En effet, les dispositions de l’Angleterre n’étaient déjà plus
douteuses. A peine le prince de Galles eut-il appris l’arrivée de don
Pèdre à Bayonne, qu’il quitta Bordeaux pour aller à sa rencontre ;
mais, dans son impatience, le roi déchu le prévint et le joignit au
cap Breton. Il fut reçu non-seulement comme un roi, mais comme un
allié. Ses malheurs, la présence de ses trois jeunes filles échappées
à tant de périls, auraient suffi pour toucher un prince qui se piquait
de pratiquer toutes les vertus chevaleresques, alors même que la
politique n’eût pas été d’accord avec sa courtoisie naturelle. Mais
la révolution de Castille était l’œuvre d’un Français, l’usurpateur
avait été aux gages du roi de France, c’en était assez pour irriter
la jalousie et l’orgueil d’Édouard. Sans hésiter, et à la première
entrevue, il promit à don Pèdre la protection de son père et la
sienne ; puis il le ramena à Bayonne, où bientôt le roi de Navarre vint
les trouver. Accoutumé à trafiquer de son alliance, Charles voulait
examiner par lui-même s’il devait violer ou tenir les serments qu’il
venait de faire au roi d’Aragon et à don Henri. Ni le prince anglais
ni don Pèdre n’ignoraient les engagements du roi de Navarre, mais ils
savaient aussi sa manière de les observer. Les passages dès montagnes
étaient en son pouvoir, il fallait les acheter ; il fallait enchérir
sur les offres que le rusé Navarrais avait déjà reçues.
Don Pèdre trouva plus de loyauté dans le prince de Galles, mais non pas
cependant une protection désintéressée, il y avait long-temps que les
Anglais convoitaient les ports admirables creusés par la nature dans
les côtes escarpées de la Biscaïe, et l’occasion paraissait favorable
pour obtenir d’un roi réduit au désespoir la cession d’une province,
séparée déjà du reste de la péninsule par ses institutions, sa langue
et ses coutumes. La Guyenne, qui comptait des sujets basques, pouvait
s’en assimiler d’autres avec autant de facilité que la Castille avait
réuni les Provinces privilégiées sous la domination de ses rois. Avide
de vengeance, don Pèdre était prodigue de promesses, et il accepta
sans balancer le marché qui lui était offert. Était-il de bonne foi ?
L’événement le fera voir. En retour de sa facilité, il trouvait dans
Édouard une ardeur presque égale à la sienne. La perspective d’une
campagne, l’espoir de nouveaux triomphes, transportaient ce prince
belliqueux, et, lui faisant oublier le délabrement de sa santé,
lui rendaient une force factice. Il plaidait auprès de son père
la cause de don Pèdre avec toute l’éloquence de son ambition, le
conjurait d’envoyer des troupes en Espagne, et, pour répondre d’avance
aux objections qu’il prévoyait, il annonçait que le roi dépossédé
conservait encore un trésor considérable qui subviendrait aux dépenses
de l’expédition. Tant s’en fallait pourtant que don Pèdre fût en état
de solder une armée. L’or qu’il avait apporté avait disparu promptement
à la cour de Bordeaux, dépensé en présents offerts aux favoris du
prince. Maintenant ses pierreries lui servaient au même usage. Il fit
accepter les plus belles à la princesse de Galles, et voulut vendre
le reste, mais Édouard s’empressa de les recevoir en dépôt et lui
avança des sommes considérables sur ces gages d’une valeur incertaine.
Aux yeux de son père et de ses conseillers, le prince de Galles
affectait de calculer froidement ses avantages, et cachait avec soin
sa générosité ; il craignait qu’on ne taxât son entreprise de rêverie
chevaleresque, et s’efforçait de la justifier au nom de l’intérêt et de
la politique.
Assuré du prince de Galles, don Pèdre avait dépêché à Londres le maître
d’Alcántara pour traiter du mariage de ses filles avec des princes
anglais, surtout pour presser les armements et lever les difficultés
qu’opposait encore le prudent Édouard III à la fougue belliqueuse de
son fils. Aux instructions remises à son ambassadeur il joignit une
justification étudiée de sa conduite, ou plutôt une récrimination
contre ses ennemis. « Vous, Martin Lopez, notre féal serviteur,
écrivait don Pèdre à son ministre, vous direz au très puissant roi
d’Angleterre, notre cousin, ce qui suit : Vous lui direz de quelle
façon don Henri a troublé et mis à dam notre terre, voulant nous
chasser de nos royaumes de Castille et de Leon, dont à bon droit nous
sommes l’héritier, non point le tyran, comme il le dit. Et pour ce
qu’il travaille avec grande perfidie à prétendre auprès du saint-père
et du roi de France que nous ne devons pas régner, soutenant méchamment
que nous traitons nos riches-hommes avec cruauté et violons les
priviléges de notre noblesse, vous direz que ce n’est point vérité.
