I.

La fortune avait changé les rôles, don Pèdre mendiait la protection

d’une cour étrangère, et don Henri, étonné lui-même de la facilité de

sa conquête, gagnait chaque jour une ville nouvelle, reçu partout avec

enthousiasme par la noblesse et la bourgeoisie. A Séville, l’affluence

du peuple fut si grande pour assister à son entrée, qu’il lui fallut

plusieurs heures pour traverser la foule avide de contempler ses

traits ; arrivé aux portes de la ville de grand matin, il ne put entrer

à l’Alcazar qu’après l’heure de nones.[540] Là, il trouva plusieurs

des anciens serviteurs de don Pèdre qui vinrent lui baiser la main et

lui offrir pour leur hommage tardif des excuses facilement acceptées.

L’amiral Boccanegra s’était préparé l’accueil le plus favorable. Il

mit aux pieds du nouveau roi le trésor de son ennemi dont il venait

de s’emparer, trente-six quintaux d’or et quantité de pierreries.

Cette prise était plus importante que la conquête d’une province.

Le transfuge génois reçut pour sa récompense la riche seigneurie

d’Otiel.[541] Pas une ville, pas un château de l’Andalousie n’hésita

à suivre l’exemple de la capitale. Le roi maure lui-même, après une

faible démonstration contre la frontière, persuadé que la cause de

son ancien protecteur était à jamais perdue, envoya demander la paix

et l’obtint sans peine. Délivré de cette inquiétude et voyant tout

le royaume soumis, à l’exception de la Galice, don Henri crut qu’il

devait se débarrasser au plus vite d’auxiliaires qui commençaient à

devenir incommodes. Les aventuriers, ne trouvant pas l’occasion de se

battre, ne perdaient pas celle de piller. De toutes parts des plaintes

s’élevaient contre leurs violences, et déjà, dans quelques provinces,

le peuple s’armait tumultuairement contre eux. Don Henri congédia la

plupart de ces mercenaires, mais après les avoir comblés de présents.

Il ne voulut garder à son service que Du Guesclin et Calverly, devenus

en quelque sorte ses hommes liges, et quinze cents lances, choisies

surtout parmi les bandes françaises ou bretonnes.[542] A l’instigation

de Du Guesclin, en qui il mettait toute sa confiance, il avait conservé

de préférence les Français auprès de lui, et, s’il retint sir Hugh de

Calverly, ce fut probablement dans l’espoir que ce capitaine renommé

pourrait lui servir d’intermédiaire utile auprès du prince de Galles,

dont l’attitude lui inspirait déjà de graves soucis. Avec le principal

corps des aventuriers, le comte de La Marche et le sire de Beaujeu

quittèrent l’Espagne, persuadés qu’ils avaient vengé la reine Blanche,

leur parente, suivant leurs serments chevaleresques. A Séville, en

effet, ils avaient découvert un arbalétrier de la garde de don Pèdre,

désigné par le bruit public comme le meurtrier de la malheureuse

reine, et, après avoir obtenu de don Henri que cet homme leur fût

livré, ils le firent pendre sans jugement, comme il semble.[543] Ce fut

à l’exécution de ce misérable que se réduisirent les exploits de ces

deux seigneurs, les seuls qu’un motif désintéressé eût attirés sous la

bannière du prétendant. Quant à la grande compagnie, elle trouva plus

d’occasions de faire usage de ses armes, à son retour, que pendant

sa longue marche au travers de l’Espagne. Il lui fallut combattre

Castillans, Navarrais, Aragonais, soulevés contre elle, et s’ouvrir

partout un passage le fer à la main. Mais nul obstacle n’arrêtait ces

intrépides vétérans. Ils franchirent les Pyrénées en bon ordre, et

passèrent sur le ventre d’une armée française qui essaya vainement de

les arrêter à la descente des montagnes.[544]

Bien que don Henri n’ignorât pas que la Galice et quelques villes au

nord de la Castille refusaient encore de reconnaître son autorité,

il demeura près de quatre mois à Séville. Ce long séjour lui était

nécessaire pour organiser son gouvernement et rétablir l’ordre,

partout ébranlé après une si violente secousse. Il lui fallait tout à

la fois négocier avec les rois ses voisins, satisfaire l’avidité de

la noblesse, contenter les communes, obtenir de tous une obéissance

désapprise pendant une anarchie de plusieurs mois ; enfin se préparer

à une guerre sérieuse, car il ne se dissimulait pas que les Anglais,

épousant la cause de don Pèdre, tenteraient quelque effort puissant

en sa faveur. Loin d’attendre des secours de ses anciens alliés, don

Henri avait à craindre maintenant les exigences du roi d’Aragon.

Il s’empressa de lui envoyer Du Guesclin. Tour à tour général et

diplomate, le rusé Breton allait employer toute l’autorité de son nom à

resserrer l’alliance tant de fois jurée avec Pierre IV. De Barcelone,

Du Guesclin, après avoir sondé en passant les dispositions du roi

de Navarre, avait pour mission de passer en France et de solliciter

l’appui de Charles V contre l’invasion anglaise. En même temps don

Henri dépêchait à Lisbonne un autre étranger, Mathieu de Gournay, pour

obtenir du roi de Portugal qu’il demeurât neutre dans la lutte qui

allait s’ouvrir.[545] Pierre de Portugal, par la manière dont il avait

traité don Pèdre fugitif dans ses états, avait montré assez clairement

quelle était sa politique, et Mathieu de Gournay rapporta de sa mission

les assurances de paix les plus satisfaisantes.

Dès que don Henri crut pouvoir quitter Séville, il se dirigea à grandes

journées vers la Galice, dans l’espoir d’y anéantir les restes de la

faction ennemie, avant qu’elle pût être secourue par l’intervention

étrangère. A son approche, toutes les villes ouvertes lui envoyèrent

leur soumission ; mais don Fernand de Castro avait concentré ses forces

dans Lugo, et s’y défendit avec vigueur. Après un siége ou plutôt un

blocus de quelques semaines, don Henri, désespérant de l’y forcer,

et rappelé en Castille par des intérêts pressants, crut sauver son

honneur par un traité que le lieutenant de don Pèdre accepta, bien

résolu de l’enfreindre dès qu’il se sentirait assez fort. Suivant cette

convention, une trêve de cinq mois fut proclamée entre les parties

belligérantes. On stipula que si, avant Pâques de l’année 1367, don

Fernand n’était pas secouru, il rendrait aux capitaines de don Henri

Lugo et toutes les forteresses occupées par ses troupes. Lui-même

aurait alors le choix de sortir librement du royaume avec tous ses

biens, ou d’y demeurer en conservant ses honneurs et son nouveau titre,

à la condition de prêter le serment d’hommage au souverain reconnu

par toute la Castille. Sur la foi de cette trêve, don Henri quitta la

Galice pour se rendre à Burgos, où il venait de convoquer les cortès ;

mais sa brusque retraite, après sa tentative inutile contre Lugo, avait

accru l’audace des partisans de don Pèdre, et don Fernand, ne trouvant

plus d’armée capable de lui tenir tête, recommença ses courses,

augmenta ses troupes et s’empara même de plusieurs villes ou châteaux

forts. Répandus dans les provinces du nord, ses émissaires annonçaient

hautement le retour prochain du roi légitime à la tête de toutes les

forces de la Guyenne.[546]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 126 / 163 题