bons et tous sont fruictz de forest C’estassavoir sauvaiges je cuide qui
tiennent lesdictz fruictz en leurs mains comme on fait en nostre pays
quant ilz sont bons Leur pays est tout champaigne convenable a produire
en laquelle de bons pastourages avec multitude d’arbres grans et beaulx
mais ilz ne sont point cogneuz de nous & y a aussi plusieurs lacz d’eaue
doulce: lesquelz ne sont pas grans mais ilz sont tresparfons d’eau dans
lesquelz y a des poissons differens aux nostres: & y a beaucoup de
serpens d’eaue qui s’apellent calcatrice et en cestuy pays ilz usent
d’une sorte d’huille en leurs viandes lequel a trois vertus
C’estassavoir odeur de violettes de mars saveur quasi comme le nostre de
olives & la couleur est comme d’ung brou et quant on y met du saffran et
est ladicte couleur plus pollie que n’est celle que taint ledit saffran
En cestuy pays se trouve aussi une espece d’arbres qui font fuizeulx
rouges une espece de legumes avec l’oeil noir et en sont grande quantité
mais ilz sont petis.
¶ Des couleuvres grandes qui engloutissent une chevre et des enchanteurs
d’icelles.
Chapitre .xxvii.
Il se trouve en cestuy pays diverses generations de bestes/ et mesmement
de couleuvres grandes et petites de plusieurs sortes et les aucunes sont
venimeuses et les aultres non: il y a des couleuvres grandes de deux
pas: Mais ilz n’ont pas aelles ny piedz comme les serpens mais elles
sont moult grosses: & se trouve une couleuvre avoir englouty une chievre
entiere sans la mettre en pieces et disant que cesdictes grandes
couleuvres se reduisent en aucune partie dudict pays par flotes en lieu
ou regnent tresgrande quantité de formis blancz lesquelz de leur nature
font aucunes maisons ausdictes couleuvres & portent la terre avec leur
bouche et quant elles sont faictes elles semblent a ung four et font
cesdictes maisons comme on faict es beaulx villages .c. & .cl. par lieu
et ces mores sont grans enchanteurs de toutes choses & speciallement de
ces couleuvres/ et ay ouy dire a ung genevoys homme digne de foy que luy
se trouvant au pays dudict budomel l’an devant que je y fusse & dormans
une nuyt dans la maison du nepveu dudit budomel qui s’appelloit bisboror
avec lequel je fus logé qu’environ la minuyt a l’entour de la maison il
ouyt plusieurs sifletz qui le firent reveiller et aussi ledit bisboror/
Lequel se leva incontinent et apella deux de ses mores et monta a cheval
sur ung chameau et s’en alla et demanda ledict genevoys la ou il vouloit
aller a telle heure et il me respondit qu’il alloit a ung sien affaire:
et qu’il seroit incontinent de retour et apres que il fut de retour en
la maison ledict genevois luy demanda de rechef dont il venoit & il luy
respondit n’avez vous pas ouy siffler il y a une piece aucuns siffletz
environ la maison & ledict genevoys respondit que ouy & lui demanda que
c’estoit & ledict bisboror lui dist que c’estoyent couleuvres:
lesquelles si je ne fusse allé faire ung certain enchantement duquel
deça nous usons avec lequel j’ay fait tourner en derriere toutes
lesdictes couleuvres celles m’eussent ceste nuit fait mourir plusieurs
de mes bestes & le genevoys respondit que moult il s’esmerveilloit de
telle chose pource que aulcun crestien ne le croiroit pas et ledict
Bisboror luy dist qu’il ne s’en esmerveillast point pource que son oncle
Budomel faisoit de plus grans choses que ceste icy/ car quant il vouloit
faire du poizon pour envenimer ses herbes/ il faisoit ung grant circuit
et avec enchantement il faisoit venir en ung cercle tous les serpens
voisins de ce pays la et celuy qui luy sembloit le plus venimeux il le
tuoit avec ses mains & les aultres laissoit aller et prenoit le sang de
celluy qu’il avoit tué et le destrempoit avec certaines semences d’ung
arbre duquel j’ay veu: et en faict une mixtion de laquelle il envenimé
ses armes & la ou il en frape & qu’il y ayt sang/ et combien que la
playe soit petite en ung quart d’heure la personne meurt qui ainsi en
sera frapee Et me dist ledit Genevois que ledict Bisboror luy en voulut
faire veoir l’espreuve: mais il ne luy challut d’en sçavoir plus avant
Par ainsi je conclus tous ces Mores estre grans enchanteurs Aussi en
nostre quartier y a aucunes personnes qui sçavent enchanter les
couleuvres.
