V.

Le spectacle de l’Andalousie en feu, les supplications des malheureuses

villes victimes de cette guerre barbare, ne pouvaient arracher don

Henri au siége de Tolède. Cependant la force ouverte et la corruption

échouaient tour à tour devant la fermeté de la garnison et la vigilance

du gouverneur. Quelques bourgeois gagnés, étant parvenus à s’emparer

d’une des tours de l’enceinte, nommée la tour des Abbés,[626] y

arborèrent l’étendard du prétendant au cri de _Castille au roi Henri_ !

Mais dans l’intérieur de la ville personne ne répondit à cet appel.

Une quarantaine de soldats de l’armée assiégeante escaladèrent la

tour et y plantèrent cinq bannières. S’ils eussent été vigoureusement

soutenus, Tolède succombait peut-être ce jour-là ; mais aussitôt les

habitants, accourant avec des fascines et des sarments, entassèrent

ces matières inflammables à la porte de la tour des Abbés, et y mirent

le feu. Non-seulement ce mur de flammes empêcha les assaillants de

déboucher dans la ville, mais bientôt, enveloppés de fumée et menacés

d’être brûlés vifs, ils s’estimèrent heureux de pouvoir s’échapper au

moyen des échelles dont ils s’étaient servis pour gagner la plate-forme

de la tour.[627] Une autre tentative pour livrer une porte à don

Henri n’eut pas plus de succès. Tous les complots tramés en sa faveur

étaient découverts et sévèrement punis. D’un autre côté, l’art des

ingénieurs était impuissant contre les excellentes fortifications de

Tolède. Entourée par le Tage, la ville n’était vulnérable que sur

deux points : les tours placées en avant des ponts de Saint-Martin et

d’Alcántara. Après avoir long-temps battu et sans effet le premier de

ces deux ouvrages, les assiégeants tentèrent de le miner. Le gouverneur

cependant faisait construire une forte muraille en arrière de la tour

de Saint-Martin, afin de fermer le passage du pont si la tour venait

à tomber au pouvoir de l’ennemi. De la rapidité dans l’exécution de

ces travaux contraires dépendait le sort de la place. Les mineurs de

don Henri, parvenus par une galerie souterraine sous les fondements

de la tour et les étayant à mesure qu’ils pénétraient plus avant, la

crurent suspendue, pour ainsi dire, au-dessus des excavations qu’ils

avaient pratiquées ; ils se retirèrent après avoir mis le feu à leurs

blindages, persuadés que la destruction des étais allait entraîner la

chute de tout l’édifice. Le mur que les assiégés bâtissaient à l’entrée

du pont n’étant pas encore assez avancé pour offrir un obstacle

sérieux, toute l’armée de don Henri s’était formée en bataille au

débouché du pont Saint-Martin, attendant avec impatience le résultat

de la mine pour s’élancer dans la ville sur les ruines de la tour.

Mais les ingénieurs s’étaient trompés dans leurs calculs, et la vieille

maçonnerie demeura debout après l’incendie de ses étais. Il n’était

plus temps de songer à élargir la mine, car les assiégés, avertis par

la fumée qui s’échappait de la galerie souterraine, s’étaient décidés à

couper le pont de Saint-Martin. C’était un ouvrage du XIIIe siècle,

qui passait alors pour un des monuments les plus remarquables de toute

l’Espagne. Malgré les traits lancés par les machines pour écarter

les travailleurs, les assiégés enlevèrent rapidement les claveaux de

l’arche maîtresse, et la firent crouler dans le Tage.[628] Dès ce

moment, perdant tout espoir d’arriver de vive force au corps de la

place, don Henri borna tous ses soins à resserrer plus étroitement

le blocus. Four prévenir l’entrée des convois, il augmenta le nombre

de ses bastides, et ajouta de nouveaux ouvrages à ses lignes de

circonvallation. C’était en quelque sorte une ville nouvelle qu’il

bâtissait autour de Tolède. Pressé par le défaut d’argent au milieu de

ces immenses travaux, il fit frapper à Burgos une monnaie au-dessous du

titre. On appela _sizains_ les nouvelles pièces, parce qu’elles avaient

nominalement la valeur de six deniers. Avec ces ressources précaires,

alors fort en usage, il solda pendant quelque temps son armée.[629]

