La foy de ces premiers mores est de macommet/ mais pourtant ilz ne sont

pas si fermes en ladicte loy comme sont les mores blancz/ & mesmement le

menu peuple/ mais neantmoins les seigneurs tiennent la loy dudit

Macommet/ pource tiennent avecques eulx aulcuns prebstres de Azanaghi ou

voirement des Arrabes/ Lesquelz donnent aulcuns enseignemens a iceulx

seigneurs des mores touchant ladicte loy machometaine. En leur disant

que ce seroit grant honte estre seigneur et vivre sans aucune foy de

dieu & faire comme faict son menu peuple lequel vit sans loy Et pour

ceste raison pour non avoir eu jamais conversation aultre que avec ceulx

desditz Azanaghi ou voirement d’aucuns Arrabes ilz sont convertis a

ladicte loy de Macommet/ mais depuis qu’ilz ont eu conversation avec les

crestiens ilz y croyent moins pource que noz coustumes leur plaisent/ et

d’avantaige en voyant noz richesses/ nostre engin qui est plus

proffitable que le leur ilz dient que celui dieu qui nous a donné tant

de bonnes choses monstre ung signe de grant amour avec nous parquoy ne

peut estre que il ne nous ait donné une bonne loy Mais que neantmoins

leur loy est de dieu/ et que en icelle on se peult sauver sicomme nous

povons faire en la nostre Le vestement de ceste gent il ne s’en fault

gueres que continuellement ilz ne aillent tous nudz sauf qu’ilz portent

ung cuir de chievre faict en maniere d’une braye/ avec lequel ilz

couvrent leurs choses honteuses/ mais les seigneurs qui sont plus

puissans vestent chemises de coston pource que en iceluy pays y croist

du coston assez & leurs femmes en fillent et en font des draps larges de

deux paulmes & ne les sçavent faire plus larges pource que ilz n’ont

point les pignes desquelz les tisserans usent quant ilz battent les

toilles en les faisant & ainsi ilz cousent ensemble quatre ou cinq de

telz draps et en font leur chemises larges et courtes jusques a la

moityé de la cuisse et les manches sont larges et courtes jusques a la

moytié du bras. Encores ilz usent d’aucunes brayes faictes de coston et

s’en habillent par le travers et sont longues jusques au col du pied et

sont moult larges & si est la laine si subtille que ung homme en

mettroit en sa bouche trente ou trente cinq aulnes/ et jusques au .xl.

Et quant ilz s’en sont ceincts par le travers cela fait beaucoup de plis

a cause de la grande largeur et longueur. Et vient a faire ung sac

devant et l’autre derriere et vient pendre jusques a terre/ et faict une

queue et a veoir cela c’est la chose la plus contrefaicte du monde

pource qu’ilz vont au moyen de ladicte queue avec les jambes larges. Et

ilz demandoient a nous aultres si jamais nous avions veu ung plus beau

habit que ceulx la/ et tiennent de certain que en leur pays soit la plus

belle forme d’abillemens du monde et leurs femmes vont toutes

descouvertes au dessus de la sceinture soyent elles mariees comme non

mariees. Et au dessoubz de la ceinture portent ung linceul faict de

coston tainct au travers qui leur joinct jusques a la moytié de la jambe

& tousjours vont deschaulx aussi bien masles comme femelles ilz ne

portent riens en leur teste et de leurs cheveulx ilz font aucunes

tresses polies & liez en diverses manieres aussi bien les hommes comme

les femmes & sachez que les hommes de ce pays la font beaucoup

d’ouvrages feminins comme de filler et laver draps et aultres choses/ en

cestuy pays y a tousjours grande chaleur le plus grant froit qu’il y

face est en febvrier et est moindre que celuy qui se faict en nostre

pays D’ytalie au mois d’apvril.

¶ Comment les hommes sont netz de leurs personnes et ortz en leur vivre.

Chapitre .xvi.

Alors les hommes et les femmes de ce pays la sont netz de leurs

personnes pource qu’ilz se lavent tout le corps chascun jour quatre ou

cinq fois/ mais en leur vivre ilz sont tres ortz et mal netz es choses

lesquelles ilz n’ont pratiquees ny acoustumees ilz y sont mal a droit/

mais en leurs choses lesquelles ilz ont acoustumees et pratiquees ilz y

sont expers comme chascun de nous aultres. Ce sont hommes de beaucoup de

parolles et jamais leur parler n’eust achevé et communement ilz sont

tresgrans mensongiers et trompeurs/ aultrement ilz sont charitables ilz

voyent voulentiers les estrangers & pour ung past ou deux ilz le donnent

voulentiers sans en vouloir avoir aulcune chose.