¶ Des bestes saulvaiges qui y sont en grande quantité/ mesmement des
Elephans et Giraffes.
Chapitre .xxviii.
¶ En ce royaulme de Senega pays des Mores ne se trouve aultres bestes
domesticques fors beufz/ vaches/ et chievres: de moutons il n’y en vient
point: pource que ilz n’y sçauroient vivre pour la grant challeur qui y
est Les vaches et beufz de celluy pays sont beaucoup plus petis que les
nostres & est advanture d’y trouver une vasche rouge elles sont ou
toutes noires ou toutes blanches ou voirement tachees de noir et blanc
bestes sauvaiges de rapines sont Lyons & leopardz en grande quantité
aussi y a il loups chevreaulx & lievres Encores y a des Elephans
saulvaiges: pource qu’ilz ne usent point a les faire privés comme on
fait es aultres parties du monde et telz Elephans vont en route comme a
nous vont les pourceaulx es boys Et de nature ces elephans ont deux
grans dens des deux costés de la gueulle comme ont nos pourceaulx/ fors
que les dens desditz pourceaulx regardent contremont et celles des
Elephans regardent en bas vers la terre et jamais ne bout sesdictes deux
dens que il ne soyt a la mort Et est une beste qui ne fait point de
desplaisir a L’homme si l’homme ne luy en faict/ et le desplaisir que il
faict a l’homme est que quant il se joinct a luy il luy donne de sadicte
trombe longue qui est en maniere d’ung nez & la retire comme il veult
ung si grant coup par dessoubz en sus qu’il jecté aulcuneffois l’homme
en l’air ung traict d’arbalestre et n’y a homme si viste que le Elephant
ne joingne a la champaigne en allant tant seullement son pas a cause de
sa grandeur il faict ung pas tresgrant quant ilz ont des faons ilz ne
sont plus perilleux que en autre temps ilz n’en font point plus de trois
ou quatre a la fois & mengeussent les fueilles des arbres et les fruitz
lesquelz elephans pour avoir le fruit rompent les rameaulx des arbres
quant ilz sont gros avec leur groin Sa trombe est en la machouere de
dessoubz & la fait longue & courte comme il veult & avec icelle prent
toute la viande & l’eaue qu’il boit et la met dedans la bouche laquelle
bouche est en sa poictrine leur demourance est dedans les bois espés ou
y a de la fange et la se gectent comme pourceaulx: & d’avantaige j’ay
entendu qu’en cedict pays y a des giraffes & autres bestes savaiges de
plusieurs sortes.
¶ Des papegays et oyseaulx de diverses sortes.
Chapitre .xxix.
En cedict pays y a des oyseaulx de diverses sortes et mesmement des
papegays en grande habondance lesquelz vollent parmy ce pays la et les
mores leur veullent grant mal: pource qu’ilz font dommaige a leurs
champs car ilz mengeussent leur millet & autres legumes il en est de
diverses manieres j’en euz de deux sortes de petitz et de grans et sont
de couleur verte grise & jaulne et en euz de ceulx qui estoient en leurs
nidz mais ilz moururent j’en portay en espaigne .cl. et au dessus et les
vendiz ung ducat la piece cesdictz Papegays sont oyseaulx moult
industrieulx en faisant leurs nidz et les font de joncz et sont tous
rondz comme une boulle ilz s’en vont sur ung arbre qu’on appelle palme
ou aultre arbre qui ait rameaulx et choisist les plus subtilz et
debilles: et au bout du rameau ilz lient ung jonc & au bout de cestuy
jonc ilz font leur nid tissu d’une merveilleuse sorte en maniere que
quant il est achevé il demoure au bout dudit jonc qui est attaché au
rameau une boulle a laquelle il laisse ung trou par lequel il entre et
ilz font cela a cause des couleuvres qui leur mangent leurs enfans
lesquelles ne pevent aller sur celuy rameau pource qu’il est ainsi
foyble et ne sçauroit porter le fez desdictes couleuvres: & en ceste
maniere ilz asseurent leur nidz Il y a aussi en cedit pays aulcuns
oyseaulx grans lesquelz nous appellons gelines d’inde qu’on a acoustumé
d’apporter du levant de cestes gelines en y a grande habondance y a
aussi des oyes lesquelles ne sont pas comme les nostres/ mais ont les
plumes diverses. Et y a aussi semblablement plusieurs autres oyseaulx
petis grans et beaulx et d’aultre sorte que ne sont pas les nostres de
deça.
