Du Guesclin, précédant ses soldats, rejoignit don Henri devant Tolède.
La ville était toujours étroitement bloquée, et la disette commençait
à s’y faire sentir. Le gouverneur, don Garci de Villodre, avait été
obligé de tuer tous les chevaux pour faire subsister sa garnison.
Chaque jour il écrivait à don Pèdre pour lui représenter l’horreur
de sa situation et le conjurer de ne pas abandonner une population
fidèle qui, par dévouement à son roi, souffrait depuis dix mois les
plus dures extrémités. Que s’il tardait à lui envoyer des secours, et
même à marcher en personne pour faire lever le siége, la famine allait
triompher de l’héroïque constance des Tolédans. Don Pèdre avait passé
la plus grande partie de l’hiver à Carmona, travaillant sans relâche à
ajouter de nouveaux ouvrages à ses fortifications. Il y avait entassé
d’immenses approvisionnements, et, après avoir épuisé ses arsenaux, il
avait fait porter dans cette forteresse jusqu’aux rames des galères
de Séville pour en faire des bois de flèches.[634] On prétend qu’un
astrologue lui ayant prédit qu’il serait un jour assiégé, il s’étudiait
à rendre un château imprenable. Plein de méfiance dans les dispositions
du peuple de Séville, il avait fait choix de Carmona, d’abord en raison
de son assiette, puis parce que sa population médiocre ne pouvait
entraver la résistance d’une garnison dévouée. Peut-être son projet
était-il d’attendre don Henri derrière ces remparts inexpugnables ;
mais les instances des Tolédans le contraignirent à changer de
résolution. L’honneur et la politique lui défendaient d’abandonner des
sujets qui se sacrifiaient pour lui, et qui, après avoir repoussé les
assauts d’une puissante armée, allaient succomber à la famine. Vers la
fin de l’hiver, don Pèdre rassembla toutes ses troupes disponibles ;
il y joignit un corps auxiliaire de cavaliers grenadins, et après
avoir donné l’ordre à tous les partisans qui lui restaient, dans le
nord, de venir le joindre au débouché de la Sierra-Morena, il se mit
en marche, résolu d’offrir la bataille à don Henri sous les murs de
Tolède. En quittant l’Andalousie, il laissa dans Carmona les enfants
qu’il avait de différentes maîtresses,[635] son trésor et une garnison
considérable. Carmona était son dernier refuge si la fortune lui était
contraire.
Le roi, partant de Séville, traversa la Sierra-Morena par un de ses
cols les moins élevés, probablement en suivant la route qui passe par
Constantina pour aller aboutir à Llerena.[636] Sa marche était lente,
car il menait un grand convoi, et il s’arrêtait continuellement pour
attendre les renforts qui lui arrivaient de loin dans des lieux fixés à
l’avance. Après avoir franchi sans obstacle, dans les premiers jours de
mars, la barrière de montagnes qui sépare l’Andalousie de la Manche, il
fit halte sur un des grands plateaux de cette province, là où s’élevait
autrefois le magnifique château de Calatrava, chef-lieu de l’ordre
militaire de ce nom. Il était alors à quelque vingt lieues de Tolède.
Son armée se composait des contingents fournis par les communes de
Séville, Ecija, Carmona et Jerez, outre sa maison militaire et ses
vassaux particuliers. Don Fernand de Castro, ayant traversé toute
la Castille pour le joindre, lui amena quelques troupes de Galice
et un détachement de la garnison de Zamora. D’autres petits corps
levés en Estramadure et même en Castille se trouvèrent également
réunis à Calatrava. Toutes ces forces s’élevaient ensemble à trois
mille cavaliers, gendarmes ou génétaires chrétiens, et quinze cents
chevau-légers de Grenade. Son infanterie était peu nombreuse, comme il
semble, et ne comptait que les quatre bannières des villes d’Andalousie
que je viens de nommer.