¶ Comment les seigneurs des mores du royaulme de Gamba combatent.

Chapitre .xvii.

Ces seigneurs mores souventesfois font guerre l’ung contre l’autre Et

aussi souventesfois avec leurs voisins et leurs guerres se font a pied

pource que ilz ont bien peu de chevaulx car ilz n’y pevent vivre pour la

grant chaleur qui y est. Armes pour leur veoir ilz n’en portent point

pource qu’ilz n’en ont aulcunes mais seullement ilz ont des targes

rondes et larges/ et pour combatre ilz portent de Azanaghez qui sont

aucuns dardz & les gettent vistement pource qu’ilz sont grans maistres

de les tirer et ont cesdictz dardz ung palme de fer labouré avec

barbettes mises en diverses manieres & quant ce vient que ceulx qui les

ont dedans leurs corps il leur escorche toute la chair Encore ilz

portent aucuns bastons moresques a maniere d’une demye simeterre & est

estroicte & sont faictes de fer sans acier pource que ces mores du

royaulme de gamba ont plus de fer que les autres mores mais d’avoir de

l’acier ilz n’en ont point la maniere & posé que par aventure il en

acroist la ou ilz font le fer touteffois ilz n’ont point l’industrie de

le habiller. Item en batailles ilz portent en esté pour armes une

javeline autres armes n’ont ilz point leurs guerres sont mortelles

pource qu’ilz sont desarmés & s’en tue assez & sont moult hardis &

bestiaulx car ilz ayment mieulx mourir que de fuyr ilz ne s’esbahissent

point de veoir leur compaignon mort ainsi comme gens acoustumez qui ne

leur en chault de veoir telles choses et ne craignent riens la mort.

¶ Des grans nageurs et du royaulme de senega.

Chapitre .xviii.

Ces gens icy n’ont point de navires & depuis que le monde est monde

qu’on sache n’en avoyent jamais veu/ Sinon depuis qu’ilz ont eu

congnoissance des portugallois Il est bien vray que ceulx qui habitent

sur cestuy fleuve de Senega et qui demouront a la marine ont aulcuns

petis basteaulx qui portent trois ou quatre hommes au plus et avec ceulx

la vont aucuneffois pescher et passent ledict fleuve avec iceulx et vont

de lieu en lieu par iceluy fleuve et telz mores sont les plusgrans

nageurs que je sache au monde pour l’experience que ay veu faire a

aucuns d’eulx Selon que j’ay peu entendre et sçavoir cestuy royaulme de

Senega pays de mores Premierement confine a la terre de la part du

Levant avec le pays appellé Tuchuror & de la part du midy avec le

royaulme de gamba pays des mores/ et du Ponent avec la mer occeane et la

transmontane avec ledict fleuve de senega lequel divise les Azanaghes de

ces premiers Mores Sachés qu’il y avoit environ cinq ans avant que je

fasse en cestuy voyaige que cestui fleuve fut trouvé de .iiii.

caravelles du seigneur infant duquel ay dessus faict mention lesquelles

entrerent dedens & firent paix avec ces mores par maniere qu’ilz

commençoyent a traicter marchandise avec eulx et ainsi par chascun an y

avoit esté des navires jusques a la mienne allee.

¶ La marchandise que loys cadamosto contracta avec le seigneur Budomel.

Chapitre .xix.