Il est notoire comment, encore tout jeune d’âge, nous perdîmes notre
seigneur et père le roi don Alphonse ; et ce don Henri et un autre
mien frère, don Fadrique, tous les deux nos aînés, qui devaient nous
défendre et nous conseiller, loin de là, en voulant à notre héritage,
se sont ligués contre nous à Medina Sidonia. Dieu ayant défait leur
dessein, ils entendirent par d’autres voies à nous brouiller avec
nos riches-hommes, nos villes et nos communes, et, parce que nous ne
pliâmes point à leurs volontés, ils nous retinrent, comme savez, dans
la ville de Toro. La mort, que par notre commandement reçut le maître
don Fadrique, fut bien méritée, pour ce fait et pour d’autres. Dites
encore qu’ils m’appellent[547] cruel et tyran parce que j’ai châtié
ceux qui refusaient de m’obéir et qui faisaient grands outrages aux
bonnes gens de mon royaume. Vous direz de vive voix, comme vous le
tenez de nous, quels furent les crimes de chacun de ceux que nous avons
châtiés. En un mot, vous ajouterez de notre part tout ce qui vous
paraîtra propre à mener à bien les propositions dont vous êtes porteur,
comme aussi les mariages que vous savez. »
On observera que dans cette apologie il n’est question ni de légitimité
ni de droit divin ; ces idées en effet étaient à peine connues dans
l’Europe du moyen-âge, et assurément elles étaient complétement
étrangères à l’Espagne. Loin d’y faire allusion, don Pèdre semble au
contraire reconnaître implicitement le droit qu’a toute nation de
déposer le souverain qui abuse de son autorité. C’est du reproche de
tyrannie qu’il s’attache seulement à se justifier. Il n’a fait, dit-il,
que punir des nobles turbulents. Ennemi constant de l’anarchie féodale,
sa cause devait être celle de tous les rois.
Édouard III, aussi despote que le Castillan, lui accorda sa protection
et promit de le rétablir sur le trône. Après quelques semaines de
négociations, don Pèdre conclut à Libourne, le 23 septembre 1366,
un double traité avec le prince de Galles, stipulant au nom de son
père, et avec le roi de Navarre. Au premier, il s’engageait à céder
une partie de la Biscaïe, particulièrement les ports de mer ; il se
reconnaissait également son débiteur pour une somme de 550,000 florins
d’or au coin de Florence. Cette somme et un autre prêt de 56,000
florins avancés par le prince et payés au roi de Navarre, à titre de
subsides, devaient être remboursés dans un délai d’un an. Les jeunes
infantes, filles de Marie de Padilla, ainsi que les femmes et les
enfants des seigneurs castillans émigrés, demeureraient cependant
en otage à Bordeaux jusqu’au paiement intégral de cette dette. Par
son traité particulier avec le roi de Navarre, don Pèdre lui céda la
province de Guipuzcoa et celle de Logroño, indépendamment du subside
qui vient d’être mentionné. En retour, les deux princes devaient unir
toutes leurs forces aux siennes pour le ramener dans son royaume et
chasser l’usurpateur.[548]
Don Pèdre s’engagea encore, dans le cas d’une guerre contre les
infidèles, à céder le poste d’honneur, ou, comme l’on disait alors, la
_première bataille_, aux rois d’Angleterre ou à leurs fils aînés, s’ils
prenaient part à cette croisade.[549] Cette déférencé honorifique pour
son allié n’indiquerait-elle pas que don Pèdre, toujours vaste dans
ses projets, méditait dès-lors une expédition contre Grenade. Cette
conjecture se justifierait jusqu’à un certain point par le caractère
vindicatif du roi, qui ressentait toujours plus vivement les dernières
offenses, et qui probablement ne pouvait pardonner à Mohamed la paix
récente faite avec don Henri.
Dès que ces traités furent signés et jurés solennellement à Libourne,
le prince Édouard déploya la plus grande activité pour hâter le
moment d’entrer en campagne. Ses capitaines manquaient d’argent pour
s’équiper, et don Pèdre avait vendu ou mis en gage ses dernières
pierreries. Le prince fit porter sa propre vaisselle à la monnaie et
en distribua le produit à ses officiers.[550] Maintenant qu’il avait
prouvé son dévouement au roi de Castille par tant de sacrifices, il
se crut en droit de lui donner des conseils et de lui parler avec
franchise. Il lui représenta combien sa rigueur passée avait été
impuissante à retenir ses sujets dans le devoir, et le conjura de
suivre d’autres errements lorsqu’il serait rétabli sur le trône.
« Traitez doucement vos vassaux, disait-il ; tant que vous n’aurez pas
conquis leur affection, votre couronne ne sera jamais assurée. » Don
Pèdre, dans sa position, n’avait garde de rejeter ces sages conseils.
Il parut persuadé et jura de pardonner à tous les rebelles, n’exceptant
de l’amnistie qu’un petit nombre de riches-hommes déjà condamnés pour
trahison avant l’accession de l’usurpateur.[551] Que cette promesse fût
sincère ou bien arrachée par la nécessité, elle suffit à contenter le
prince et à lever les scrupules éveillés dans son cœur généreux par les
récits de ses capitaines revenus de Castille. Prévenus par don Henri,
séduits peut-être par ses présents, témoins d’ailleurs de la haine du
peuple contre le roi exilé, les chevaliers anglais qui avaient servi
sous Du Guesclin rapportaient à Bordeaux une opinion peu favorable sur
le caractère de don Pèdre.