Les villes du nord de la Castille qui tenaient encore pour don Pèdre,

isolées au milieu de provinces soulevées, n’avaient pas pour se

défendre les moyens que la nature et l’art avaient accumulés autour

de Tolède. Les conseils de Logroño, de Vittoria et de quelques autres

villes de la province d’Alava, s’étant concertés entre eux, écrivirent

au roi pour lui demander des secours et pour l’_ajourner_, selon la

pratique du moyen-âge, c’est-à-dire pour lui fixer un délai au-delà

duquel ils se croiraient dégagés de leurs serments d’obéissance. Il

paraît que le siége ou le blocus de ces places ne se poursuivait pas

avec beaucoup de vigilance, car les envoyés des conseils parvinrent

sans être arrêtés jusqu’à Séville. Là, jugeant bien que le roi était

hors d’état de conduire une armée dans le nord, ils lui demandèrent

la permission de se donner au roi de Navarre, son allié, plutôt que

de se soumettre à don Henri. Ils représentaient à don Pèdre que cette

cession de territoire déterminerait probablement le roi de Navarre à

intervenir en sa faveur. Don Pèdre, avec son inflexibilité ordinaire,

répondit en leur enjoignant de se défendre jusqu’à la dernière

extrémité ; mais il ajouta que si, la fortune le trahissant, il se

trouvait dans l’impossibilité de leur porter secours, il voulait qu’ils

se rendissent à don Henri plutôt qu’au roi de Navarre. « Souvenez-vous,

leur dit-il, qu’avant tout, il importe que la couronne de Castille se

conserve tout entière.[630] » Réponse vraiment royale, et d’autant plus

remarquable qu’à cette époque les idées de patriotisme étaient presque

inconnues, et que, depuis le souverain jusqu’au vassal, personne ne

connaissait d’autre règle de conduite que son intérêt personnel. Dans

le triste état de ses affaires, il était beau de soutenir l’intégrité

d’une couronne qu’il allait peut-être abandonner à son ennemi mortel.

Malheureusement les conseils des villes assiégées ne comprirent pas ce

noble langage. Le Navarrais était à leurs portes, prodigue de promesses

à son ordinaire, et don Tello, d’accord avec lui, était accouru pour

les exhorter à la défection. Toujours bassement envieux, ce prince

espérait ainsi s’assurer la protection du roi de Navarre, et d’ailleurs

il croyait gagner assez s’il faisait perdre quelque chose à son frère.

Logroño, Vittoria, Salvatierra, Santa-Cruz de Campeszo, arborèrent sur

leurs murs les bannières navarraises.

L’année 1368 allait finir, et la lutte demeurait encore indécise.

De part et d’autre, les succès, les revers se balançaient à peu

près également ; mais la misère du pays était arrivée à son comble.

L’Andalousie livrée aux ravages des musulmans, l’Alava et la Rioja

vendues à l’étranger, partout des villes rançonnées ou mises au

pillage, le peuple foulé par les gens de guerre, l’anarchie, la

désolation partout, telle était la situation d’un royaume naguère

florissant lorsqu’il n’obéissait qu’à un seul maître.

Malgré l’apparente égalité des forces, il n’était pas difficile

de prévoir l’issue de la lutte, et pour la prédire en assurance

il suffisait de comparer les caractères des deux princes qui se

disputaient la Castille. L’inflexibilité, la hauteur de don Pèdre, lui

enlevaient chaque jour quelques-uns de ses partisans ; la souplesse

de don Henri, sa libéralité naturelle ou calculée, lui en gagnaient

plus que la force de ses armes. L’un, toujours méfiant, ne pardonnait

pas une faute et punissait l’indifférence à l’égal de la rébellion,

l’autre, oubliant les injures, traitait les ouvriers de la dernière

heure comme les compagnons dont le dévouement ne s’était jamais

démenti. Don Pèdre croyait qu’en se sacrifiant pour lui on ne faisait

que son devoir ; don Henri se regardait comme l’obligé de ceux qui ne

l’attaquaient pas ouvertement. Mais ce qui devait tôt ou tard rallier

au prétendant la majorité de la noblesse et des communes, c’est que

pour acheter le pouvoir il était prêt à subir toutes les conditions,

tandis que, fort de son droit, don Pèdre ne voulait rien céder en dépit

de sa mauvaise fortune.

De tous les princes voisins, le roi de France était le seul qui prît

une part active aux affaires de la Castille. Les rois d’Aragon et de

Portugal observaient la neutralité avec plus ou moins de franchise. Le

roi de Navarre, en se fortifiant dans le territoire dont il venait de

s’emparer, promettait tour à tour son alliance aux deux rivaux. Quant

au prince de Galles, ruiné par la dernière campagne, menacé d’une

guerre avec la France, il avait cessé de tourner les yeux vers la

Péninsule.

