VIII.

A l’activité extraordinaire que déployaient les vainqueurs pour

entourer les remparts de Montiel de larges tranchées et de murs en

pierres sèches, au soin qu’ils prenaient de garder toutes les issues,

le malheureux roi comprit que sa retraite était connue et que son

ennemi se préparait à l’y forcer. Il essaya cependant de lui donner le

change, et, par son ordre, le commandeur Garci Moran envoya un héraut

aux assiégeants, offrant de rendre la place si, dans le délai d’un

mois, le roi don Pèdre ne se présentait pas avec des forces suffisantes

pour les obliger d’abandonner leur entreprise. Ce message fut reçu

avec d’amères railleries. On répondit qu’avant un mois le château et

don Pèdre seraient au pouvoir de don Henri. Nul espoir de s’ouvrir

un passage l’épée à la main, ni de tromper la vigilance des gardes

nombreuses qui, jour et nuit, bordaient ces retranchements improvisés.

Restait une seule chance de salut : c’était de séduire quelques-uns

des capitaines étrangers au service de don Henri. On pouvait encore

se flatter que ces soldats mercenaires se laisseraient gagner à force

d’or et fourniraient au roi les moyens de s’échapper. Don Pèdre chargea

de cette négociation Men Rodriguez de Senabria, dont il avait en

plusieurs occasions éprouvé l’intelligence et la fidélité. Gouverneur

de Briviesca en 1366, Men Rodriguez avait le premier donné l’exemple

d’une résistance désespérée, lorsque tous les autres capitaines du roi

abaissaient leurs ponts-levis devant les bannières des aventuriers.

Il était né dans le comté de Trastamare, et par conséquent il avait

maintenant pour seigneur naturel Du Guesclin, à qui don Henri avait

donné le titre qu’il portait avant son couronnement. Après la prise de

Briviesca, Du Guesclin, qui honorait la bravoure, même dans un ennemi,

cherchant d’ailleurs peut-être à s’attacher ses nouveaux vassaux,

avait racheté de ses deniers Men Rodriguez, et avait essayé, mais

inutilement, de le faire entrer au service de don Henri. Cependant la

générosité du capitaine français avait paru faire une vive impression

sur son prisonnier, et ils s’étaient séparés, non-seulement avec

courtoisie, mais avec une véritable cordialité. C’était sur ces

relations de quelques jours que Men Rodriguez fondait l’espoir de

sauver son maître. Il fit demander à Du Guesclin la permission de

l’entretenir en secret. Dès qu’il l’eut obtenue, il se rendit de nuit

à son quartier, et là, seul dans sa tente, sans chercher de vains

détours, il lui déclara qu’il était envoyé par don Pèdre et qu’il

venait le supplier d’arracher ce malheureux prince à la vengeance de

son ennemi. « Sa reconnaissance, dit-il, sera proportionnée à un si

grand service. Et moi, messire Bertrand, je vous conjure de prendre

pitié d’un si noble roi. Ce vous sera grand honneur, quand tout le

monde saura que c’est à vous seul qu’il doit sa vie et son royaume. »

Du Guesclin, un peu étonné de la proposition, répondit en rappelant

qu’il était sujet du roi de France et à la solde de don Henri. « Ami,

dit-il, vous qui naguère avez reçu de moi quelque courtoisie, vous ne

devriez pas me tenir un tel langage. Envoyé ici par monseigneur le

roi de France pour combattre un allié de l’Anglais, je manquerais à

l’honneur en sauvant un ennemi de mon maître. » Men Rodriguez redoubla

ses prières et ses offres : « Si vous consentez à mettre le roi en

lieu sûr, lui dit-il, il s’engage à vous donner en héritage les villes

de Soria, d’Atienza, d’Almazan, de Monteagudo, de Deza et de Seron ;

de plus, 200,000 doubles castillannes d’or. Vous serez le premier de

son royaume, et il vous regardera toujours comme son sauveur et le

plus ferme appui de sa couronne. » Bertrand l’écoutait en silence et

d’un air impassible ; puis il mit fin brusquement à la conférence, en

demandant du temps pour réfléchir à ces propositions et consulter ses

camarades. Men Rodriguez, persuadé que l’appât de l’or agirait encore

plus fortement sur les capitaines d’aventure que sur leur chef, rentra

plein d’espoir dans le château de Montiel.

