part de ponent

d’aultres ysles: mais au vray nous ne le povyons bien discerner pour la

distance Lesquelles ysles ne me chalut d’aller cercher aussi pource que

le temps m’estoit brief et aussi pensoye qu’elles fussent deshabitees

comme estoyent ces autres: mais depuis que eu divulgué cesdictes quattre

ysles que j’avoye trouvees aultres y ont esté et ont descouvert les

aultres ysles: et trouverent qu’il y en avoit dix tant grandes que

petites deshabitees & ne trouverent en icelles que coulombs & infinis

oyseaulx d’estrange sorte et grande habondance de poisson: mais en

retournant a mon propos me party de ladicte isle et en suivant mon

chemin je vis deux autres isles et en courant la demourance d’une

d’icelles qui me sembloit habondante de arbres: je descouvry la bouche

d’ung fleuve qui sailloit de ceste isle & en jugeant qu’il y avoit bonne

eaue nous saillismes pour nous en fournir et apres que aulcuns des miens

furent descendus en terre allerent par la voye de cedit fleuve et

trouverent du sel tresblanc et beau duquel ilz porterent au navire et y

en avoit grande quantité & de cestuy sel nous en prismes ce que bon nous

sembla: et aussi en trouvant l’eaue tresbonne nous en prismes vous

declarant que la nous trouvasmes grant quantité de couleuvres desquelles

nous en prismes aucunes et leur couverture estoit plus grande d’une

bonne targe: et apres que les mariniers les eurent tuees ilz en firent

plusieurs viandes & disoyent que aultreffois en avoyent mangé au goulfe

de argin ou aussi il s’en trouve mais non pas si grandes et je vous dys

que encores moy pour prouver plusieurs choses j’en mengay et me

semblerent bonnes et ont la chair blanche: comme est celle d’ung veau

elles rendoyent si bonne odeur et saveur que nous en salasmes beaucoup

et nous firent en partie une bonne munition pour nostre voyage Je mengay

aussi en mon premier voyage de la chair des elefans laquelle je ne

trouvay gueres bonne & si peschasmes sur la bouche de cestuy fleuve et

aussi dedans: ouquel nous trouvasmes si grande quantité de poissons

qu’il est incredible a le dire: desquelz plusieurs d’eulx jamais nous

n’avions veu ilz estoyent tresgrans et bons ledit fleuve est grant de

sorte qu’il y pourroit entrer ung navire de cent cinquante botes: Et est

large d’ung traict d’arc la pour esbat nous demourasmes deux jours et

nous fournismes des choses dessusdictes avec coulombs que nous tuasmes

sans nombre. En notant que en la premiere ysle ou descendismes la

nommasmes l’isle de bonne veue pource que c’estoit la premiere veue de

terre en ceste part la. Et ceste autre ysle qui sembloit estre plus

grande de toutes quatre mismes nom l’isle de sainct jacques pource que

le jour de sainct jacques et saint Phelippe nous arrivasmes a icelle

ysle a mettre ancre.

¶ Des deux palmes et de la navigacion du fleuve de Gambra.

Chapitre .xl.

Les choses dessusdictes ainsi faictes le jour susdit sainct jacques

passasmes lesdictes isles en tenant la volte du chef verd & en peu de

jours par la grace de dieu vinsmes a veue de terre a ung lieu qui

s’appelle les deux palmes qui est entre ledict chef verd et le fleuve de

senega et ayant bonne congnoissance de la terre nous courusmes ledict

chef verd le matin ensuyvant nous le passasmes et navigasmes tant que

nous arrivasmes une autre fois au fleuve de gambra dessus nommé auquel

en brief entrasmes & sans contradition de mores et de leurs almadies

navigasmes de jour amont par ledict fleuve en tousjours tastant le font.

Nous trouvasmes aucuns almadies de mores lesquelles touteffois alloient

au long des rives dudict fleuve & environ deux lieues & demie nous

trouvasmes une petite isle a maniere d’une montaigne et s’est faicte par

ledit fleuve de laquelle apres que eusmes mis l’ancre par ung dimenche

deffaillit de ceste vie ung des nostres mariniers lequel par plusieurs

jours avoit esté malade de fievre & combien que sa mort a tous nous

autres nous grevast neaumoins voulans ce que a dieu plaist nous

l’ensevelismes & mismes en ceste ile lequel avoit nom André & a cause de

ce nous intitulasmes cestedicte isle l’isle de sainct andré affin que

desormais elle fust ainsi apellee en partant de cest isle & tousjours

navigant sus ledict fleuve aulcunes almadies de Mores nous suyvoient de

loing parquoy nous faisions dire par noz truchemens a ces mores en leur

monstrant aucuns draps rouges de soye et autres choses en leur disant

que asseurement ilz se approchassent de nous et que nous leur en ferions

presens & qu’ilz n’eussent de nous paour que estions gens humains &

traictables & iceulx mores peu a peu s’approcherent & prindrent quelque

assurance au dernier ilz vindrent a ma caravelle & ung de ces mores

entra dedans pource qu’il entendoit le parler de mon truchement & cestuy

More moult se esmerveilloit de nostre navire et la maniere de naviguer

avec les voylles pource que ilz ne voguent leurs almadies sinon avec

avirons & croient que aultrement ne se naviguoit et si estoit aussi bien

esbahy de nous veoir blancz & non moins de veoir noz habitz qui leur

estoit merveilleux et moult different des leur/ & principallement pource

que la plusgrande partie de eulx trestous vont tous nudz et si aulcun de

eulx va vestu/ il est vestu de ces chemises blanches de coston nous

fismes grant chere a ce More en luy donnant plusieurs merceries dequoy

il fut trescontant de nous & nous luy demandasmes de plusieurs choses &

au dernier il nous afferma cestuy pays estre le pays de Gambra et que

leur principal Seigneur estoyt Farosangoli lequel il disoyt demourer

depuis le fleuve par terre vers le midy/ & siroch de neuf a dix journees

lequel farosangoli estoit soubmis a l’empereur de melly qui estoit le

grant empereur de Nebel et que neaumoins il y avoit plusieurs autres

seigneurs moindres de luy qui habitoient aupres ledit fleuve aussi bien

d’ung costé que d’aultre & si nous voulions il nous meneroit a l’ung de

cesdictz seigneurs: Lequel s’appelloyt Batimaussa & qu’il traicteroit

avec ledict seigneur qu’il voulsist prendre amytié avec nous pour autant

que luy sembloit que nous estions bonnes personnes: son offre a nous

autres nous pleut molt bonne compaignie jusques a tant que nous fussions

arrivez audict lieu de Batimaussa lequel selon nostre jugement estoit

loing depuis la bouche dudit fleuve environ quinze lieues et plus.

¶ Comment le seigneur Batimaussa eut bonne paix avec nous.

Chapitre .xli.

S'ensuyt le Nouveau monde & navigations · 第 5 / 18 段