A l’activité extraordinaire que déployaient les vainqueurs pour
entourer les remparts de Montiel de larges tranchées et de murs en
pierres sèches, au soin qu’ils prenaient de garder toutes les issues,
le malheureux roi comprit que sa retraite était connue et que son
ennemi se préparait à l’y forcer. Il essaya cependant de lui donner le
change, et, par son ordre, le commandeur Garci Moran envoya un héraut
aux assiégeants, offrant de rendre la place si, dans le délai d’un
mois, le roi don Pèdre ne se présentait pas avec des forces suffisantes
pour les obliger d’abandonner leur entreprise. Ce message fut reçu
avec d’amères railleries. On répondit qu’avant un mois le château et
don Pèdre seraient au pouvoir de don Henri. Nul espoir de s’ouvrir
un passage l’épée à la main, ni de tromper la vigilance des gardes
nombreuses qui, jour et nuit, bordaient ces retranchements improvisés.
Restait une seule chance de salut : c’était de séduire quelques-uns
des capitaines étrangers au service de don Henri. On pouvait encore
se flatter que ces soldats mercenaires se laisseraient gagner à force
d’or et fourniraient au roi les moyens de s’échapper. Don Pèdre chargea
de cette négociation Men Rodriguez de Senabria, dont il avait en
plusieurs occasions éprouvé l’intelligence et la fidélité. Gouverneur
de Briviesca en 1366, Men Rodriguez avait le premier donné l’exemple
d’une résistance désespérée, lorsque tous les autres capitaines du roi
abaissaient leurs ponts-levis devant les bannières des aventuriers.
Il était né dans le comté de Trastamare, et par conséquent il avait
maintenant pour seigneur naturel Du Guesclin, à qui don Henri avait
donné le titre qu’il portait avant son couronnement. Après la prise de
Briviesca, Du Guesclin, qui honorait la bravoure, même dans un ennemi,
cherchant d’ailleurs peut-être à s’attacher ses nouveaux vassaux,
avait racheté de ses deniers Men Rodriguez, et avait essayé, mais
inutilement, de le faire entrer au service de don Henri. Cependant la
générosité du capitaine français avait paru faire une vive impression
sur son prisonnier, et ils s’étaient séparés, non-seulement avec
courtoisie, mais avec une véritable cordialité. C’était sur ces
relations de quelques jours que Men Rodriguez fondait l’espoir de
sauver son maître. Il fit demander à Du Guesclin la permission de
l’entretenir en secret. Dès qu’il l’eut obtenue, il se rendit de nuit
à son quartier, et là, seul dans sa tente, sans chercher de vains
détours, il lui déclara qu’il était envoyé par don Pèdre et qu’il
venait le supplier d’arracher ce malheureux prince à la vengeance de
son ennemi. « Sa reconnaissance, dit-il, sera proportionnée à un si
grand service. Et moi, messire Bertrand, je vous conjure de prendre
pitié d’un si noble roi. Ce vous sera grand honneur, quand tout le
monde saura que c’est à vous seul qu’il doit sa vie et son royaume. »
Du Guesclin, un peu étonné de la proposition, répondit en rappelant
qu’il était sujet du roi de France et à la solde de don Henri. « Ami,
dit-il, vous qui naguère avez reçu de moi quelque courtoisie, vous ne
devriez pas me tenir un tel langage. Envoyé ici par monseigneur le
roi de France pour combattre un allié de l’Anglais, je manquerais à
l’honneur en sauvant un ennemi de mon maître. » Men Rodriguez redoubla
ses prières et ses offres : « Si vous consentez à mettre le roi en
lieu sûr, lui dit-il, il s’engage à vous donner en héritage les villes
de Soria, d’Atienza, d’Almazan, de Monteagudo, de Deza et de Seron ;
de plus, 200,000 doubles castillannes d’or. Vous serez le premier de
son royaume, et il vous regardera toujours comme son sauveur et le
plus ferme appui de sa couronne. » Bertrand l’écoutait en silence et
d’un air impassible ; puis il mit fin brusquement à la conférence, en
demandant du temps pour réfléchir à ces propositions et consulter ses
camarades. Men Rodriguez, persuadé que l’appât de l’or agirait encore
plus fortement sur les capitaines d’aventure que sur leur chef, rentra
plein d’espoir dans le château de Montiel.
