II.

En effet, les dispositions de l’Angleterre n’étaient déjà plus

douteuses. A peine le prince de Galles eut-il appris l’arrivée de don

Pèdre à Bayonne, qu’il quitta Bordeaux pour aller à sa rencontre ;

mais, dans son impatience, le roi déchu le prévint et le joignit au

cap Breton. Il fut reçu non-seulement comme un roi, mais comme un

allié. Ses malheurs, la présence de ses trois jeunes filles échappées

à tant de périls, auraient suffi pour toucher un prince qui se piquait

de pratiquer toutes les vertus chevaleresques, alors même que la

politique n’eût pas été d’accord avec sa courtoisie naturelle. Mais

la révolution de Castille était l’œuvre d’un Français, l’usurpateur

avait été aux gages du roi de France, c’en était assez pour irriter

la jalousie et l’orgueil d’Édouard. Sans hésiter, et à la première

entrevue, il promit à don Pèdre la protection de son père et la

sienne ; puis il le ramena à Bayonne, où bientôt le roi de Navarre vint

les trouver. Accoutumé à trafiquer de son alliance, Charles voulait

examiner par lui-même s’il devait violer ou tenir les serments qu’il

venait de faire au roi d’Aragon et à don Henri. Ni le prince anglais

ni don Pèdre n’ignoraient les engagements du roi de Navarre, mais ils

savaient aussi sa manière de les observer. Les passages dès montagnes

étaient en son pouvoir, il fallait les acheter ; il fallait enchérir

sur les offres que le rusé Navarrais avait déjà reçues.

Don Pèdre trouva plus de loyauté dans le prince de Galles, mais non pas

cependant une protection désintéressée, il y avait long-temps que les

Anglais convoitaient les ports admirables creusés par la nature dans

les côtes escarpées de la Biscaïe, et l’occasion paraissait favorable

pour obtenir d’un roi réduit au désespoir la cession d’une province,

séparée déjà du reste de la péninsule par ses institutions, sa langue

et ses coutumes. La Guyenne, qui comptait des sujets basques, pouvait

s’en assimiler d’autres avec autant de facilité que la Castille avait

réuni les Provinces privilégiées sous la domination de ses rois. Avide

de vengeance, don Pèdre était prodigue de promesses, et il accepta

sans balancer le marché qui lui était offert. Était-il de bonne foi ?

L’événement le fera voir. En retour de sa facilité, il trouvait dans

Édouard une ardeur presque égale à la sienne. La perspective d’une

campagne, l’espoir de nouveaux triomphes, transportaient ce prince

belliqueux, et, lui faisant oublier le délabrement de sa santé,

lui rendaient une force factice. Il plaidait auprès de son père

la cause de don Pèdre avec toute l’éloquence de son ambition, le

conjurait d’envoyer des troupes en Espagne, et, pour répondre d’avance

aux objections qu’il prévoyait, il annonçait que le roi dépossédé

conservait encore un trésor considérable qui subviendrait aux dépenses

de l’expédition. Tant s’en fallait pourtant que don Pèdre fût en état

de solder une armée. L’or qu’il avait apporté avait disparu promptement

à la cour de Bordeaux, dépensé en présents offerts aux favoris du

prince. Maintenant ses pierreries lui servaient au même usage. Il fit

accepter les plus belles à la princesse de Galles, et voulut vendre

le reste, mais Édouard s’empressa de les recevoir en dépôt et lui

avança des sommes considérables sur ces gages d’une valeur incertaine.

Aux yeux de son père et de ses conseillers, le prince de Galles

affectait de calculer froidement ses avantages, et cachait avec soin

sa générosité ; il craignait qu’on ne taxât son entreprise de rêverie

chevaleresque, et s’efforçait de la justifier au nom de l’intérêt et de

la politique.

Assuré du prince de Galles, don Pèdre avait dépêché à Londres le maître

d’Alcántara pour traiter du mariage de ses filles avec des princes

anglais, surtout pour presser les armements et lever les difficultés

qu’opposait encore le prudent Édouard III à la fougue belliqueuse de

son fils. Aux instructions remises à son ambassadeur il joignit une

justification étudiée de sa conduite, ou plutôt une récrimination

contre ses ennemis. « Vous, Martin Lopez, notre féal serviteur,

écrivait don Pèdre à son ministre, vous direz au très puissant roi

d’Angleterre, notre cousin, ce qui suit : Vous lui direz de quelle

façon don Henri a troublé et mis à dam notre terre, voulant nous

chasser de nos royaumes de Castille et de Leon, dont à bon droit nous

sommes l’héritier, non point le tyran, comme il le dit. Et pour ce

qu’il travaille avec grande perfidie à prétendre auprès du saint-père

et du roi de France que nous ne devons pas régner, soutenant méchamment

que nous traitons nos riches-hommes avec cruauté et violons les

priviléges de notre noblesse, vous direz que ce n’est point vérité.