Je passay ledict fleuve de Senega avec ma caravelle et en nageant

pervins au pays de Budomel distant dudict fleuve par la coste environ

.xii. lieues et demye & est ladicte coste toute basse sans aucune

montaigne cestuy nom budomel est tiltre de seigneur et s’appelle la

terre de budomel qui est a dire tel pays de seigneur ou voirement conté

en cestuy lyeu je demouray avec ma Caravelle pour avoir notice dudit

seigneur pource que j’avoye esté informé des portugalois lesquelz avec

luy avoient eu affaire qu’il estoit homme de bien duquel on se povoit

fier et payoit reallement ce qu’il prenoit et pource que j’avoye avec

moy des chevaulx D’espaigne et aultres choses qui sont de bonne requeste

au pays des mores/ nonobstant que j’eusse avec moy beaucoup de choses

comme draps de laine & ouvrages de soye moresque et aultres merceries je

me deliberay de faire mon faict avec cestuy seigneur & feis mettre a

l’autre a ung lieu de la coste de son pays lequel s’appelle les palmes

de budomel qui est demourance et non pas port. Et depuis que je fus la

arrivé feis assavoir audict seigneur budomel par ung mien truchement

more comme j’estoye venu avec chevaulx & autres marchandises pour l’en

servir s’il en vouloit Et des ce que ledit seigneur budomel eut entendu

ma venue se mist a cheval et vint a la marine avec .xv. chevaulx ou

environ et cent cinquante hommes de pied et m’envoya dire qu’il me

pleust descendre en terre et le aller veoir & qu’il me feroit honneur et

service & pource que je sçavoye sa bonne renommee je m’en allay vers luy

& si me fist grant feste et apres plusieurs parolles je luy presentay

mes chevaulx et tout ce qu’il voulut de moy en me fiant de luy & me pria

que je voulsisse aller par terre en sa maison qui estoit bien loingtaine

environ douze lieues et que la il me payeroit & que il m’y conviendroit

demourer par aucuns jours a cause des choses que luy avoie baillees en

lieu desquelz il me devoit bailler cent esclaves. Je luy baillay

mesdictz chevaulx avec leurs harnois et autres choses qui ne me

revenoient point a plus de trois cens ducatz Parquoy me deliberay

d’aller avecques luy mais avant que partisse il me donna des ce qu’il me

vit une jeune garse more de l’aage de douze ans et estoit bien belle et

me dist qu’il me la donnoit pour me servir en ma chambre laquelle je

acceptay et l’envoyay a ma caravelle. Il est vray que mon aller par

terre n’estoit pas tant seullement pour avoir mon payement/ mais aussi

pour veoir et entendre aulcunes choses nouvelles de celuy pays.

¶ Comment loys de cadamosto alla par terre avec le seigneur budomel.

Chapitre .xx.