En effet, Du Guesclin s’empressa de réunir ses parents et ses amis,
et leur fit part des offres qu’il venait de recevoir, mais en leur
déclarant que son intention bien arrêtée était de ne rien faire contre
le service du roi de France son seigneur, ni contre don Henri, avec
lequel il était engagé. Seulement il voulait consulter ses compagnons
d’armes sur un point d’honneur chevaleresque : pouvait-il, devait-il
communiquer à don Henri les ouvertures de Men Rodriguez ?... Tous furent
d’avis que c’était un devoir, ajoutant qu’il n’y avait aucun ménagement
à garder avec un prince qui osait lui demander une trahison.[645]
Suivant ces casuistes militaires, les propositions transmises à Du
Guesclin étant réprouvées par la chevalerie, celui qui les adressait
ne pouvait plus prétendre à être traité en chevalier. En d’autres
termes, une tentative de trahison autorisait une trahison. J’insiste
sur ces subtilités, parce qu’elles peignent les mœurs du moyen-âge, et
que jusqu’à un certain point elles excusent ce qu’il y a de peu loyal
dans la conduite d’un homme dont les grands services ont rendu le nom
cher à tous les Français. La valeur morale d’une action dépend toujours
de l’idée qu’on y attache, et j’aimerais à penser que dans cette
circonstance Du Guesclin pût se croire le droit d’user de représailles
contre un ennemi qui, par sa déloyauté, avait forfait aux lois de la
chevalerie.
A la suite de cette consultation entre les capitaines français, don
Henri, informé de tout par Bertrand, commença par l’assurer qu’il
se chargeait d’acquitter les promesses de don Pèdre, et qu’il lui
donnerait et les seigneuries et l’énorme rançon qu’on venait de lui
offrir.[646] Puis il le supplia d’attirer don Pèdre hors du château
en feignant de se rendre à ses propositions. Du Guesclin hésita ; ses
compagnons se joignirent à don Henri pour vaincre ses scrupules, et
cependant les pourparlers et les entrevues mystérieuses continuèrent
avec Men Rodriguez. Nul ne peut savoir quelles furent les promesses
échangées de part et d’autre, mais il paraît certain que don Pèdre eut
lieu de croire qu’il pouvait compter sur Du Guesclin.
Ces négociations duraient depuis plusieurs jours, et déjà le château,
encombré de monde, était réduit aux dernières extrémités. Les vivres,
l’eau même, allaient manquer ; il fallait ou fuir ou se rendre. Ayala,
peut-être témoin oculaire des scènes que je vais raconter, admet que
l’infortuné don Pèdre reçut les serments les plus solennels de quelques
capitaines français intermédiaires de Du Guesclin, ou du moins se
donnant pour tels.[647] Au reste, du moment que la négociation avait
été révélée à don Henri, elle ne pouvait manquer d’être dirigée dans
ses intérêts et suivant ses instructions. Or, le prétendant craignait
d’en venir à une capitulation, car les riches-hommes de son parti
n’auraient pas manqué d’en vouloir dicter les articles. Il ne se
sentait pas assez puissant pour juger son frère et son roi, et il
craignait que le cœur ne faillît à ses propres partisans pour condamner
leur souverain et leur légitime seigneur. Suivant toute apparence,
les capitaines français ne croyaient pas que la vie du prince qu’ils
livraient fût menacée, et je penche à croire qu’ils avaient même fait
quelques stipulations à cet égard avec don Henri. Celui-ci, bien
résolu à se défaire de don Pèdre, calculait froidement le moyen d’y
parvenir. Alors on pouvait tuer un roi, mais on ne le jugeait pas ;
il fallait que sa mort fût le résultat d’un accident, d’une espèce de
hasard. Voilà pourquoi don Henri, connaissant la situation désespérée
de Montiel, au lieu d’attendre que la famine lui livrât son ennemi, lui
tendit un piége à la faveur de ces négociations, dont les capitaines
français ne devinèrent pas peut-être le motif calculé.