En effet, Du Guesclin s’empressa de réunir ses parents et ses amis,

et leur fit part des offres qu’il venait de recevoir, mais en leur

déclarant que son intention bien arrêtée était de ne rien faire contre

le service du roi de France son seigneur, ni contre don Henri, avec

lequel il était engagé. Seulement il voulait consulter ses compagnons

d’armes sur un point d’honneur chevaleresque : pouvait-il, devait-il

communiquer à don Henri les ouvertures de Men Rodriguez ?... Tous furent

d’avis que c’était un devoir, ajoutant qu’il n’y avait aucun ménagement

à garder avec un prince qui osait lui demander une trahison.[645]

Suivant ces casuistes militaires, les propositions transmises à Du

Guesclin étant réprouvées par la chevalerie, celui qui les adressait

ne pouvait plus prétendre à être traité en chevalier. En d’autres

termes, une tentative de trahison autorisait une trahison. J’insiste

sur ces subtilités, parce qu’elles peignent les mœurs du moyen-âge, et

que jusqu’à un certain point elles excusent ce qu’il y a de peu loyal

dans la conduite d’un homme dont les grands services ont rendu le nom

cher à tous les Français. La valeur morale d’une action dépend toujours

de l’idée qu’on y attache, et j’aimerais à penser que dans cette

circonstance Du Guesclin pût se croire le droit d’user de représailles

contre un ennemi qui, par sa déloyauté, avait forfait aux lois de la

chevalerie.

A la suite de cette consultation entre les capitaines français, don

Henri, informé de tout par Bertrand, commença par l’assurer qu’il

se chargeait d’acquitter les promesses de don Pèdre, et qu’il lui

donnerait et les seigneuries et l’énorme rançon qu’on venait de lui

offrir.[646] Puis il le supplia d’attirer don Pèdre hors du château

en feignant de se rendre à ses propositions. Du Guesclin hésita ; ses

compagnons se joignirent à don Henri pour vaincre ses scrupules, et

cependant les pourparlers et les entrevues mystérieuses continuèrent

avec Men Rodriguez. Nul ne peut savoir quelles furent les promesses

échangées de part et d’autre, mais il paraît certain que don Pèdre eut

lieu de croire qu’il pouvait compter sur Du Guesclin.

Ces négociations duraient depuis plusieurs jours, et déjà le château,

encombré de monde, était réduit aux dernières extrémités. Les vivres,

l’eau même, allaient manquer ; il fallait ou fuir ou se rendre. Ayala,

peut-être témoin oculaire des scènes que je vais raconter, admet que

l’infortuné don Pèdre reçut les serments les plus solennels de quelques

capitaines français intermédiaires de Du Guesclin, ou du moins se

donnant pour tels.[647] Au reste, du moment que la négociation avait

été révélée à don Henri, elle ne pouvait manquer d’être dirigée dans

ses intérêts et suivant ses instructions. Or, le prétendant craignait

d’en venir à une capitulation, car les riches-hommes de son parti

n’auraient pas manqué d’en vouloir dicter les articles. Il ne se

sentait pas assez puissant pour juger son frère et son roi, et il

craignait que le cœur ne faillît à ses propres partisans pour condamner

leur souverain et leur légitime seigneur. Suivant toute apparence,

les capitaines français ne croyaient pas que la vie du prince qu’ils

livraient fût menacée, et je penche à croire qu’ils avaient même fait

quelques stipulations à cet égard avec don Henri. Celui-ci, bien

résolu à se défaire de don Pèdre, calculait froidement le moyen d’y

parvenir. Alors on pouvait tuer un roi, mais on ne le jugeait pas ;

il fallait que sa mort fût le résultat d’un accident, d’une espèce de

hasard. Voilà pourquoi don Henri, connaissant la situation désespérée

de Montiel, au lieu d’attendre que la famine lui livrât son ennemi, lui

tendit un piége à la faveur de ces négociations, dont les capitaines

français ne devinèrent pas peut-être le motif calculé.

