Pendant que les préparatifs militaires étaient poussés avec la plus
grande activité, en Guyenne, sous les yeux de don Pèdre et du prince
de Galles, don Henri convoquait les cortès à Burgos et leur demandait
les moyens de résister à l’invasion des Anglais. La situation du
nouveau roi était grave, et il ne se faisait pas illusion sur les
périls dont il se trouvait entouré. A la veille d’une guerre contre le
plus grand capitaine et les meilleurs soldats de l’Europe, il voyait
l’insurrection organisée et triomphante dans une de ses provinces. Les
exigences des aventuriers et celles de ses riches-hommes avaient épuisé
en quelques mois les ressources inespérées qu’il devait à la capture du
trésor de don Pèdre. Il ne se dissimulait pas que ses rapides succès
étaient en grande partie dus à la lassitude qu’avait fait éprouver à
la Castille la longue guerre contre l’Aragon ; maintenant il avait à
craindre que les peuples, découragés, ne lui refusassent les sacrifices
nouveaux que commandait une guerre beaucoup plus dangereuse. Le plus
sincère des alliés de don Henri, le roi de France, était hors d’état de
lui prêter des secours bien efficaces ; le roi de Navarre le trahissait
ouvertement ; enfin le roi d’Aragon, au lieu de lui envoyer des
renforts, menaçait de rappeler le marquis de Villena[552] et réclamait
impérieusement l’exécution du traité qui devait lui livrer la moitié de
la Castille.[553] Consentir à une pareille cession, c’eût été s’exposer
à la haine, au mépris, à l’abandon de ses nouveaux sujets. Aussi,
tout en prodiguant à Pierre IV les expressions de son respect et de
sa reconnaissance, il s’excusa de ne pouvoir lui livrer les provinces
qu’il lui avait promises. Encore mal affermi sur le trône, disait-il,
il n’osait froisser l’orgueil national, qu’il lui importait tant de
ménager. Il fallait attendre que la victoire lui eût rendu un peu de
tranquillité, alors il s’empresserait d’accomplir ses promesses. Don
Henri refusa encore, et, dans sa position, c’était un acte de courage
et de générosité, de livrer à Pierre IV le comte d’Osuna, fils de
Bernal de Cabrera, proscrit en Aragon, et naguère au service de don
Pèdre.[554] A force de temporisation et d’instances il obtint que
Pierre IV ne rappelât point le petit corps de troupes aragonaises aux
ordres du marquis de Villena, et qu’il continuât à le traiter en allié.
C’était un succès important que de montrer à l’Angleterre l’union des
deux plus grands royaumes de l’Espagne contre le souverain dépossédé.
Mais de tous les auxiliaires de don Henri, le plus puissant c’était
la terreur qu’inspirait à la noblesse et aux conseils des villes le
retour de l’implacable don Pèdre. Rebelle à un roi qui n’avait jamais
pardonné, la Castille n’avait plus d’espoir que dans le triomphe
du chef qu’elle venait de se choisir. En effet, malgré la détresse
générale, les cortès mirent le plus grand empressement à fournir les
subsides demandés. Elles votèrent unanimement une nouvelle taxe qui
imposait une dîme d’un denier par maravédi sur toutes les ventes.
Cet impôt, levé avec rigueur, produisit, dans l’année 1366, environ
19 millions de maravédis, somme considérable pour le temps.[555]
Il était moins difficile alors de se procurer des soldats que des
subsides. La noblesse courut aux armes avec enthousiasme, et toutes les
provinces envoyèrent à Burgos de nombreuses recrues. Le souvenir des
pillages commis par les aventuriers excitait les paysans à défendre
courageusement leurs foyers contre une nouvelle invasion étrangère.
Naturellement affable et courtois, don Henri n’épargnait rien pour
se concilier l’affection de ses sujets ; mais la tâche était rude
à contenter une noblesse orgueilleuse, d’autant plus exigeante que
ses services devenaient plus nécessaires. La susceptibilité des
riches-hommes lui donnait sans cesse de graves embarras. Un gentilhomme
zamoran, qui s’était rendu à Burgos pour adresser quelque demande au
roi, fut rebuté par les huissiers du palais. Furieux de cet affront, il
jura de s’en venger. Aussitôt il retourne à Zamora, fait insurger ses
concitoyens et proclame don Pèdre. On sait que le château tenait encore
pour ce prince ; mais il était en quelque sorte assiégé par la ville,
et la garnison était réduite à se tenir sur la défensive. Réunie aux
bourgeois, elle fit des courses dans la province, et bientôt donna la
main aux mécontents de la Galice. Quelques troupes envoyées de Burgos
furent battues, et l’insurrection, redoublant d’audace, fit des progrès
rapides dans le nord du royaume de Leon.[556]
Dans le désordre général, tous les moyens semblaient bons pour gagner
la faveur du peuple et s’assurer son obéissance. On a vu que don Tello,
marié à l’héritière de Lara, tenait d’elle en dot la seigneurie de
Biscaïe. Cette dame étant morte prisonnière de don Pèdre sans laisser
d’enfants, don Henri avait rendu à son frère ce riche héritage, que
don Pèdre avait réuni à la couronne. Cette donation avait eu lieu
contrairement aux usages de la province et au mépris du vœu exprimé à
la diète de Guernica en 1357, où les députés biscaïens avaient choisi
le roi de Castille pour leur seigneur. Don Tello n’ignorait pas que
son seul titre à la seigneurie de Biscaïe était, aux yeux de ses
vassaux, son alliance avec la maison de Lara, et maintenant, cette
alliance éteinte, il était douteux qu’ils voulussent confirmer la
décision de don Henri. Tout à coup on apprit qu’une femme se montrait
à Séville prenant le nom de doña Juana de Lara, dame de Biscaïe.
Sur-le-champ elle fut mandée à Burgos ; et là, don Tello, qui, mieux
que personne, savait sans doute à quoi s’en tenir sur l’origine de
cette princesse prétendue, la reconnut publiquement pour sa femme et ne
négligea rien pour accréditer la fable qu’elle débitait sur le mystère
de sa disparition et de sa délivrance. Quelque temps il vécut avec
elle, la traitant comme sa femme, jusqu’à ce qu’enfin, la mort de la
véritable doña Juana venant à être constatée d’une manière authentique,
l’imposture commençât à devenir plus dangereuse pour lui que la vérité
même.[557]