Charles V, protecteur déclaré de don Henri depuis ses derniers succès,

lui faisait passer quelques subsides, et, à défaut d’une armée, allait

lui envoyer l’homme dont l’expérience militaire semblait suffire

à lui assurer la victoire ; j’ai déjà nommé Bertrand Du Guesclin.

Prisonnier d’Édouard depuis la défaite de Najera, il avait reçu de

lui les plus honorables traitements ; mais Du Guesclin, à la tête

des troupes françaises, avait fait trop de mal à l’Angleterre pour

qu’on jugeât prudent de lui rendre la liberté, au moment où la France

menaçait la Guyenne d’une formidable invasion. Les conseillers du

prince étaient unanimes pour qu’il refusât de mettre le prisonnier

à rançon. Qu’importait la perte de quelques milliers de florins,

lorsqu’on privait la France de son plus habile général ? A Bordeaux,

où il avait été conduit, Du Guesclin fut instruit de cette résolution

par les capitaines anglais eux-mêmes, parmi lesquels il comptait plus

d’un admirateur et d’un ami. Il avait appris à connaître le faible

du prince de Galles, et ce fut dans son orgueil qu’il l’attaqua.

Un jour, Édouard, qui se plaisait à causer familièrement avec son

prisonnier, lui demanda s’il se trouvait bien du séjour de Bordeaux.

« _Monseigneur_, répondit Bertrand avec sa brusquerie affectée, _il

ne me fut oncques mais mieux ; et c’est droit qu’il me soit bien, car

je suis le plus honoré chevalier du monde, quoique je demeure en vos

prisons ; et vous savez comment et pourquoi._ » Le prince laissa voir

quelque surprise. « _On dit parmi le royaume de France_, reprit le

rusé Breton, _que vous me doutez tant et ressoignez que vous ne m’osez

mettre hors de votre prison._ » Le coup avait porté. « _Voire ! messire

Bertrand_, s’écria le prince, frémissant à l’idée qu’on le soupçonnât

de craindre un homme au monde, _pensez-vous que pour votre chevalerie

nous vous redoutions ? Fixez vous-même votre rançon. Que ce soit un fétu

de paille, et je m’en contenterai._ » Aussitôt Du Guesclin _happa ce

mot_, comme dit Froissart, mais il ne voulut pas qu’on lui reprochât de

s’être laissé vaincre en générosité. Il passait pour pauvre, n’ayant

que _son corps_, pour me servir d’une expression usitée de son temps.

« Tout pauvre chevalier que je suis, dit-il fièrement, je trouverai

dans la bourse de mes amis cent mille florins d’or, et j’aurai de bons

répondants. » Le prince, étonné, ne voulut point humilier ce grand

courage en refusant cette énorme rançon. Il prévoyait que l’Angleterre

allait perdre au marché, mais il avait trop d’honneur pour retirer

sa parole.[631] Le jour même, Chandos et d’autres capitaines anglais

offrirent à Du Guesclin de lui avancer des sommes considérables ; mais

il les refusa avec politesse et s’empressa d’écrire en France et en

Bretagne pour faire connaître le prix mis à sa délivrance. Sa noble

confiance ne fut pas trompée. On vit bientôt arriver à Bordeaux un

grand nombre d’écuyers, apportant chacun le sceau de son maître, dont

Bertrand devait faire usage pour fixer la somme à laquelle il taxait

chacun de ses amis, et pour laquelle il engageait leur sceau, signe

sacré, dit Ayala, parce qu’il porte le nom et les armes, c’est-à-dire

l’honneur du chevalier.[632] Jamais hommage plus unanime ne fut rendu

à la vertu guerrière. Toute la France voulait racheter son grand

capitaine, mais le roi se chargea seul de payer la rançon de celui

qu’il avait déjà choisi comme l’instrument de ses vastes desseins.

Il y ajouta un présent de trente mille francs d’or pour que Bertrand

pût remonter ses équipages.[633] Dès que celui-ci se vit libre, il

s’empressa de racheter ses meilleurs hommes d’armes ; puis, après une

courte entrevue avec le roi de France, il prit à grandes journées le

chemin de la Castille, amenant à don Henri cinq à six cents hommes

d’armes, gens d’élite, bien armés et bien montés. En ce moment,

c’est-à-dire au commencement de l’année 1369, la guerre éclatait

de nouveau entre la France et l’Angleterre ; une armée anglaise

considérable se rassemblait en Guyenne. Pour se priver en de telles

circonstances de son meilleur capitaine et de ses plus braves soldats,

il fallait que le prudent Charles V attachât un bien grand prix au

rétablissement de don Henri sur le trône de Castille. L’événement

prouva qu’il ne s’était point trompé en choisissant son allié.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 149 / 163 题