Pour aller de Calatrava vers Tolède, la route directe traverse d’âpres
montagnes dont les passages peuvent être facilement défendus par une
poignée d’hommes. Le roi, craignant de s’y engager, préféra faire un
assez long détour pour gagner les vastes plaines de la Manche, où sa
cavalerie devait trouver du fourrage et un terrain favorable à ses
opérations. Peut-être encore don Pèdre voulut-il rallier en passant
les contingents des royaumes de Jaën et de Murcie, qu’il savait en
marche pour le joindre,[637] ainsi que les garnisons de quelques villes
sur la frontière de Valence qui lui demeuraient encore fidèles. Il
s’agissait pour lui d’arriver devant Tolède avec une force supérieure
à celle de l’armée assiégeante, et, dans sa position, aucun renfort
n’était à négliger. Quel que fût son dessein, au lieu de se diriger
en droite ligne vers le nord, il tourna du côté de l’est en quittant
Calatrava, et vint camper auprès de Montiel, riche commanderie de
Saint-Jacques, dont le gouverneur, nommé Garci Moran, était un de ses
vieux serviteurs.[638]
Sur la nouvelle de cette marche, don Henri avait rassemblé tous ses
capitaines et les consulta sur le parti à prendre. Tous furent d’avis
qu’il fallait prévenir don Pèdre et l’attaquer avant qu’il ne se
présentât devant Tolède. Une partie de l’armée dut rester pour la garde
des ouvrages de circonvallation, tandis que le reste se porterait
à la rencontre de l’ennemi. Laissant toute son infanterie dans ses
retranchements, don Henri s’avança de sa personne avec l’élite de ses
gendarmes à Orgaz, sur la limite de la Manche, pour surveiller les
mouvements de son adversaire. En même temps, il écrivit au maître de
Saint-Jacques, Gonzalo Mexia, de venir le joindre au plus vite en
lui amenant tout ce qu’il aurait de troupes disponibles, sans trop
affaiblir la garnison de Cordoue. Ainsi, de part et d’autre, les
détachements isolés accouraient au corps principal, et les deux rivaux
s’apprêtaient à paraître sur le champ de bataille accompagnés de leurs
meilleurs soldats.
Gonzalo Mexia passa la Sierra-Morena par la route qui mène de Cordoue
à Ciudad-Real, avec environ quinze cents cavaliers, et, débouchant
dans la Manche, se trouva sur le flanc droit de l’armée royale, qui
avait traversé les montagnes beaucoup plus à l’ouest. Il observa sa
marche d’assez loin pour ne pas se laisser entamer, et la précédant
toujours, de manière à gêner ou intercepter les communications du roi
avec ses adhérents en Castille.[639] Près d’Orgaz, il fit sa jonction
avec don Henri, qui venait de rallier les six cents lances françaises
de Du Guesclin. Au moyen de ce double renfort, l’armée du prétendant
s’élevait à trois mille hommes d’armes, tous vieux soldats éprouvés ;
mais il n’avait point d’infanterie et peu ou point de cavalerie légère.
Malgré son infériorité numérique, témoin de l’ardeur que montraient
ses gens, encouragé par les capitaines français, il marcha droit sur
Montiel.
Le détachement parti de Cordoue avec le maître de Saint-Jacques n’avait
pas permis à don Pèdre de s’éclairer au loin ; il était persuadé que
don Henri l’attendait sous Tolède, et telle était sa sécurité, qu’en
arrivant à Montiel il permit à ses troupes de se répandre dans les
villages voisins pour y chercher des vivres et du fourrage ; une
distance de plusieurs lieues séparait les divers détachements de son
armée, et cependant don Henri, parfaitement servi par ses espions,
n’était qu’à une marche de Montiel.