¶ Des marchés et des gens qui y viennent.
Chapitre trentiesme.
Alors qu’il me convint demourer plusieurs jours en cestuy royaulme de
Senega me deliberay de aller veoir ung marché: ou voirement foyre Non
pas trop loing du lieu ou j’estoye lequel se faisoit soubz une prayerie
le lundy et le vendredy & si allay deux ou trois fois: A cestuy marché
il y vient d’environ deux ou troys lieues assez hommes et femmes de
celuy pays Et ceulx qui en estoyent loingtains ilz alloyent aux aultres
marchez En cestuy marché y aperceus moult bien que ceste gent estoit
trespovre eu esgard aux choses qu’ilz portoyent vendre sur ledict marché
et ce qu’ilz portoyent s’estoit coton mais non pas en quantité &
fillasses: mais touteffois de coton & aussi draps de coton legumes
huille miel et escuelles de boys faictes de la palme et toutes autres
choses qu’ilz usent pour leur vivre et les hommes vendent de leurs armes
Et d’avantaige ilz vendent quelque peu d’or et vendent le tout a charge
chose pour chose et non par argent pource qu’ilz n’en ont point et n’ont
aucune monnoye de quelque sorte qu’elle soit fors que a changer une
chose pour une autre et deux choses pour une trois choses pour deux Et
ces mores aussi bien masles que femelles me venoyent veoir par une
grande merveille: et leur sembloit chose nouvelle de veoir des
crestiens: car jamais au paravant n’en avoyent veu et s’esmerveilloyent
de mon habit et de ma blancheur lequel habit estoit a l’espaignolle avec
ung pourpoint de damas noir & une manteline grise. Ilz regardoyent le
drap de laine/ duquel ilz n’en ont point et aussi regardoyent ledict
pourpoint et moult estoyent esbahis et aucuns me touchoyent la main et
les bras: et avec le crachat ilz me frotoyent pour veoir si ma blancheur
estoit taincte: et en voyant que la chair estoit blanche ilz estoyent
tous esbahis. A cesdictz marchez je y alloye pour veoir plusieurs choses
nouvelles. mais de tout s’en trouvoit bien peu comme j’ay dit.
¶ Des chevaulx qui se vendent et ce qu’ilz mengeussent et des
enchanteurs desditz chevaulx.
Chapitre .xxxi.
Les chevaulx en ce pays la sont moult prisez pource qu’ilz en ont avec
grant difficulté car les arrabes & azanaghi desquelz j’ay dessus parlé
les y meinent par terre de ceste barbarie nostre de deça et aussi pource
qu’ilz ne pevent vivre grandement pour la grant chaleur: et se font si
gros qu’ilz meurent par force d’une maladie qu’ilz ne pevent pisser &
crevent: le menger qu’ilz donnent a leursdictz chevaulx est d’aucunes
fueilles de faizeulx qui demourent dedans les champs depuis qu’ilz ont
esté recueillis et ilz les taillent bien menu & les sechent comme
fenoul: et en donnent a menger en lieu d’avoyne ilz leur donnent du
millet avec lequel ilz s’engressent moult. Ung cheval fourny se vent de
.xii. a .xiiii. mores esclaves selon la bonté et beaulté du cheval: et
font venir aulcuns de leurs enchanteurs de chevaulx lesquelz font faire
ung grant feu de certains rameaulx de herbes a leur maniere faisant
grant fumee: et sur icelle ilz tiennent le cheval par la bride et dient
aucunes paroles et puis apres font oingdre tout le cheval de oingt
subtil et puis apres le tiennent .xv. ou .xx. jours dedans lesquelz ilz
ne veulent que aucun le voye et luy attachent au col aulcuns brefz lyez
en carrure couvers de cuir rouge et croyent par foy qu’ilz vont plus
seurement en bataille.
¶ Des femmes qui dancent de nuyt.
Chapitre .xxxii.
