VII.

Du Guesclin, précédant ses soldats, rejoignit don Henri devant Tolède.

La ville était toujours étroitement bloquée, et la disette commençait

à s’y faire sentir. Le gouverneur, don Garci de Villodre, avait été

obligé de tuer tous les chevaux pour faire subsister sa garnison.

Chaque jour il écrivait à don Pèdre pour lui représenter l’horreur

de sa situation et le conjurer de ne pas abandonner une population

fidèle qui, par dévouement à son roi, souffrait depuis dix mois les

plus dures extrémités. Que s’il tardait à lui envoyer des secours, et

même à marcher en personne pour faire lever le siége, la famine allait

triompher de l’héroïque constance des Tolédans. Don Pèdre avait passé

la plus grande partie de l’hiver à Carmona, travaillant sans relâche à

ajouter de nouveaux ouvrages à ses fortifications. Il y avait entassé

d’immenses approvisionnements, et, après avoir épuisé ses arsenaux, il

avait fait porter dans cette forteresse jusqu’aux rames des galères

de Séville pour en faire des bois de flèches.[634] On prétend qu’un

astrologue lui ayant prédit qu’il serait un jour assiégé, il s’étudiait

à rendre un château imprenable. Plein de méfiance dans les dispositions

du peuple de Séville, il avait fait choix de Carmona, d’abord en raison

de son assiette, puis parce que sa population médiocre ne pouvait

entraver la résistance d’une garnison dévouée. Peut-être son projet

était-il d’attendre don Henri derrière ces remparts inexpugnables ;

mais les instances des Tolédans le contraignirent à changer de

résolution. L’honneur et la politique lui défendaient d’abandonner des

sujets qui se sacrifiaient pour lui, et qui, après avoir repoussé les

assauts d’une puissante armée, allaient succomber à la famine. Vers la

fin de l’hiver, don Pèdre rassembla toutes ses troupes disponibles ;

il y joignit un corps auxiliaire de cavaliers grenadins, et après

avoir donné l’ordre à tous les partisans qui lui restaient, dans le

nord, de venir le joindre au débouché de la Sierra-Morena, il se mit

en marche, résolu d’offrir la bataille à don Henri sous les murs de

Tolède. En quittant l’Andalousie, il laissa dans Carmona les enfants

qu’il avait de différentes maîtresses,[635] son trésor et une garnison

considérable. Carmona était son dernier refuge si la fortune lui était

contraire.

Le roi, partant de Séville, traversa la Sierra-Morena par un de ses

cols les moins élevés, probablement en suivant la route qui passe par

Constantina pour aller aboutir à Llerena.[636] Sa marche était lente,

car il menait un grand convoi, et il s’arrêtait continuellement pour

attendre les renforts qui lui arrivaient de loin dans des lieux fixés à

l’avance. Après avoir franchi sans obstacle, dans les premiers jours de

mars, la barrière de montagnes qui sépare l’Andalousie de la Manche, il

fit halte sur un des grands plateaux de cette province, là où s’élevait

autrefois le magnifique château de Calatrava, chef-lieu de l’ordre

militaire de ce nom. Il était alors à quelque vingt lieues de Tolède.

Son armée se composait des contingents fournis par les communes de

Séville, Ecija, Carmona et Jerez, outre sa maison militaire et ses

vassaux particuliers. Don Fernand de Castro, ayant traversé toute

la Castille pour le joindre, lui amena quelques troupes de Galice

et un détachement de la garnison de Zamora. D’autres petits corps

levés en Estramadure et même en Castille se trouvèrent également

réunis à Calatrava. Toutes ces forces s’élevaient ensemble à trois

mille cavaliers, gendarmes ou génétaires chrétiens, et quinze cents

chevau-légers de Grenade. Son infanterie était peu nombreuse, comme il

semble, et ne comptait que les quatre bannières des villes d’Andalousie

que je viens de nommer.