La nuit du 23 mars 1369, dix jours après le combat de Montiel, don

Pèdre, accompagné de Men Rodriguez, de don Fernand de Castro et de

quelques autres chevaliers, sortit du fort dans le plus profond silence

et se rendit au quartier des aventuriers français. En descendant la

motte du château, tous conduisaient par la bride des chevaux de course

dont les sabots étaient entortillés de drap pour ne pas faire de bruit.

Le roi avait quitté ses vêtements ordinaires ; il portait une cotte de

mailles légère et s’enveloppait dans un grand manteau. Les sentinelles,

prévenues, lui permirent de passer l’espèce de circonvallation

en pierres sèches élevée autour de Montiel et le conduisirent à

Du Guesclin, qui l’attendait au-delà de ce mur, entouré de ses

capitaines. « A cheval ! messire Bertrand, lui dit le roi à voix basse

en l’abordant ; il est temps de partir. » Personne ne lui répondit. Ce

silence et la contenance embarrassée des Français semblèrent de mauvais

augure à don Pèdre. Il fit un mouvement pour sauter en selle, mais un

homme d’armes tenait déjà la bride de son cheval. Il était entouré.

On lui dit d’attendre et d’entrer dans une tente voisine.[648] La

résistance était impossible ; il suivit ses guides.

Quelques minutes se passèrent dans un mortel silence. Tout à coup, au

milieu du cercle formé autour du roi, paraît un homme armé de toutes

pièces, la visière haute : c’était don Henri. On lui fait place avec

respect. Il se trouve face à face devant son frère. Il y avait quinze

ans qu’ils ne s’étaient vus. Don Henri, promenant ses regards sur les

chevaliers sortis de Montiel : « Où donc est ce bâtard, dit-il, ce

Juif qui se prétend roi de Castille ?[649] » Un écuyer français lui

montre don Pèdre. « Voilà votre ennemi, » dit-il. Don Henri, encore

incertain, le regardait fixement. « Oui, c’est moi,[650] s’écrie don

Pèdre, moi, le roi de Castille. Tout le monde sait que je suis le fils

légitime du bon roi don Alphonse. Le bâtard, c’est toi ! » Aussitôt don

Henri, joyeux de l’insulte qu’il avait provoquée, tire sa dague et le

frappe légèrement au visage. Les deux frères étaient trop près l’un

de l’autre, dans le cercle étroit que formaient les aventuriers, pour

tirer leurs longues épées. Ils se saisissent à bras-le-corps et luttent

quelque temps avec fureur sans que personne essayât de les séparer.

On s’écartait même devant eux. Sans se lâcher, ils tombent l’un et

l’autre sur un lit de camp, dans un coin de la tente ; mais don Pèdre,

plus grand et plus vigoureux, tenait son frère sous lui. Il cherchait

une arme pour le percer, lorsqu’un chevalier aragonais, le vicomte de

Rocaberti, saisissant don Pèdre par un pied, le renverse de côté, en

sorte que don Henri, qui l’étreignait toujours, se trouve en dessus.

Il ramasse son poignard, soulève la cotte de mailles du roi, et le lui

plonge dans le côté en remontant le coup. Les bras de don Pèdre cessent

de presser son ennemi, et don Henri se dégage, pendant que plusieurs de

ses gens achèvent le moribond. Parmi les chevaliers qui accompagnaient

don Pèdre, deux seulement, un Castillan et un Anglais, essayèrent

de le défendre. Ils furent mis en pièces. Les autres se rendirent

sans résistance et furent humainement traités par les capitaines

français.[651] Don Henri fit trancher la tête de son frère et l’envoya

à Séville.[652]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 151 / 163 题