Adoncques je m’en allay par terre avec budomel & me donna chevaulx et

tout ce qui m’estoit de besoing et quant nous fusmes pres de sa

demourance environ deux lieues plus en ça/ il me bailla a ung sien

nepveu qui s’appelloit Bisboror lequel estoit seigneur d’une petite

ville en laquelle nous estions arrivez lequel nepveu me receupt en sa

maison & si me fist tousjours honneur et bonne compaignie et demouray la

environ vingt et huit jours et estoit au temps du moys de novembre

dedans lesquelz jours allay plusieurs foys trouver ledict seigneur

budomel et son nepveu estoit tousjours avec moy. Et en cestuy temps la

je veis une maniere de vivre de ce pays la desquelles cy dessoubz en

sera faicte aulcune mention et d’autant que j’avoye intention de veoir

autant il me fut necessaire tourner en derriere par terre jusques audict

fleuve de Senega pource que en ladicte coste il se mist ung maulvais

temps et me fut force que se je me vouloye mettre dedans madicte

caravelle que je la fisse venir jusques audit fleuve de senega/ et de

m’en aller par terre. Vous advisant que entre aultres choses que je veis

en ce lieu la fut que moy voulant envoyer une lettre a ceulx de ma

caravelle affin de les adviser qu’ilz me vinssent prendre audict fleuve

de senega & que je m’en alloye par terre je demanday aux mores dudit

lieu s’il y avoit aucun d’eulx qui sceust nager et eust le courage de

porter une lettre dedans madicte caravelle laquelle estoit dedans la mer

environ une lieue et incontinent il y eut plusieurs qui me dirent que

ouy et pource que la mer estoit grosse & aussi qu’il tiroit gros vent

leur dis qu’il me sembloit quasi impossible que aulcun homme y peust

nager et aller jusques a madicte caravelle/ et pource que empres terre

environ ung traict d’arc il y a des bancs c’estassavoir bancs de sablon

et aussi plus avant en mer a deux traictz d’arbalestre et dedans ses

bancs y a si grande course d’eaue que a ceste heure elle va en sus et a

ceste en bas qui estoit tresdifficille chose a aucun homme en nageant

qu’il peust soustenir ladicte course d’eaue et que elle ne le menast a

perdicion et aussi sus sesdictz bancs souffloit tant la mer qu’il

sembloit qu’il estoit impossible de la passer et non pour cela deux

desdictz mores se offrirent a moy d’y vouloir aller ausquelz demanday

qu’ilz vouloient avoir pour y aller et ilz me demanderent deux maiulez

d’estaing pour chascun qui est une chose qui vault chascune cinq petis

blancs et apres que leur eu baillé ma lettre se mirent dedans l’eaue La

difficulté qu’ilz eurent a passer ses bancs avec tant de mer je ne la

pourroye compter et aucuneffois par bonne espace d’heure ilz estoient

que je ne les veoye point en maniere que je jugeoye par plusieurs fois

qu’ilz estoient noyez & au dernier l’ung d’eulx ne peut soustenir tous

les coups que luy bailloit la mer & s’en tourna en derriere/ mais

l’autre demoura fort et combatit sur lesdictz bancs environ une grosse

heure/ et a la fin il passa et porta ma lettre a ceulx qui estoient

dedans ma caravelle et retourna avec la responce qui me sembla chose

merveilleuse/ et je conclus pour certain que ces mores la sont les

meilleurs nageurs du monde Cela que j’ay peu veoir dudit seigneur

budomel de ses coustumes & de sa maison fut cecy. ¶ Premierement je veis

clerement combien que ceulx icy ayent nom de seigneur touteffois ilz

n’ont aulcuns chasteaulx ne villes comme dessus ay dit. Le roy de cestuy

royaulme n’a autre chose que villaiges et maisons de paille. Et cestuy

budomel estoit seigneur d’une partie dudict royaume qui est petit & ne

sont proprement seigneurs pource qu’ilz ne sont riches d’or ny d’argent

par ce qu’ilz n’en ont point/ et la il ne se despend aulcune monnoye

mais des cerimonies et de suyte de gens se peuvent appeller vrayement

seigneurs pource que ilz ont plus grande obedience que noz seigneurs de

deça et c’est sans comparaison.

¶ Des maisons et villages de budomel avec plusieurs siennes femmes.

Chapitre .xxi.

Affin que vous entendez tout Telz roys jamais ne sont fermes ilz ont

aulcuns villaiges dans lesquelz ilz tiennent leurs femmes et serviteurs

et au villaige la ou je fus qui se appelle sa maison y peult avoir .xl.

ou .l. maisons de paille toutes pres l’une de l’autre et tout a

l’entour. Et sont avironnees a l’entour de certaines hayes d’arbres gros

en laissant seullement une bouche ou deux par lesquelles on y entre/ et

chascune de sesdictes maisons ont une courtine serree pres desdictes

hayes et aussi l’on va de courtine en courtine et de maison en maison Et

ce lieu la budomel avoit neuf femmes Et aussi il en a par les aultres

lieux plus ou moins selon que bon luy semble et luy est advis et

chascune des femmes a cinq ou six chambrieres mores qui les servent &

est licite au seigneur de dormir avec lesdictes chambrieres aussi bien

qu’avecques ses femmes ausquelles ne semble estre fait injure pource que

la coustume y est telle/ par cela change souvent le seigneur de past. ¶

Et iceulx mores tant masles que femelles sont moult luxurieux et le sçay

par ledict seigneur budomel avec grande priere pource qu’il avoit

entendu que nous autres crestiens sçavons faire plusieurs choses pour

esmouvoir l’homme a luxure me fist demander se je le povoye aulcune

chose enseigner par laquelle il peut contenter beaucoup de femmes qu’il

me donneroit grant chose et sont iceulx seigneurs moult jaloux et ne

consentent que aucun aille aux maisons ou demeurent leurs femmes que luy

mesmes & de ses propres filz ne se fie & cecy je vous fais assavoir.

¶ De la compaignie de budomel et qui tousjours demeure en sa maison.

Chapitre .xxii.

Cestuy budomel a tousjours pour le moins en sa maison deux cens mores

qui le suivent continuellement Bien est vray que l’ung vient et l’autre

va et oultre iceulx jamais n’a deffaillance de gens qui le viennent

veoir de divers lieux & a l’entree de la demourance dudit budomel/

premierement s’i trouve avant qu’il vienne au lieu ou il dort et cela se

praticque jour et nuyt sept grans pavillons et de pavillon en pavillon

en passe et au meillieu de chascun y a ung arbre grant affin que ceulx

qui attendent en cesditz pavillons soient a l’ombre et esdictz pavillons

sont partis les serviteurs dudict seigneur selon leurs personnes. c’est

assavoir au premier a l’entree y a serviteurs menuz et ainsi comme

plusieurs ont aproché la demourance dudict budomel croist la dignité de

ceulx la qui habitent dans lesdictz pavillons jusques a la porte dudict

budomel et peu d’hommes osent aprocher la porte fors les crestiens

lesquelz on y laisse aller liberallement quant ilz y sont & aussi ses

prestres de azanaghi lesquelz leur monstrent leur loy et a ses deux

nations.

