Ainsi périt don Pèdre par la main de son frère à l’âge de trente-cinq
ans et sept mois. Il était d’une taille avantageuse, robuste et bien
proportionné. Ses traits étaient réguliers, et son teint clair et
frais. Si l’on en juge par sa statue peinte, qui existe encore à
Madrid dans le couvent des religieuses de Saint-Dominique,[653] il
avait les yeux et les cheveux noirs, contrairement à la tradition qui
lui donne des yeux bleus et une chevelure d’un blond ardent. II était
prodigieusement actif et passionné pour tous les exercices violents ;
d’une sobriété extraordinaire, même dans son pays, où les excès de
la table sont inconnus. Quelques heures de sommeil lui suffisaient.
Il parlait facilement et avec grace, mais il conserva toujours cette
prononciation un peu mignarde, particulière aux Sévillans. Élevé sous
le soleil brûlant de l’Andalousie, entouré de séductions dès ses
premières années, il aima les femmes avec fureur ; mais, à l’exception
de Marie de Padilla, aucune de ses maîtresses n’obtint quelque empire
sur son esprit. On l’accusa d’avarice, et l’on cite comme preuve le
soin qu’il prit toute sa vie d’amasser des trésors, et les pierreries
et les sommes considérables trouvées après sa mort dans le château de
Carmona. Jamais il ne perdit une occasion d’augmenter les domaines
de la couronne, bien différent de son adversaire don Henri, généreux
jusqu’à la prodigalité. Je crois cependant que don Pèdre n’eut que
l’apparence du vice bas que plusieurs historiens lui ont reproché. A
mon avis, il n’aima l’argent que pour le pouvoir qu’il donne. Sa grande
passion fut de dominer, et, dans un temps comme le sien, le plus riche
était le plus puissant.
La première leçon de politique qu’il reçut fut cruelle. A Toro, il
lui fallut racheter sa liberté et sa couronne de ses grands vassaux
révoltés. Trahi, à plusieurs reprises, par ceux que son père et
lui-même avaient comblés de bienfaits, par ses frères, par sa mère,
il devint de bonne heure défiant, soupçonneux, souvent injuste pour
ses plus fidèles serviteurs. Sa dissimulation, ses parjures, sont
les vices de son époque. C’étaient, si je puis m’exprimer ainsi, les
nécessités et peut-être les conditions de la royauté au moyen-âge. Il
voulut gouverner seul, et, pour être obéi, il commença par se faire
craindre. Il n’y réussit que trop facilement. Mais les grands et les
prélats ne se soumirent pas sans résistance au joug qu’il prétendait
leur imposer. Toute contradiction le rendait plus absolu dans ses
volontés ; il fit une rude guerre au clergé et à la noblesse : c’était
s’attaquer tout à la fois aux ennemis les plus redoutables de la
royauté. Le peuple, opprimé par les riches-hommes, vit avec plaisir
le pouvoir royal s’élever et s’accroître sur les ruines de la vieille
anarchie féodale. D’ailleurs, les rigueurs de don Pèdre n’atteignaient
que les grands, et, il faut le dire bien haut, elles frappèrent le plus
souvent des traîtres à leur pays et à leur souverain. Il se montra
sévère, impitoyable pour les rébellions sans cesse renouvelées par
une noblesse factieuse ; mais, tandis qu’il faisait tomber les têtes
les plus illustres, le peuple respirait et célébrait la justice d’un
maître qui exigeait des grands et des petits une égale obéissance.
Au XIVe siècle, un despotisme impartial était un bienfait pour les
peuples. Les Juifs et les Musulmans, étrangers aux débats politiques
qui divisaient la Castille, le bénirent comme le meilleur des maîtres,
parce qu’il encourageait les arts, le commerce et l’industrie, et que
son despotisme était doux là où il trouvait des esclaves dociles.
Lorsque la guerre d’Aragon l’eut contraint d’augmenter les impôts et
d’entraîner à des expéditions lointaines les contingents des villes,
accoutumées à ne prendre les armes que pour repousser une attaque
contre leurs murs, don Pèdre perdit rapidement sa popularité ; et
aussitôt qu’une armée étrangère vint dissiper la terreur qu’inspiraient
ses nombreux châtiments, sa puissance s’écroula comme un édifice bâti
sur le sable. L’anarchie féodale reprit le dessus, et le despote se
trouva désarmé au milieu de ses esclaves. Dès ce moment, son prestige
fut détruit. Vainement une armée anglaise le rétablit sur le trône, il
en tomba dès qu’elle eut repassé les monts.
Trois princes du nom de Pierre ont régné en même temps dans la
Péninsule ; tous trois reçurent de leurs contemporains le surnom
de Pierre-le-Cruel. Ils visaient au même but : celui d’abattre le
pouvoir des grands vassaux, de mettre fin à l’anarchie féodale. On se
tromperait gravement à supposer à ces rois la moindre préoccupation
patriotique. Ils n’eurent d’autre mobile que leur ambition ; pourtant
don Pèdre de Castille, plus que ses homonymes, paraît avoir rêvé la
gloire, l’ordre et la grandeur de son pays. Je ne sache pas d’autre
souverain qui à cette époque eût dit : Plutôt le triomphe de mon ennemi
que le démembrement du royaume !
Aux malheurs de sa situation particulière, don Pèdre ajouta de grandes
fautes. Il fut trop violent, trop inflexible dans ses projets, cédant
toujours à la passion du moment au lieu d’écouter les conseils de la
prudence. Il aurait dû chercher à diviser ses ennemis ; il les réunit
au contraire sans mesurer ses forces. Seul, il voulut faire tête à
la noblesse, au clergé, à de puissants voisins. L’entreprise qu’il
tenta était peut-être impossible à l’époque où il osait la concevoir ;
mais il prépara l’élévation du pouvoir royal en Espagne, et, lorsque
le temps fut venu de délivrer à jamais le pays de la tyrannie des
grands vassaux, on se souvint de don Pèdre et de son audace. Les
Rois Catholiques, qui, plus heureux que lui, accomplirent l’œuvre
qu’il avait commencée par ses mains, apprécièrent son courage et les
obstacles contre lesquels il se brisa. La reine Isabelle, protestant la
première contre le surnom qui flétrit sa mémoire, ne voulut pas qu’on
dît Pèdre-le-Cruel ; mais, d’accord avec le peuple, qui ne perd jamais
le souvenir des princes qui lui ont fait quelque bien, elle l’appela
_Pèdre-le-Justicier_.