Tirana, 28 mai 1913.
J'arrivais le 23 mai, à bord de l'_Albanie_, dans le port d'Antivari.
Nous apportions aux Monténégrins les premiers vivres qu'ils eussent
reçus après la levée du blocus. Quoique fort contents, ils jurèrent
qu'ils n'avaient jamais manqué de rien. Seul le propriétaire suisse de
l'hôtel de la Marine se plaignait de n'avoir pu, durant les trois
derniers jours, servir de bière à sa clientèle, et que les puissances
eussent ainsi attenté aux intérêts d'un neutre.
San Giovanni de Medua était occupé à mon passage par un bataillon
monténégrin et deux batteries. Cependant, à 2 kilomètres de la ville, on
apercevait un camp turc de 2.000 hommes environ avec une trentaine de
canons de campagne Krupp. C'étaient des soldats d'Essad pacha, évacués
là, attendant les transports qui les ramèneraient en Turquie, et ne
faisant point trop mauvais ménage avec leurs ennemis de la veille.
Le 25 mai, nous jetons l'ancre devant Durazzo. Deux croiseurs, l'un
italien, l'autre autrichien, sont sur rade, quoique la ville ne soit
plus bloquée. Ni formalité de passeport, ni douane. Le soleil levant
éclaire les fortifications vénitiennes, la mer de turquoise, les petites
maisons qui arborent le jeune drapeau de l'Albanie, rouge avec l'aigle
noir, car les Albanais se nomment fils de l'aigle. Quelques-uns de ces
drapeaux portent aussi une étoile blanche symbolisant le ciel commun à
tous, catholiques, orthodoxes, musulmans.