¶ Coustumes de budomel et ceulx qui les honnorent et saluent.

Chapitre .xxiii.

D’avantaige cestuy budomel leur monstroit une haultesse en ceste maniere

il ne se laissoit veoir le jour fors une heure au matin et aussi vers le

soir/ touteffois en cestuy temps qu’il se laissoit veoir il ne sailloit

point hors de son pavillon sinon jusques a la porte de sa premiere

habitation en laquelle comme j’ay dit n’y entre que lesdictes deux

nations et quelque homme d’estime encore le seigneur icy quant il veult

donner audience a quelc’un ceulx a qui la donne il use de grandes

cerimonies quelque homme que ce soit et fusse son parent/ a l’entree de

la porte du pavillon dudit budomel ilz se mettent a genoulx avec les

deux jambes en inclinant la teste basse jusques a terre avec ces deux

mains & mettent derriere leurs espaulles du sablon et dessus la teste &

sont tous nudz & en ceste maniere ilz saluent leur seigneur car il n’y a

aucuns d’eulx qui osast venir devant qu’il ne fust despouillé tout nud

fors les membres honteux lesquelz ilz couvrent de cuir qu’ilz portent

avec eulx pour eulx couvrir & sont en ceste maniere une grande espace de

temps en se metant cestuy sablon au doz et jamais ne se levent mais s’en

vont tousjours trainan par terre jusques a ce qu’ilz approchent leur

seigneur et quant ilz en sont pres a .ii. pas ilz demeurent la et dient

leur faict tousjours en mettant sur leur dos du sablon avec teste basse

en signe de humilité et le seigneur montre semblant de ne veoir sinon

escarchement et ne cesse de parler avec autres personnes & apres quant

son vassal a bien dit avec une grande arrogance des sourcilz/ il luy

fait une responce de deux parolles Et quant dieu seroit en terre/ a

peine luy pourroit on faire plus d’honneur qu’on fait a cestuy budomel

Et tout cecy me semble qu’il procede pour la grant paour que ont les

hommes subgectz de cestuy budomel par ce qu’ilz ne sçauroyent si peu

faillir que incontinent il ne face prendre leurs femmes & enfans & les

fait vendre par ainsi sa seigneurie il se maintient en obedience &

crainte de peuple pour ce qu’il fait vendre leurs femmes et enfans.

¶ De la mosquee/ c’est a dire l’eglise de budomel de leur maniere de

sacrifier et de vivre.

Chapitre .xxiiii.

