II.

Elle se mit en mouvement dès le milieu de l’année 1365. Malgré

l’enthousiasme que lui montraient ses nouveaux soldats, Du Guesclin

avait jugé prudent de les éloigner au plus vite du pays où ils avaient

leurs habitudes, car il était à craindre que l’inconstance naturelle

à de pareilles recrues ne les ramenât bientôt à leur ancien genre de

vie. Il se hâta donc de les diriger vers le midi de la France. Sur

leurs bannières et leurs soubrevestes des croix étaient peintes, et

il publiait qu’il les menait en Chypre contre les Sarrasins.[492]

Sans doute il n’espérait pas donner le change au roi de Castille ;

mais probablement il avait voulu fournir aux capitaines anglais un

prétexte pour demeurer sous sa bannière, car il était bruit que le

prince de Galles, aux termes de son traité avec don Pèdre, allait

interdire à ses sujets de porter les armes contre un souverain allié

de l’Angleterre.[493] Au reste toute l’armée connaissait déjà le but

de l’expédition, et, malgré les croix arborées sur ses enseignes, elle

pensait beaucoup plus à faire du butin qu’à gagner des indulgences.

Ces nouveaux croisés, aussi redoutables aux églises qu’aux châteaux

et aux chaumières, se trouvaient encore sous le poids d’une

excommunication lancée par le saint-siége. Il fallait les relever

de cet anathème avant de les mener dans un pays où ils prétendaient

soutenir la cause de la religion ; aussi leur général voulait en

passant demander une absolution au pape. Mais il avait encore un autre

dessein. Convaincu que ses soldats ne se montreraient dociles que s’ils

étaient bien payés, il se proposait de remplir sa caisse militaire

aux dépens du trésor apostolique. Vers la fin de l’année 1365, les

habitants de Villeneuve-lès-Avignon virent avec effroi la compagnie

blanche asseoir son camp devant leurs remparts. L’alarme fut grande à

la cour du saint-père. Aussitôt il dépêcha aux chefs des aventuriers

pour leur intimer l’ordre d’évacuer le territoire de l’église, sous

promesse de les relever de l’excommunication qu’ils avaient encourue.

La mission avait ses dangers, et ce ne fut pas sans hésitation que le

cardinal de Jérusalem consentit à s’en charger. A peine eut-il traversé

le Rhône qu’il se trouva en présence d’une troupe d’archers anglais

qui lui demandèrent avec insolence s’il apportait de l’argent ?[494]

« De l’argent ! » criaient une foule de soldats farouches accourus

sur son passage. Conduit à la tente de Du Guesclin, le cardinal fut

accueilli avec la plus grande politesse ; mais on lui signifia que la

compagnie ne quitterait la terre papale qu’après avoir reçu un subside

considérable. Quelques chefs exprimaient leur regret d’élever de

pareilles prétentions et protestaient de leur respect pour l’église ;

mais ils avouaient qu’ils n’avaient pas d’autorité sur leurs troupes.

D’autres, raillant sans pitié le cardinal, lui disaient que, prêts à

exposer leurs vies pour la plus grande gloire de la foi, ils méritaient

bien les secours de l’église. Du Guesclin lui représenta tout le danger

que courait le saint-père s’il différait de solder la contribution

demandée. « Nos gens, dit-il, sont devenus prud’hommes malgré eux,

et bien facilement ils retourneraient à leur ancien métier. » Malgré

l’imminence du péril, le pape voulut essayer le pouvoir des foudres

apostoliques, et résista quelque temps ; mais il reconnut bientôt

qu’il ne faisait qu’irriter l’audace des bandits campés à ses portes.

Des fenêtres de son palais il voyait les maisons de plaisance et les

métairies de Villeneuve livrées au pillage. Déjà s’allumaient des

incendies. A chaque instant les aventuriers menaçaient d’attaquer

le pont Saint-Bénézet, ou, passant le fleuve sur des barques, de se

répandre dans les riches campagnes d’Avignon. Cependant Du Guesclin

répondait aux plaintes qu’on lui adressait de toutes parts : « Que

voulez-vous ? mes soldats sont excommuniés. Ils ont le diable au corps,

et nous n’en sommes plus les maîtres. » Bientôt on ne disputa plus que

sur le montant de la contribution, et, après quelques pourparlers,

les chefs de la compagnie blanche voulurent bien se contenter de

5,000 florins d’or. Les bourgeois d’Avignon s’empressèrent d’avancer

la plus grande partie de cette somme, qui peut-être ne leur fut

jamais remboursée.[495] Absous et chargés de butin, les aventuriers

s’éloignèrent gaiement en célébrant les louanges de leur nouveau

capitaine. Tels furent leurs adieux à la France.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 118 / 163 题