Les femmes de celuy pays sont moult joyeuses & allegres Elles chantent
et dancent voulentiers: speciallement les jeunes/ mais ilz ne dancent
que de nuyt a la clarté de la lune leur dancer est beaucop differant du
nostre de moult de choses Ces mores sont esbahis de veoir de noz choses
comme arbalestres et beaucoup plus de bombardes pource que aucuns
desdictz mores vindrent a ma caravelle et je les fis venir tirer une
bombarde de laquelle ilz eurent grant paour: et leur disoye que une
bombarde pourroit tuer plus de cent hommes d’ung coup et estoyent tous
esmerveillez et disoyent que s’estoit chose de dyables. Encores
s’esmerveilloyent du sonner d’une nostre cornemuse que je fis sonner
dedans le villaige a ung mien marinier laquelle estoit couverte de
plusieurs couleurs avec aucunes frasques sur la teste ilz cuidoyent que
ce fust quelque beste vive qui chantast ainsi de diverses voix d’elle
ilz eurent grant plaisir et grant merveille Parquoy moy voyant leur
croire estre faulx leur dis que cela estoit ung instrument & la donnay
en leurs mains toute dessemblee & apres qu’ilz eurent veu certainement
que c’estoit artifice faict de la main disoient que c’estoit chose
celestielle et que dieu l’avoit faicte avec ses mains pource qu’elle
sonnoit ainsi doulcement de diverses voix et disoient jamais n’avoir veu
la plus belle chose et qu’ilz avoient grandes merveilles de l’artifice
de nostre caravelle & de ses appareilz comme de l’arbre voylles & ancres
et encores ilz cuidoient que les yeulx qui sont a la proue de ladicte
caravelle fussent voirement ses yeulx par lesquelz elle veoyt ou elle
alloit par mer et disoient que nous estions grans enchanteurs et quasi
comparables aux dyables disant que les hommes qui alloient par terre
avoient peine a sçavoir d’aller de lieu en lieu & que nous qui allions
par la mer & qu’ilz avoient entendu que nous y demourions dessus tant &
tant de jours sans veoir terre parquoy il estoit impossible de sçavoir
ou nous allions sinon par le povoyr du dyable et ilz disoient cela
pource qu’ilz n’entendoyent pas l’art de naviguer. Et plus
s’esmerveilloient de veoir de nuyt ardre une chandelle sur ung
chandelier/ pource que en leur pays ilz ne font aultre lumiere fors
celle qui vient du feu: et non ayans jamais plus veu chandelles ardre
leur sembla une belle chose & merveilleuse. Et pource que en celluy pays
on y trouve du miel lequel ilz sucent & gectent hors la cire Parquoy
apres que je euz achapté une petite gauffre de miel avec sa cire leur
monstray comme se tiroit le miel d’avec la cire/ & puis apres leur
demanday se ilz sçavoient quelle chose c’estoit & ilz me respondirent
que c’estoit une chose de neant: & en leur presence leur fis faire des
chandelles et les feis allumer ce que voyant ilz demourerent moult
esbahis en disant que nous sçavons toutes les choses du monde.
¶ Comment Anthoine & Loys de cadamosto se acompaignerent aupres le chef
verd.
Chapitre .xxxiii.
En cedict pays ilz ne usent d’aulcun instrument pour sonner: fors que
deux l’ung est de Tabourins grans l’autre est a maniere d’ung Rebec:
mais il n’a que deux cordes et le sonnent avec les dois et si y a une
corde grosse et l’autre menue: & cela n’est d’en faire estime: Comme
j’ay dict eu occasion de demourer en cestuy pays du seigneur de budomel
aulcuns certains jours pour vendre et achapter et entendre plusieurs
choses: dequoy estant depesché: et en ayant eu certaine quantité
d’esclaves: je me deliberay passer plus oultre: et passer le chef verd/
& aller pour descovrir pays nouveaux & pour prouver mon advanture pource
avant que je partisse de portugal j’avoye entendu le seigneur Infant
comme d’aulcunes personnes qui conduisoient les caravelles: il estoit
advisé de temps en temps des choses de cestuy pays de mores & entre
autres choses il avoit esté adverty que non pas trop loing de cestuy
premier royaulme de senega de mores plus avant se trouve ung autre
royaulme appellé Gambra & que les mores qu’on amenoit en portugal ou en
espaigne luy avoient dit que en iceluy royaulme se trouvoit grande
quantité d’or & que les crestiens qui yroyent seroient riches parquoy
moy esmeu de trouver cestuy or & aussi pour veoir diverses choses apres
que je fuz despesché de budomel me tournay a ma caravelle: & en me
appareillant pour la voille pour devoir partir de ceste coste vecy une
matinee apparoistre deux voilles en mer: lesquelles avoient veue de moy
et moy d’eulx & sachant qu’il ne povoit estre fors que crestiens qui
venissent a parlamenter et apres que je euz entendu que l’ung des deux
navires estoit anthoine acoustumé de la mer gennes & l’autre navire a
certains escuyers dudict seigneur infant & que lesdictes deux navires
avoient faict leurs provisions pour passer ledict chef verd pour prouver
leur avanture & descouvrir choses nouvelles & en me trouvant d’ung mesme
propos me mis avec eulx d’ung vouloir dreçasmes noz caravelles vers
nostre chemin de chef verd touteffois a la voye de ostro tousjours par
la coste a la veue de terre dequoy le jour ensuyvant avec bon vent
eusmes veue dudict chef verd lequel est distant du lieu ou je me partis
vingt lieues.