Pour aller de Calatrava vers Tolède, la route directe traverse d’âpres

montagnes dont les passages peuvent être facilement défendus par une

poignée d’hommes. Le roi, craignant de s’y engager, préféra faire un

assez long détour pour gagner les vastes plaines de la Manche, où sa

cavalerie devait trouver du fourrage et un terrain favorable à ses

opérations. Peut-être encore don Pèdre voulut-il rallier en passant

les contingents des royaumes de Jaën et de Murcie, qu’il savait en

marche pour le joindre,[637] ainsi que les garnisons de quelques villes

sur la frontière de Valence qui lui demeuraient encore fidèles. Il

s’agissait pour lui d’arriver devant Tolède avec une force supérieure

à celle de l’armée assiégeante, et, dans sa position, aucun renfort

n’était à négliger. Quel que fût son dessein, au lieu de se diriger

en droite ligne vers le nord, il tourna du côté de l’est en quittant

Calatrava, et vint camper auprès de Montiel, riche commanderie de

Saint-Jacques, dont le gouverneur, nommé Garci Moran, était un de ses

vieux serviteurs.[638]

Sur la nouvelle de cette marche, don Henri avait rassemblé tous ses

capitaines et les consulta sur le parti à prendre. Tous furent d’avis

qu’il fallait prévenir don Pèdre et l’attaquer avant qu’il ne se

présentât devant Tolède. Une partie de l’armée dut rester pour la garde

des ouvrages de circonvallation, tandis que le reste se porterait

à la rencontre de l’ennemi. Laissant toute son infanterie dans ses

retranchements, don Henri s’avança de sa personne avec l’élite de ses

gendarmes à Orgaz, sur la limite de la Manche, pour surveiller les

mouvements de son adversaire. En même temps, il écrivit au maître de

Saint-Jacques, Gonzalo Mexia, de venir le joindre au plus vite en

lui amenant tout ce qu’il aurait de troupes disponibles, sans trop

affaiblir la garnison de Cordoue. Ainsi, de part et d’autre, les

détachements isolés accouraient au corps principal, et les deux rivaux

s’apprêtaient à paraître sur le champ de bataille accompagnés de leurs

meilleurs soldats.

Gonzalo Mexia passa la Sierra-Morena par la route qui mène de Cordoue

à Ciudad-Real, avec environ quinze cents cavaliers, et, débouchant

dans la Manche, se trouva sur le flanc droit de l’armée royale, qui

avait traversé les montagnes beaucoup plus à l’ouest. Il observa sa

marche d’assez loin pour ne pas se laisser entamer, et la précédant

toujours, de manière à gêner ou intercepter les communications du roi

avec ses adhérents en Castille.[639] Près d’Orgaz, il fit sa jonction

avec don Henri, qui venait de rallier les six cents lances françaises

de Du Guesclin. Au moyen de ce double renfort, l’armée du prétendant

s’élevait à trois mille hommes d’armes, tous vieux soldats éprouvés ;

mais il n’avait point d’infanterie et peu ou point de cavalerie légère.

Malgré son infériorité numérique, témoin de l’ardeur que montraient

ses gens, encouragé par les capitaines français, il marcha droit sur

Montiel.

Le détachement parti de Cordoue avec le maître de Saint-Jacques n’avait

pas permis à don Pèdre de s’éclairer au loin ; il était persuadé que

don Henri l’attendait sous Tolède, et telle était sa sécurité, qu’en

arrivant à Montiel il permit à ses troupes de se répandre dans les

villages voisins pour y chercher des vivres et du fourrage ; une

distance de plusieurs lieues séparait les divers détachements de son

armée, et cependant don Henri, parfaitement servi par ses espions,

n’était qu’à une marche de Montiel.