La nuit du 13 au 14 mars, la guette du château de Montiel, où logeait
don Pèdre, signala un grand nombre de feux en mouvement à moins de
deux lieues dans les montagnes. Ces feux étaient les torches portées
par l’avant-garde de Du Guesclin, qui, s’avançant à travers champs
au milieu des ténèbres, indiquait ainsi sa direction au reste de
l’armée. Le commandeur Garci Moran réveilla le roi pour lui communiquer
le rapport de la guette ; mais le roi lui dit de n’avoir aucune
inquiétude, que ces feux provenaient de la troupe du maître Gonzalo
Mexia, qui fuyait devant lui depuis plusieurs jours.[640] Toutefois,
par un excès de précaution, comme il lui semblait, il fit monter à
cheval quelques génétaires pour reconnaître le nombre et la contenance
de ces troupes ; puis il se rendormit tranquillement. Au lever du
soleil, ces cavaliers reviennent bride abattue, annonçant que toute
l’armée ennemie était à leurs trousses. En effet, déjà don Henri
était en vue de Montiel. Ses troupes s’avançaient rapidement en deux
batailles : l’avant-garde, aux ordres de Du Guesclin, composée des
chevaliers des ordres militaires et des aventuriers ; la réserve,
beaucoup plus nombreuse, sous le commandement du prétendant en personne.
Aussitôt don Pèdre fait lever sa bannière, autour de laquelle se
rangent les arbalétriers de sa garde, les gendarmes de sa maison
et les quinze cents chevaux grenadins qui formaient son escorte
ordinaire ; c’étaient les seules troupes qu’il eut alors sous sa
main. Il expédie des courriers dans toutes les directions pour que
ses bandes dispersées se rallient sans délai autour du château, qu’il
désigne comme rendez-vous général. Mais déjà l’action s’engageait, et
le gros de l’ennemi chargeait avec fureur sa petite troupe encore en
désordre et _surprise sur un pied_, suivant l’expression pittoresque de
Froissart.[641] Cependant la bataille de Du Guesclin, par la faute de
ses guides, avait perdu quelque temps à passer un ravin difficile[642]
et s’était laissé devancer par le corps de réserve, qui, mieux dirigé,
marcha droit à la bannière royale et fondit avec impétuosité sur le
petit nombre d’hommes d’armes qui la défendait. Ce fut une surprise
plutôt qu’un combat. Don Pèdre, pourtant, soutint assez vigoureusement
le premier choc ; mais bientôt, accablée par le nombre, sa garde fut
enfoncée, et l’arrivée de Du Guesclin acheva la déroute et rendit tout
ralliement impossible. La panique devint générale. Le roi, entraîné
par les fuyards, se jeta avec quelques-uns des seigneurs de sa suite
dans le château de Montiel ; mais il avait été reconnu à ses armes. Le
Bègue de Villaines, un des capitaines français, le suivit jusqu’à la
barrière, devant laquelle il planta aussitôt son pennon pour rallier
les hommes d’armes qui s’abandonnaient à la poursuite des fuyards.[643]
Quant aux autres divisions de l’armée du roi, elles furent battues en
détail à mesure qu’elles se présentaient, ou bien elles se dispersèrent
en apprenant la défaite du corps principal. Martin Lopez, rassemblant
environ huit cents chevaux, repassa précipitamment les montagnes et
parvint à gagner Carmona sans être inquiété. Jamais victoire ne coûta
moins de sang. Un seul seigneur de marque du côté de don Pèdre, Juan
Jimenez de Cordoue, y perdit la vie ;[644] car le vainqueur, averti
que le roi était dans Montiel, ne suivit point la chasse et revint
bloquer toutes les avenues du château. Mais les Maures auxiliaires,
reconnaissables à leur costume, traqués de toutes parts par les paysans
de la Manche et de l’Andalousie, furent presque tous taillés en pièces.
Il avait suffi d’une heure pour que don Pèdre se trouvât réduit à
l’étroite enceinte d’un château médiocrement fortifié et dépourvu de
vivres et de munitions.