La nuit du 23 mars 1369, dix jours après le combat de Montiel, don
Pèdre, accompagné de Men Rodriguez, de don Fernand de Castro et de
quelques autres chevaliers, sortit du fort dans le plus profond silence
et se rendit au quartier des aventuriers français. En descendant la
motte du château, tous conduisaient par la bride des chevaux de course
dont les sabots étaient entortillés de drap pour ne pas faire de bruit.
Le roi avait quitté ses vêtements ordinaires ; il portait une cotte de
mailles légère et s’enveloppait dans un grand manteau. Les sentinelles,
prévenues, lui permirent de passer l’espèce de circonvallation
en pierres sèches élevée autour de Montiel et le conduisirent à
Du Guesclin, qui l’attendait au-delà de ce mur, entouré de ses
capitaines. « A cheval ! messire Bertrand, lui dit le roi à voix basse
en l’abordant ; il est temps de partir. » Personne ne lui répondit. Ce
silence et la contenance embarrassée des Français semblèrent de mauvais
augure à don Pèdre. Il fit un mouvement pour sauter en selle, mais un
homme d’armes tenait déjà la bride de son cheval. Il était entouré.
On lui dit d’attendre et d’entrer dans une tente voisine.[648] La
résistance était impossible ; il suivit ses guides.
Quelques minutes se passèrent dans un mortel silence. Tout à coup, au
milieu du cercle formé autour du roi, paraît un homme armé de toutes
pièces, la visière haute : c’était don Henri. On lui fait place avec
respect. Il se trouve face à face devant son frère. Il y avait quinze
ans qu’ils ne s’étaient vus. Don Henri, promenant ses regards sur les
chevaliers sortis de Montiel : « Où donc est ce bâtard, dit-il, ce
Juif qui se prétend roi de Castille ?[649] » Un écuyer français lui
montre don Pèdre. « Voilà votre ennemi, » dit-il. Don Henri, encore
incertain, le regardait fixement. « Oui, c’est moi,[650] s’écrie don
Pèdre, moi, le roi de Castille. Tout le monde sait que je suis le fils
légitime du bon roi don Alphonse. Le bâtard, c’est toi ! » Aussitôt don
Henri, joyeux de l’insulte qu’il avait provoquée, tire sa dague et le
frappe légèrement au visage. Les deux frères étaient trop près l’un
de l’autre, dans le cercle étroit que formaient les aventuriers, pour
tirer leurs longues épées. Ils se saisissent à bras-le-corps et luttent
quelque temps avec fureur sans que personne essayât de les séparer.
On s’écartait même devant eux. Sans se lâcher, ils tombent l’un et
l’autre sur un lit de camp, dans un coin de la tente ; mais don Pèdre,
plus grand et plus vigoureux, tenait son frère sous lui. Il cherchait
une arme pour le percer, lorsqu’un chevalier aragonais, le vicomte de
Rocaberti, saisissant don Pèdre par un pied, le renverse de côté, en
sorte que don Henri, qui l’étreignait toujours, se trouve en dessus.
Il ramasse son poignard, soulève la cotte de mailles du roi, et le lui
plonge dans le côté en remontant le coup. Les bras de don Pèdre cessent
de presser son ennemi, et don Henri se dégage, pendant que plusieurs de
ses gens achèvent le moribond. Parmi les chevaliers qui accompagnaient
don Pèdre, deux seulement, un Castillan et un Anglais, essayèrent
de le défendre. Ils furent mis en pièces. Les autres se rendirent
sans résistance et furent humainement traités par les capitaines
français.[651] Don Henri fit trancher la tête de son frère et l’envoya
à Séville.[652]