IX.

Ainsi périt don Pèdre par la main de son frère à l’âge de trente-cinq

ans et sept mois. Il était d’une taille avantageuse, robuste et bien

proportionné. Ses traits étaient réguliers, et son teint clair et

frais. Si l’on en juge par sa statue peinte, qui existe encore à

Madrid dans le couvent des religieuses de Saint-Dominique,[653] il

avait les yeux et les cheveux noirs, contrairement à la tradition qui

lui donne des yeux bleus et une chevelure d’un blond ardent. II était

prodigieusement actif et passionné pour tous les exercices violents ;

d’une sobriété extraordinaire, même dans son pays, où les excès de

la table sont inconnus. Quelques heures de sommeil lui suffisaient.

Il parlait facilement et avec grace, mais il conserva toujours cette

prononciation un peu mignarde, particulière aux Sévillans. Élevé sous

le soleil brûlant de l’Andalousie, entouré de séductions dès ses

premières années, il aima les femmes avec fureur ; mais, à l’exception

de Marie de Padilla, aucune de ses maîtresses n’obtint quelque empire

sur son esprit. On l’accusa d’avarice, et l’on cite comme preuve le

soin qu’il prit toute sa vie d’amasser des trésors, et les pierreries

et les sommes considérables trouvées après sa mort dans le château de

Carmona. Jamais il ne perdit une occasion d’augmenter les domaines

de la couronne, bien différent de son adversaire don Henri, généreux

jusqu’à la prodigalité. Je crois cependant que don Pèdre n’eut que

l’apparence du vice bas que plusieurs historiens lui ont reproché. A

mon avis, il n’aima l’argent que pour le pouvoir qu’il donne. Sa grande

passion fut de dominer, et, dans un temps comme le sien, le plus riche

était le plus puissant.

La première leçon de politique qu’il reçut fut cruelle. A Toro, il

lui fallut racheter sa liberté et sa couronne de ses grands vassaux

révoltés. Trahi, à plusieurs reprises, par ceux que son père et

lui-même avaient comblés de bienfaits, par ses frères, par sa mère,

il devint de bonne heure défiant, soupçonneux, souvent injuste pour

ses plus fidèles serviteurs. Sa dissimulation, ses parjures, sont

les vices de son époque. C’étaient, si je puis m’exprimer ainsi, les

nécessités et peut-être les conditions de la royauté au moyen-âge. Il

voulut gouverner seul, et, pour être obéi, il commença par se faire

craindre. Il n’y réussit que trop facilement. Mais les grands et les

prélats ne se soumirent pas sans résistance au joug qu’il prétendait

leur imposer. Toute contradiction le rendait plus absolu dans ses

volontés ; il fit une rude guerre au clergé et à la noblesse : c’était

s’attaquer tout à la fois aux ennemis les plus redoutables de la

royauté. Le peuple, opprimé par les riches-hommes, vit avec plaisir

le pouvoir royal s’élever et s’accroître sur les ruines de la vieille

anarchie féodale. D’ailleurs, les rigueurs de don Pèdre n’atteignaient

que les grands, et, il faut le dire bien haut, elles frappèrent le plus

souvent des traîtres à leur pays et à leur souverain. Il se montra

sévère, impitoyable pour les rébellions sans cesse renouvelées par

une noblesse factieuse ; mais, tandis qu’il faisait tomber les têtes

les plus illustres, le peuple respirait et célébrait la justice d’un

maître qui exigeait des grands et des petits une égale obéissance.

Au XIVe siècle, un despotisme impartial était un bienfait pour les

peuples. Les Juifs et les Musulmans, étrangers aux débats politiques

qui divisaient la Castille, le bénirent comme le meilleur des maîtres,

parce qu’il encourageait les arts, le commerce et l’industrie, et que

son despotisme était doux là où il trouvait des esclaves dociles.

Lorsque la guerre d’Aragon l’eut contraint d’augmenter les impôts et

d’entraîner à des expéditions lointaines les contingents des villes,

accoutumées à ne prendre les armes que pour repousser une attaque

contre leurs murs, don Pèdre perdit rapidement sa popularité ; et

aussitôt qu’une armée étrangère vint dissiper la terreur qu’inspiraient

ses nombreux châtiments, sa puissance s’écroula comme un édifice bâti

sur le sable. L’anarchie féodale reprit le dessus, et le despote se

trouva désarmé au milieu de ses esclaves. Dès ce moment, son prestige

fut détruit. Vainement une armée anglaise le rétablit sur le trône, il

en tomba dès qu’elle eut repassé les monts.

Trois princes du nom de Pierre ont régné en même temps dans la

Péninsule ; tous trois reçurent de leurs contemporains le surnom

de Pierre-le-Cruel. Ils visaient au même but : celui d’abattre le

pouvoir des grands vassaux, de mettre fin à l’anarchie féodale. On se

tromperait gravement à supposer à ces rois la moindre préoccupation

patriotique. Ils n’eurent d’autre mobile que leur ambition ; pourtant

don Pèdre de Castille, plus que ses homonymes, paraît avoir rêvé la

gloire, l’ordre et la grandeur de son pays. Je ne sache pas d’autre

souverain qui à cette époque eût dit : Plutôt le triomphe de mon ennemi

que le démembrement du royaume !

Aux malheurs de sa situation particulière, don Pèdre ajouta de grandes

fautes. Il fut trop violent, trop inflexible dans ses projets, cédant

toujours à la passion du moment au lieu d’écouter les conseils de la

prudence. Il aurait dû chercher à diviser ses ennemis ; il les réunit

au contraire sans mesurer ses forces. Seul, il voulut faire tête à

la noblesse, au clergé, à de puissants voisins. L’entreprise qu’il

tenta était peut-être impossible à l’époque où il osait la concevoir ;

mais il prépara l’élévation du pouvoir royal en Espagne, et, lorsque

le temps fut venu de délivrer à jamais le pays de la tyrannie des

grands vassaux, on se souvint de don Pèdre et de son audace. Les

Rois Catholiques, qui, plus heureux que lui, accomplirent l’œuvre

qu’il avait commencée par ses mains, apprécièrent son courage et les

obstacles contre lesquels il se brisa. La reine Isabelle, protestant la

première contre le surnom qui flétrit sa mémoire, ne voulut pas qu’on

dît Pèdre-le-Cruel ; mais, d’accord avec le peuple, qui ne perd jamais

le souvenir des princes qui lui ont fait quelque bien, elle l’appela

_Pèdre-le-Justicier_.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 152 / 163 题