¶ Du chef verd sa domination et gens avec ses coustumes.
Chapitre .xxxiiii.
Cestuy chief verd s’appelle ainsi pour les premiers qui le trouverent
lesquelz furent Portugalloys environ ung an devant que je arrivasse en
celuy lieu trouverent tout verd d’arbres grandes qui continuellement
sont vertes en tout temps de l’an & pour ceste raison luy fut mis nom
chef verd ainsi comme au chef blanc celuy de qui nous avons parlé cy
dessus pource qu’il fut trouvé tout areneux & blanc on l’appelle chef
blanc & cestuy chef verd est moult beau chef & hault de terre & est sur
la poincte de nobolete C’estassavoir deux petites montaignes & se met
moult avant en la mer et dessus ledit chef & a l’entour de luy a
plusieurs habitans de villains mores et leurs maisons sont de paille
toutes au pres la marine et la a veue de ceulx qui y passent & sont ces
mores aussi dudit royaulme de senega & dessus ledit chef y a trois isles
petites non pas trop loing de terre toutes desabitees/ toutes plaines de
grans arbres toutes vertes & moy ayant besoing d’eau mis l’ancre a une
desdictes isles laquelle me sembloit la plus grande & plus fructifere
pour veoir s’il trouveroit la quelque fontaine Et apres que fusmes
desmontez nous n’en trouvasmes point fors en ung lieu qui sembloit
rendre ung peu d’eaue. Laquelle ne nous povoit donner aucun ayde: en
ceste isle trouvasmes plusieurs nidz & oeufz de divers oiseaulx par nous
incogneuz et cestedicte isle fusmes tout ung jour peschant avec tonnes &
hametz gros & prismes infiniz poissons & entre les autres dorades
vielles du poix de douze a .xv. livres l’une & fut au moys de juing et
apres le jour ensuyvant partismes en tousjours navigant a veue de terre
& est a noter que oultre ledict chef verd y a ung goulfe & la coste est
toute terre basse habondante de tresbeaulx & grans arbres vers et jamais
ne deboutent fueille tout l’an: C’estassavoir qu’ilz n’ayent une fueille
premierement devant qu’elle gecte l’autre & croissent cesdictz arbres
jusques sus la plaige a ung traict d’arbalestre que semble qu’ilz
beuvent sur la mer c’est une tresbelle coste a veoir et selon moy qui ay
navigué en plusieurs lieux en levant & ponent jamais je ne veis la plus
belle chose de cela qui me aparut en cestedicte coste laquelle est
arrousee de plusieurs rivieres & fleuves petiz: mais non pas d’estime et
en iceulx n’y sçauroit entrer navires grosses & apres qu’on a passé ce
goulfe toute la coste est habitee de deux generations l’une est appellee
barbarins & l’autre sereri: touteffoys ilz sont mores/ mais ilz ne sont
pas subjectz au roy de senega ceulx icy n’ont point de roy ny aucun
propre seigneur mais bien honnorent l’ung plus que l’autre selon la
qualité et condition des hommes entre ceulx ilz ne veullent consentir a
avoir aucun seigneur affin qu’on ne leur oste leur femmes & enfans
qu’ilz ne les vendent pour esclaves comme les roys & tous autres
seigneurs en tous autres lieux de mores & ceulx icy sont grans ydolatres
& n’ont aucune loy & sont trescruelz hommes & usent de l’arc avec les
fleches envenimees & la ou elles touchent dans la chair nue et il en
yssit sang subitement la creature se meurt ilz sont hommes tresnoirs &
de belle corporance et leur pays plain de bois & y a habondance d’eaue &
pour cela ilz se tiennent bien asseurez pource qu’on y peut entrer fors
que par passaiges estroitz & ne craignent aucuns seigneurs leurs voisins
& advenu plusieurs fois que aucuns roys senega pays de mores comme