La nuit du 13 au 14 mars, la guette du château de Montiel, où logeait

don Pèdre, signala un grand nombre de feux en mouvement à moins de

deux lieues dans les montagnes. Ces feux étaient les torches portées

par l’avant-garde de Du Guesclin, qui, s’avançant à travers champs

au milieu des ténèbres, indiquait ainsi sa direction au reste de

l’armée. Le commandeur Garci Moran réveilla le roi pour lui communiquer

le rapport de la guette ; mais le roi lui dit de n’avoir aucune

inquiétude, que ces feux provenaient de la troupe du maître Gonzalo

Mexia, qui fuyait devant lui depuis plusieurs jours.[640] Toutefois,

par un excès de précaution, comme il lui semblait, il fit monter à

cheval quelques génétaires pour reconnaître le nombre et la contenance

de ces troupes ; puis il se rendormit tranquillement. Au lever du

soleil, ces cavaliers reviennent bride abattue, annonçant que toute

l’armée ennemie était à leurs trousses. En effet, déjà don Henri

était en vue de Montiel. Ses troupes s’avançaient rapidement en deux

batailles : l’avant-garde, aux ordres de Du Guesclin, composée des

chevaliers des ordres militaires et des aventuriers ; la réserve,

beaucoup plus nombreuse, sous le commandement du prétendant en personne.

Aussitôt don Pèdre fait lever sa bannière, autour de laquelle se

rangent les arbalétriers de sa garde, les gendarmes de sa maison

et les quinze cents chevaux grenadins qui formaient son escorte

ordinaire ; c’étaient les seules troupes qu’il eut alors sous sa

main. Il expédie des courriers dans toutes les directions pour que

ses bandes dispersées se rallient sans délai autour du château, qu’il

désigne comme rendez-vous général. Mais déjà l’action s’engageait, et

le gros de l’ennemi chargeait avec fureur sa petite troupe encore en

désordre et _surprise sur un pied_, suivant l’expression pittoresque de

Froissart.[641] Cependant la bataille de Du Guesclin, par la faute de

ses guides, avait perdu quelque temps à passer un ravin difficile[642]

et s’était laissé devancer par le corps de réserve, qui, mieux dirigé,

marcha droit à la bannière royale et fondit avec impétuosité sur le

petit nombre d’hommes d’armes qui la défendait. Ce fut une surprise

plutôt qu’un combat. Don Pèdre, pourtant, soutint assez vigoureusement

le premier choc ; mais bientôt, accablée par le nombre, sa garde fut

enfoncée, et l’arrivée de Du Guesclin acheva la déroute et rendit tout

ralliement impossible. La panique devint générale. Le roi, entraîné

par les fuyards, se jeta avec quelques-uns des seigneurs de sa suite

dans le château de Montiel ; mais il avait été reconnu à ses armes. Le

Bègue de Villaines, un des capitaines français, le suivit jusqu’à la

barrière, devant laquelle il planta aussitôt son pennon pour rallier

les hommes d’armes qui s’abandonnaient à la poursuite des fuyards.[643]

Quant aux autres divisions de l’armée du roi, elles furent battues en

détail à mesure qu’elles se présentaient, ou bien elles se dispersèrent

en apprenant la défaite du corps principal. Martin Lopez, rassemblant

environ huit cents chevaux, repassa précipitamment les montagnes et

parvint à gagner Carmona sans être inquiété. Jamais victoire ne coûta

moins de sang. Un seul seigneur de marque du côté de don Pèdre, Juan

Jimenez de Cordoue, y perdit la vie ;[644] car le vainqueur, averti

que le roi était dans Montiel, ne suivit point la chasse et revint

bloquer toutes les avenues du château. Mais les Maures auxiliaires,

reconnaissables à leur costume, traqués de toutes parts par les paysans

de la Manche et de l’Andalousie, furent presque tous taillés en pièces.

Il avait suffi d’une heure pour que don Pèdre se trouvât réduit à

l’étroite enceinte d’un château médiocrement fortifié et dépourvu de

vivres et de munitions.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 150 / 163 题