IV.

Après avoir mis en œuvre toutes ses ressources, don Pèdre n’avait pu

réunir encore que quinze cents lances et six mille fantassins ; mais

à cette armée le roi de Grenade allait joindre toutes ses forces.

C’était contre Cordoue que les deux rois avaient résolu de diriger

leur premier effort, et don Pèdre avait juré d’en faire un exemple

qui effrayât à jamais les rebelles. D’un autre côté, le maître de

Saint-Jacques, s’étant jeté dans Cordoue avec quelques hommes d’armes,

s’était empressé d’y faire exécuter des travaux de défense. Les

bourgeois le secondaient avec beaucoup de zèle, mais ils manquaient

d’armes et d’expérience. Éloignés de don Henri, entourés de barbares,

condamnés par un despote impitoyable, ils se regardaient comme des

victimes dévouées, mais ils puisaient un courage nouveau dans leur

désespoir, et s’apprêtaient à mourir sur la brèche avant d’implorer

leur pardon. Un secours inattendu vint encore exciter leur ardeur. A

l’approche des Maures, don Alphonse de Guzman, qui occupait le château

de Hornachuelos, quitta son fort avec toute sa garnison, et, passant la

nuit au milieu des Grenadins sans être reconnu, alla s’enfermer dans

Cordoue, résolu à partager le sort de ses habitants. C’était un faible

renfort, mais, en voyant les plus nobles seigneurs du pays s’associer

à leurs périls, les bourgeois se crurent plus forts et le devinrent en

effet.

Mohamed amenait à don Pèdre cinq mille génétaires et trente mille

hommes de pied, dont un grand nombre d’arbalétriers excellents. C’était

en quelque sorte une levée en masse des Maures de Grenade. Cordoue,

pendant long-temps capitale des Arabes andalousiens, restait dans

l’imagination des musulmans comme une cité sainte. A leurs yeux,

la célèbre mosquée bâtie par Abdérame, devenue église chrétienne,

mais encore pure des additions qu’y fit depuis Charles V, était un

sanctuaire aussi vénéré que le temple de Jérusalem pour les croisés du

XIIe siècle. Une expédition contre Cordoue réchauffait le fanatisme

chez tous les musulmans de la péninsule, et les enflammait d’une ardeur

guerrière. Aussi marchaient-ils contre cette malheureuse cité comme à

une croisade, et il n’y avait pas une ville maure qui n’eût envoyé ses

volontaires à cette sainte entreprise.

En voyant paraître l’ennemi, le maître de Saint-Jacques et ses

chevaliers s’attendaient à une escarmouche devant les barrières,

c’était alors le début de tous les siéges. Les plus braves de la

garnison s’étaient portés à la Calahorra, grosse tour qui formait

comme une tête de pont sur la rive gauche du Guadalquivir ; ils

croyaient n’avoir qu’à rompre quelques lances ou échanger des traits

avec les jeunes émirs grenadins. Ils se trompaient. Ce ne fut point

une escarmouche, mais un assaut général poussé avec fureur qu’ils

eurent à soutenir. Profitant de leur nombre, les Maures attaquèrent la

place de plusieurs côtés à la fois. D’abord, par une grêle de garrots,

leurs arbalétriers délogent les chrétiens des postes avancés et du

parapet de la Calahorra ; puis, plantant partout des échelles avec

une grande résolution, les plus vaillants assaillent cette tête de

pont, tandis que d’autres colonnes, passant le fleuve, investissent le

corps de la place, s’efforcent de saper la base des remparts et d’y

pratiquer des brèches. Après un vif combat, un émir, nommé Aben-Faluz,

s’empare de la Calahorra, et presque en même temps six brèches, ou

plutôt six trous ouverts dans la muraille du vieil Alcazar, livrent

passage aux musulmans. En ce moment, les femmes, croyant la ville

prise, se jettent dans les rues, les cheveux épars et poussant des

cris lamentables. Elles appellent les hommes d’armes ; tantôt elles

les accablent d’injures et leur reprochent leur lâcheté ; tantôt, avec

des sanglots et des larmes, elles les conjurent de tenter un dernier

effort pour les arracher à l’esclavage et à la brutalité des infidèles.

Ce spectacle ranime les chrétiens. Ils se précipitent avec la rage du

désespoir sur les postes déjà occupés par les Maures, et les repoussent

sur les brèches qu’ils n’ont pas encore eu le temps d’élargir. A

l’ardeur des Grenadins succède une terreur panique. Leurs plus braves

soldats sont culbutés du haut des remparts. On arrache leurs enseignes

noires déployées un instant sur la Calahorra. Cette tour et les brèches

de l’Alcazar, obstruées de cadavres, sont reprises par les chrétiens.

De tous côtés, les infidèles se débandent ; une vigoureuse sortie,

conduite par le maître de Saint-Jacques, achève de les mettre en

déroute et les ramène battant jusqu’au pied des collines où ils avaient

planté leurs tentes. Lorsque la retraite des Maures eut mis fin au

combat, une partie des habitants, dans l’ivresse de la victoire, passa

la nuit à chanter et à danser dans les rues à la lueur des feux de

joie, tandis que d’autres plus prudents s’empressaient a boucher les

brèches des remparts, à réparer les plates-formes et les machines, à

porter sur les courtines des pierres, des traits, tous les projectiles

nécessaires pour repousser un nouvel assaut.[623]

Les Maures, qui avaient fait des pertes considérables, n’essayèrent

pas de recommencer l’attaque. De la confiance, ils avaient passé au

découragement. Allah, disaient-ils, ne veut pas nous rendre la cité

sainte ! D’ailleurs, ils étaient dépourvus de vivres et n’avaient pas

eu le temps d’amener un matériel de siége. En quelques jours, toute

cette grande armée se dispersa. Après de vains efforts pour retenir ses

alliés, don Pèdre lui-même fut contraint de retourner à Séville ; mais,

avant de lever son camp, il envoya son héraut proclamer, aux portes de

la ville assiégée, que Cordoue était déclarée tout entière coupable de

trahison, et que, lorsqu’il y rentrerait, il la livrerait aux flammes

et ferait passer la charrue sur les fondements de ses édifices.

Le succès inespéré des Cordouans et l’indignation causée par les

ravages des Maures obligèrent plusieurs villes de l’Andalousie à se

soulever et à proclamer le prétendant. Jaën et Ubeda payèrent chèrement

leur audace. Toutes les deux furent détruites de fond en comble par

le roi de Grenade.[624] Les alliés musulmans de don Pèdre, voyant des

ennemis dans tous les chrétiens, portaient le fer et le feu jusqu’aux

portes de Séville. En quelques semaines, tous les châteaux conquis

par le roi dans la dernière guerre retombèrent au pouvoir des Maures,

quelques-uns cédés à Mohamed, comme le prix de son alliance, d’autres

emportés de vive force, comme coupables ou suspects de défection au

prétendant. Beaucoup de villages et quelques villes considérables

furent impitoyablement saccagés, et un grand nombre d’hommes et de

femmes emmenés en esclavage à Grenade. On porte à onze mille le nombre

de personnes de tout âge et de tout sexe enlevées par les musulmans

du seul territoire d’Utrera, à quelques lieues de Séville.[625] Loin

de s’opposer à ces dévastations, don Pèdre semblait les encourager

en concentrant la plus grande partie de ses troupes à Séville et à

Carmona. Les paysans, exaspérés, publiaient que le roi avait abjuré sa

religion pour prendre celle de son allié, le Maure de Grenade.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 148 / 163 题