Il est notoire comment, encore tout jeune d’âge, nous perdîmes notre

seigneur et père le roi don Alphonse ; et ce don Henri et un autre

mien frère, don Fadrique, tous les deux nos aînés, qui devaient nous

défendre et nous conseiller, loin de là, en voulant à notre héritage,

se sont ligués contre nous à Medina Sidonia. Dieu ayant défait leur

dessein, ils entendirent par d’autres voies à nous brouiller avec

nos riches-hommes, nos villes et nos communes, et, parce que nous ne

pliâmes point à leurs volontés, ils nous retinrent, comme savez, dans

la ville de Toro. La mort, que par notre commandement reçut le maître

don Fadrique, fut bien méritée, pour ce fait et pour d’autres. Dites

encore qu’ils m’appellent[547] cruel et tyran parce que j’ai châtié

ceux qui refusaient de m’obéir et qui faisaient grands outrages aux

bonnes gens de mon royaume. Vous direz de vive voix, comme vous le

tenez de nous, quels furent les crimes de chacun de ceux que nous avons

châtiés. En un mot, vous ajouterez de notre part tout ce qui vous

paraîtra propre à mener à bien les propositions dont vous êtes porteur,

comme aussi les mariages que vous savez. »

On observera que dans cette apologie il n’est question ni de légitimité

ni de droit divin ; ces idées en effet étaient à peine connues dans

l’Europe du moyen-âge, et assurément elles étaient complétement

étrangères à l’Espagne. Loin d’y faire allusion, don Pèdre semble au

contraire reconnaître implicitement le droit qu’a toute nation de

déposer le souverain qui abuse de son autorité. C’est du reproche de

tyrannie qu’il s’attache seulement à se justifier. Il n’a fait, dit-il,

que punir des nobles turbulents. Ennemi constant de l’anarchie féodale,

sa cause devait être celle de tous les rois.

Édouard III, aussi despote que le Castillan, lui accorda sa protection

et promit de le rétablir sur le trône. Après quelques semaines de

négociations, don Pèdre conclut à Libourne, le 23 septembre 1366,

un double traité avec le prince de Galles, stipulant au nom de son

père, et avec le roi de Navarre. Au premier, il s’engageait à céder

une partie de la Biscaïe, particulièrement les ports de mer ; il se

reconnaissait également son débiteur pour une somme de 550,000 florins

d’or au coin de Florence. Cette somme et un autre prêt de 56,000

florins avancés par le prince et payés au roi de Navarre, à titre de

subsides, devaient être remboursés dans un délai d’un an. Les jeunes

infantes, filles de Marie de Padilla, ainsi que les femmes et les

enfants des seigneurs castillans émigrés, demeureraient cependant

en otage à Bordeaux jusqu’au paiement intégral de cette dette. Par

son traité particulier avec le roi de Navarre, don Pèdre lui céda la

province de Guipuzcoa et celle de Logroño, indépendamment du subside

qui vient d’être mentionné. En retour, les deux princes devaient unir

toutes leurs forces aux siennes pour le ramener dans son royaume et

chasser l’usurpateur.[548]

Don Pèdre s’engagea encore, dans le cas d’une guerre contre les

infidèles, à céder le poste d’honneur, ou, comme l’on disait alors, la

_première bataille_, aux rois d’Angleterre ou à leurs fils aînés, s’ils

prenaient part à cette croisade.[549] Cette déférencé honorifique pour

son allié n’indiquerait-elle pas que don Pèdre, toujours vaste dans

ses projets, méditait dès-lors une expédition contre Grenade. Cette

conjecture se justifierait jusqu’à un certain point par le caractère

vindicatif du roi, qui ressentait toujours plus vivement les dernières

offenses, et qui probablement ne pouvait pardonner à Mohamed la paix

récente faite avec don Henri.

Dès que ces traités furent signés et jurés solennellement à Libourne,

le prince Édouard déploya la plus grande activité pour hâter le

moment d’entrer en campagne. Ses capitaines manquaient d’argent pour

s’équiper, et don Pèdre avait vendu ou mis en gage ses dernières

pierreries. Le prince fit porter sa propre vaisselle à la monnaie et

en distribua le produit à ses officiers.[550] Maintenant qu’il avait

prouvé son dévouement au roi de Castille par tant de sacrifices, il

se crut en droit de lui donner des conseils et de lui parler avec

franchise. Il lui représenta combien sa rigueur passée avait été

impuissante à retenir ses sujets dans le devoir, et le conjura de

suivre d’autres errements lorsqu’il serait rétabli sur le trône.

« Traitez doucement vos vassaux, disait-il ; tant que vous n’aurez pas

conquis leur affection, votre couronne ne sera jamais assurée. » Don

Pèdre, dans sa position, n’avait garde de rejeter ces sages conseils.

Il parut persuadé et jura de pardonner à tous les rebelles, n’exceptant

de l’amnistie qu’un petit nombre de riches-hommes déjà condamnés pour

trahison avant l’accession de l’usurpateur.[551] Que cette promesse fût

sincère ou bien arrachée par la nécessité, elle suffit à contenter le

prince et à lever les scrupules éveillés dans son cœur généreux par les

récits de ses capitaines revenus de Castille. Prévenus par don Henri,

séduits peut-être par ses présents, témoins d’ailleurs de la haine du

peuple contre le roi exilé, les chevaliers anglais qui avaient servi

sous Du Guesclin rapportaient à Bordeaux une opinion peu favorable sur

le caractère de don Pèdre.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 127 / 163 题