Pour la grande familiarité qu’avoye avec ledict budomel il me laissa

entrer en la mosquee ou ilz font leurs oraisons quant ce venoit vers le

soir il apelloit ses azanaghy ou arabes lesquelz il tenoit

continuellement avec soy comme nous tenons noz prestres lesquelz sont

ceulx qui luy aprenent la loy de macomet & avec eulx il entroit en ung

certain lieu avec aucuns de ses principaulx barons & lui estant sur les

piedz & aucuneffois regardant vers le ciel souventeffois se inclinoit et

baisoit la terre et tout ce que faisoyent ses prestres aussi fasoit

ledit seigneur budomel et les aultres qui estoyent avec luy par l’espace

de demye heure Et quant ilz eurent achevé il me demanda qu’il m’en

sembloit et pource qu’il avoit grant plaisir d’ouir reciter aucune chose

de nostre foy il me dist que je luy en vousisse dire aulcune chose/ et

je luy dis que la sienne estoit faulce et qui ceulx qui la luy

monstroyent estoyent trompeurs et la avec plusieurs raisons luy monstray

que sa foy estoit faulce. Et la nostre estre vraye et saincte en tant

que je faisoye courroucer les meilleurs de sa foy ledict seigneur s’en

rioit Et disoit nostre foy estre bonne pource qu’il ne pourroit estre

autrement veu que dieu nous eust donné tant de bonnes et riches choses

et si grant engin/ mais que encores ilz avoient bonne loy laquelle ilz

tenoient de bonne raison & qu’ilz se povoient mieux sauver que nous

autres crestiens ce que dieu estoit juste seigneur & que a nous en

cestuy monde il nous donne tant de biens et richesses/ & a eulx mores

comme riens au regard des nostres et que par ainsi dieu nous avoit donné

en ce monde le paradis & en l’autre ilz le devoient avoir et en cela il

monstroit aucunes bonnes raisons il avoit bon entendement d’homme &

moult luy plaisoit le faict des crestiens & je suis certain que

facillement on l’eust peu convertir a nostre foy si n’eust esté la paour

de perdre son estat et son nepveu avec lequel j’estoye logé me le dist

et luy mesme avoit tresgrant plaisir que je luy contasse aucunes choses

de nostre loy et me disoit que c’estoit bonne chose d’ouyr la parolle de

dieu la maniere de vivre qu’il tient est celle que j’ay dessusdicte du

seigneur ou roy senega que chascune de toutes ses femmes luy envoyent

divers metz de viandes et tel stille tiennent tous les seigneurs mores &

hommes d’estimation que leurs femmes les nourrissent & mengent en terre

bestiallement sans aucune coustume et avec sesditz seigneurs mores aucun

n’en mengue fors leurs prestres ou ung ou deux de ses plus principaulx

barons tous les aultres menus peuples mengent dix ou douze ensemble et

mettent une de leurs viandes au meillieu et mengent moult peu par fois/

mais ilz mangent souvent. C’estassavoir quatre ou cinq foys le jour.

¶ Des legumes et vin qui viennent au royaulme de Senega.

Chapitre .xxv.

En ce royaulme de Senega qui est comme dessus est dict pays des mores et

aussi plus avant en aulcune terre ne naist forment ne seigle ny orge ny

avoine/ ny vin. Et la raison si est que le pays est trop chault et en

neuf moys de l’an il n’y pleut point C’estassavoir depuis le moys

d’octobre jusques au moys de juillet. Et combien qu’ilz ayent esprouvé

de semer lesdictz blez pourtant ilz ne croissent point/ a cause de la

grant chaleur/ et semble qu’elle produit du millet de diverses sortes

gros et menu & aussi feves faizeulx & sont les plus gros & plus beaulx

qui soyent au monde le faizeul est gros comme l’ung de noz noisettes

domesticques tout doree/ et painct de diverses couleurs/ et sont

tresbeaulx a veoir la feve est fort large plate grande et rouge de une

vive couleur et aussi en y a de blanches & sont moult belles et ceulx

icy sement au moys de Juillet et recueillent au mois de Septembre. En ce

temps qu’il pleut ilz labourent la terre et sement et cueillent les

biens ou temps de trois moys ilz sont tresmauvais laboureurs et hommes

qui ne veulent prendre peine de semer/ fors pour autant qu’il leur

suffise a mengier pour tout l’an/ et encores secarcement/ et ne leur

chault guieres d’avoir bledz pour vendre. Leur maniere de labourer si

est que quatre ou cinq des leur se mettent au camp avec certaines

besches: et vont boutant la terre avant au contraire de ce que font les

nostres quant ilz beschent la terre ilz tirent la terre a eulx et ne la

parfondent que de quatre dois ou environ et cecy est leur labouraige et

pource que la terre est vertueuse elle produit comme j’ay dessus dit

Leur boire si est eaue laict ou vin de paulme Cestuy vin est une liqueur

que gette ung arbre qui est de la forme d’ung dactile: mais non pourtant

ce n’est pas cestuy la: & de telz arbres ilz n’en ont gueres et quasi

tout l’an telz arbres rendent une liqueur que les mores appellent mignol

& en ceste maniere ilz le font ilz frapent d’une congnee l’arbre en deux

ou trois lieux en luy faisant des taillades: et il gette une liqueur a

maniere d’eaue grise & mettent dessoubz une escuelle ou autre chose qui

reçoit ceste liqueur puis apres la prennent: mais il n’en rend pas

grande quantité & en ung jour et une nuyt il rend deux pintes moyennes

et est tresbonne liqueur pour boire et enyvre comme le vin avec l’eau.

Le premier qui se recueille est aussi doulx comme le plus doulx vin du

monde: et de jour en jour il va perdant sa doulceur et devient vert: et

est meilleur le .iii. et .iiii. jour que le premier. je le sçay pource

que j’en ay beu plusieurs jours au temps que j’estoye en ce pays la: et

me sembloit meilleur que nostre vin: de ce mignol ilz n’en ont pas si

grande quantité que chascun en puisse avoir a habondance mais toutesfois

ilz en ont raisonnablement et mesmement les principaulx et est commun a

tous hommes pource qu’ilz n’ont point de vignes ne possessions de telz

arbres: mais ilz sont dans la forest en lieu commun et est permis a ung

chascun de faire telle liqueur.

¶ Fruitz de diverses sortes et huille merveilleux.

Chapitre .xxvi.

S'ensuyt le Nouveau monde & navigations · 第 3 / 18 段