dessus est dict par le temps passé leur ont faict la guerre & les ont
voulu subjuguer mais touteffois de ces deux nacions ont esté mal menez &
encourant adoncques par vent large par ladicte coste avec le vent dit
ostro nous descouvrismes la bouche du fleuve large environ d’ung traict
d’arc & s’appelle par nous le fleuve des barbarins: & ainsi est noté en
la quarte de naviguer faicte par moy de cestuy pays: & depuis le chef
verd jusques a ce fleuve y a .xv. lieues et nostre navigaige par ceste
coste & au paravant a esté de jour en mettant chascun soir au soleil
couché l’ancre dedans dix ou douze pas d’eaue & loing de terre deux ou
trois lieues & au soleil levé faisans voille en tenant tousjours ung
homme en hault & deux hommes a la proue de la caravelle pour veoir si la
mer se rompoit point et aussi ledict homme estoit en hault pour
descouvrir aucun roc et en navigant nous arrivasmes a la bouche d’ung
autre fleuve grant lequel monstroit n’estre moindre du fleuve de senega
dequoy voyant cestuy beau fleuve & aussi le pays tresbeau habondant
d’arbres jusques sus la marine nous mismes hors & deliberasmes de
vouloir envoyer en terre ung des nostres truchemens car chacun de nous
avoit dans nosdictes caravelles ung truchement more qu’avions admené de
portugal lesquelz sont esclaves mores venduz par le seigneur senega aux
premiers portugalloys qui vindrent a descouvrir ledict pays de mores
lesquelz esclaves avoient esté faictz crestiens en Portugalloys &
sçavoient bien parler la langue espaignolle & leur maistre leur avoit
promis de leur donner a chascun d’eulx ung more pour les servir en leur
lieu & qu’ilz ne serviroient que de truchement & en donnant a leur
maistre quatre mores ilz seroient francz et meismes le sort a qui
adviendroit mettre son truchement en terre & advint aux genevois parquoy
apres que sa barque fut armee envoya son truchement dehors avec
mandement qu’il ne l’approchast point de terre sinon tant qu’il pourroit
mettre pied en terre & audict truchement fut donné charge qu’il
informast de la condition de cestuy pays & soubz quel seigneur il estoit
& qu’il se enquist si on y trouvoit de l’or & autres choses a nous
duisables & apres qu’il fut desmonté en terre & la barque tiree ung peu
au large incontinent vint audict truchement plusieurs mores du pays
lesquelz avoient veu noz navires & s’estoient retirez a la marine avec
ars & flesches & armes & estoient embuschez pour joindre aulcuns des
nostres quant ilz seroient en terre & venuz a lui parlerent un petit &
cela qu’ilz luy dirent ne sçavons fors avecques grant fureur
commencerent a fraper nostre truchement avec aucunes espees moresques
courtes & en bref ilz tuerent et ceulx de la barque ne le peurent
secourir ce que veu par nous en trouvasmes bien esbahis et comprinsmes
que ces gens icy trescruelz ayant fait tel acte en la personne de ce
more qui estoit de leur generation et que par raison beaucoup plus ilz
nous en feroyent parquoy fismes voille suivant nostre chemin par ostro
en navigant a veue de la coste laquelle continuellement trouvasmes belle
et habondante d’arbres verdes toutesfois terre basse Et finablement nous
trouvasmes a la bouche du fleuve de gambra: laquelle voyant par nous
estre tresgrande: non moins d’une lieue au plus estroit ou nous povyons
entrer avec noz navires seurement nous deliberasmes de nous reposer la
pour vouloir attendre le jour ensuivant si estoit le pays de gambra que
tant desirions trouver.
¶ Fleuves grans naviguez par almadies.
Chapitre .xxxv.