III.

Pendant que les préparatifs militaires étaient poussés avec la plus

grande activité, en Guyenne, sous les yeux de don Pèdre et du prince

de Galles, don Henri convoquait les cortès à Burgos et leur demandait

les moyens de résister à l’invasion des Anglais. La situation du

nouveau roi était grave, et il ne se faisait pas illusion sur les

périls dont il se trouvait entouré. A la veille d’une guerre contre le

plus grand capitaine et les meilleurs soldats de l’Europe, il voyait

l’insurrection organisée et triomphante dans une de ses provinces. Les

exigences des aventuriers et celles de ses riches-hommes avaient épuisé

en quelques mois les ressources inespérées qu’il devait à la capture du

trésor de don Pèdre. Il ne se dissimulait pas que ses rapides succès

étaient en grande partie dus à la lassitude qu’avait fait éprouver à

la Castille la longue guerre contre l’Aragon ; maintenant il avait à

craindre que les peuples, découragés, ne lui refusassent les sacrifices

nouveaux que commandait une guerre beaucoup plus dangereuse. Le plus

sincère des alliés de don Henri, le roi de France, était hors d’état de

lui prêter des secours bien efficaces ; le roi de Navarre le trahissait

ouvertement ; enfin le roi d’Aragon, au lieu de lui envoyer des

renforts, menaçait de rappeler le marquis de Villena[552] et réclamait

impérieusement l’exécution du traité qui devait lui livrer la moitié de

la Castille.[553] Consentir à une pareille cession, c’eût été s’exposer

à la haine, au mépris, à l’abandon de ses nouveaux sujets. Aussi,

tout en prodiguant à Pierre IV les expressions de son respect et de

sa reconnaissance, il s’excusa de ne pouvoir lui livrer les provinces

qu’il lui avait promises. Encore mal affermi sur le trône, disait-il,

il n’osait froisser l’orgueil national, qu’il lui importait tant de

ménager. Il fallait attendre que la victoire lui eût rendu un peu de

tranquillité, alors il s’empresserait d’accomplir ses promesses. Don

Henri refusa encore, et, dans sa position, c’était un acte de courage

et de générosité, de livrer à Pierre IV le comte d’Osuna, fils de

Bernal de Cabrera, proscrit en Aragon, et naguère au service de don

Pèdre.[554] A force de temporisation et d’instances il obtint que

Pierre IV ne rappelât point le petit corps de troupes aragonaises aux

ordres du marquis de Villena, et qu’il continuât à le traiter en allié.

C’était un succès important que de montrer à l’Angleterre l’union des

deux plus grands royaumes de l’Espagne contre le souverain dépossédé.

Mais de tous les auxiliaires de don Henri, le plus puissant c’était

la terreur qu’inspirait à la noblesse et aux conseils des villes le

retour de l’implacable don Pèdre. Rebelle à un roi qui n’avait jamais

pardonné, la Castille n’avait plus d’espoir que dans le triomphe

du chef qu’elle venait de se choisir. En effet, malgré la détresse

générale, les cortès mirent le plus grand empressement à fournir les

subsides demandés. Elles votèrent unanimement une nouvelle taxe qui

imposait une dîme d’un denier par maravédi sur toutes les ventes.

Cet impôt, levé avec rigueur, produisit, dans l’année 1366, environ

19 millions de maravédis, somme considérable pour le temps.[555]

Il était moins difficile alors de se procurer des soldats que des

subsides. La noblesse courut aux armes avec enthousiasme, et toutes les

provinces envoyèrent à Burgos de nombreuses recrues. Le souvenir des

pillages commis par les aventuriers excitait les paysans à défendre

courageusement leurs foyers contre une nouvelle invasion étrangère.

Naturellement affable et courtois, don Henri n’épargnait rien pour

se concilier l’affection de ses sujets ; mais la tâche était rude

à contenter une noblesse orgueilleuse, d’autant plus exigeante que

ses services devenaient plus nécessaires. La susceptibilité des

riches-hommes lui donnait sans cesse de graves embarras. Un gentilhomme

zamoran, qui s’était rendu à Burgos pour adresser quelque demande au

roi, fut rebuté par les huissiers du palais. Furieux de cet affront, il

jura de s’en venger. Aussitôt il retourne à Zamora, fait insurger ses

concitoyens et proclame don Pèdre. On sait que le château tenait encore

pour ce prince ; mais il était en quelque sorte assiégé par la ville,

et la garnison était réduite à se tenir sur la défensive. Réunie aux

bourgeois, elle fit des courses dans la province, et bientôt donna la

main aux mécontents de la Galice. Quelques troupes envoyées de Burgos

furent battues, et l’insurrection, redoublant d’audace, fit des progrès

rapides dans le nord du royaume de Leon.[556]

Dans le désordre général, tous les moyens semblaient bons pour gagner

la faveur du peuple et s’assurer son obéissance. On a vu que don Tello,

marié à l’héritière de Lara, tenait d’elle en dot la seigneurie de

Biscaïe. Cette dame étant morte prisonnière de don Pèdre sans laisser

d’enfants, don Henri avait rendu à son frère ce riche héritage, que

don Pèdre avait réuni à la couronne. Cette donation avait eu lieu

contrairement aux usages de la province et au mépris du vœu exprimé à

la diète de Guernica en 1357, où les députés biscaïens avaient choisi

le roi de Castille pour leur seigneur. Don Tello n’ignorait pas que

son seul titre à la seigneurie de Biscaïe était, aux yeux de ses

vassaux, son alliance avec la maison de Lara, et maintenant, cette

alliance éteinte, il était douteux qu’ils voulussent confirmer la

décision de don Henri. Tout à coup on apprit qu’une femme se montrait

à Séville prenant le nom de doña Juana de Lara, dame de Biscaïe.

Sur-le-champ elle fut mandée à Burgos ; et là, don Tello, qui, mieux

que personne, savait sans doute à quoi s’en tenir sur l’origine de

cette princesse prétendue, la reconnut publiquement pour sa femme et ne

négligea rien pour accréditer la fable qu’elle débitait sur le mystère

de sa disparition et de sa délivrance. Quelque temps il vécut avec

elle, la traitant comme sa femme, jusqu’à ce qu’enfin, la mort de la

véritable doña Juana venant à être constatée d’une manière authentique,

l’imposture commençât à devenir plus dangereuse pour lui que la vérité

même.[557]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 128 / 163 题