I.

Lorsque la nuit, dans les solitudes de l’Afrique, au milieu des cris

confus poussés par la foule des animaux sauvages qui se disputent leur

proie, le rugissement d’un lion se fait entendre, soudain toutes ces

clameurs cessent, et il se fait un grand silence. C’est l’hommage de

la terreur rendu au roi du désert. Ainsi, sur l’annonce que la grande

compagnie était en marche pour passer les Pyrénées, un calme étrange

succéda tout à coup à ces interminables escarmouches qui désolaient

l’Espagne depuis si long temps. Retirés chacun dans sa capitale, les

deux rois se préparaient silencieusement à un dernier effort. Ils

sentaient que la guerre allait changer de face, et que le moment

solennel d’un duel à mort était venu.

Après de longues négociations, les capitaines des aventuriers français

et anglais, en paix les uns avec les autres depuis les trêves conclues

entre leurs princes, mais non point oisifs, car ils dévastaient la

France de concert, s’étaient décidés à chercher une proie nouvelle

dans la Péninsule. Les relations que le comte de Trastamare avait

conservées avec quelques-uns d’entre eux, les promesses du roi

d’Aragon, celles du roi de France et du pape, enfin quelques subsides

distribués à propos, avaient rallié les différentes bandes et leur

avaient fait accueillir avec joie le projet d’une invasion en Castille.

Le roi de France surtout, plus intéressé que personne à débarrasser

son pays de ces hôtes incommodes, avait puissamment secondé les

sollicitations pressantes de don Henri et du roi d’Aragon. Lui-même

avait donné un chef aux aventuriers, et ce chef était l’homme en qui

reposait toute sa confiance, le meilleur de ses capitaines, le fameux

Bertrand Du Guesclin. A lui seul, en effet, convenait la difficile

mission d’organiser une armée avec ces hordes de pillards, de les

discipliner et de les entraîner loin du pays qu’elles dévastaient, pour

tenter une entreprise hasardeuse et chercher un profit incertain.

Issu d’une famille illustre de Bretagne, Du Guesclin s’était attaché

de bonne heure à la maison de France, et la servait avec le plus

entier dévouement. Toute sa vie se passa en efforts pour accomplir la

fusion en une monarchie puissante des nombreuses seigneuries qu’une

vassalité équivoque rattachait à la couronne. Il paraît avoir eu cette

vertu oubliée au moyen-âge, le patriotisme ; non point cette affection

étroite à une province, à une ville, mais un dévouement éclairé au

bonheur et à la gloire d’un grand peuple. Né Breton, il s’était

fait Français. Son courage, son activité, son adresse aux exercices

militaires, ses succès et ses revers même lui avaient acquis, jeune

encore, le renom d’une bonne lance et d’un capitaine consommé. Sous des

traits grossiers et ignobles, sous l’apparence d’une vigueur brutale,

il cachait une finesse profonde, et savait être, comme le général de

Macchiavel, tour à tour lion et renard. Dans les camps, ses larges

épaules, son corps _ossu_, son visage noir et brûlé par le soleil, ses

poings énormes,[486] qui faisaient voltiger une lourde hache d’armes

comme un léger roseau, imposaient le respect aux gens de guerre à

une époque où le poids des armures faisait de la force physique la

première qualité du soldat. Dans les conseils, il était avisé, souple,

quelquefois éloquent, mêlant à propos l’audace à la prudence, et se

faisant pardonner son bon sens par des bouffonneries. Pauvre capitaine

d’aventure, il sut toujours commander l’obéissance des grands seigneurs

que la volonté du roi lui donnait pour lieutenants, et telle était

son adresse à ménager toutes les susceptibilités d’une noblesse

orgueilleuse et indisciplinée, que les faveurs dont il fut comblé

n’excitaient point l’envie et ne semblaient que la juste récompense de

ses services.

Du Guesclin s’était rendu à Châlons-sur-Saône pour conférer avec les

chefs des aventuriers. Il ne leur apportait que les promesses des deux

rois et quelques faibles à compte ; mais, ce qui valait mieux, il

leur offrait son épée, sa réputation, sa vieille expérience. Soldat

depuis vingt-cinq ans, ami ou ennemi des capitaines d’aventure, il

avait l’estime de tous. S’enrôler sous un pareil général, c’était

s’engager dans une entreprise profitable. Son nom seul était une

garantie de succès. Après avoir réuni les principaux chefs français,

gascons et anglais, Bertrand leur exposa ses desseins avec cette rude

franchise qui lui était ordinaire, et qui chez lui était peut-être

plutôt un calcul qu’une habitude prise dans les camps. « Vous menez

une vie de brigands, leur dit-il. Tous les jours vous risquez de vous

faire tuer dans des pilleries qui ne vous enrichissent guère. Je viens

vous proposer une entreprise digne de bons chevaliers, et je vous

ouvre un pays neuf. En Espagne, gloire et profit vous attendent. Vous

y trouverez un roi riche et avare. Il a de grands trésors ; il est

l’allié des Sarrasins, à demi païen lui-même ; il s’agit de conquérir

son royaume, et de le donner au comte de Trastamare, notre ancien

camarade, bonne lance, vous le savez, gentil chevalier, libéral, qui

partagera avec vous cette terre que vous lui gagnerez sur les Juifs et

les Sarrasins du méchant roi don Pèdre. Allons, camarades, _faisons à

Dieu honneur et le diable laissons_ ![487] »

Parmi les capitaines des aventuriers se trouvaient beaucoup

de gentilshommes issus de familles illustres, nourris d’idées

chevaleresques, amoureux de gloire autant qu’ils étaient avides de

butin, susceptibles même d’un certain enthousiasme religieux. Détrôner

un prince cruel, suspect d’hérésie, meurtrier d’une jeune et belle

princesse, se partager ses trésors, quoi de plus attrayant, de plus

romanesque ? C’était mettre en action le vieux thème héroïque chanté

par les ménestrels et les jongleurs. Le discours de Du Guesclin fut

accueilli par d’unanimes acclamations. Pour les soldats, étrangers aux

sentiments raffinés qui entraînaient leurs chefs, peu leur importait

l’ennemi à combattre, pourvu qu’il fût riche. « Messire Bertrand,

disaient-ils, donne tout ce qu’il gagne à ses hommes d’armes. Il est le

père du soldat. Marchons avec lui ! » L’accord fut bientôt fait. Pour

des gens qui ne voyaient dans la guerre qu’une spéculation, suivre un

chef heureux et habile, c’était s’assurer de gros bénéfices.

Lorsque Du Guesclin revint à Paris rendre compte de sa mission et

prendre congé du roi, Charles V, l’embrassant devant toute sa cour,

s’écria que son brave Breton avait plus fait pour son service que s’il

lui eût gagné une province. Il disait vrai, les compagnies, en évacuant

la France, lui rendaient son royaume.

Sans perdre de temps, Du Guesclin réunit toutes les bandes et en

forma une armée considérable. Un assez grand nombre de volontaires

illustres se joignirent aux aventuriers, attirés par la réputation

de leur général et le désir de _faire armes_, comme on disait alors.

On vit accourir sous sa bannière le maréchal d’Audeneham, qui, peu

d’années auparavant, avait échoué dans une mission semblable à celle

où Du Guesclin venait de réussir. Le maréchal était alors prisonnier

sur parole du prince de Galles, et, à son exemple, maints braves

chevaliers, maltraités par la fortune dans la dernière guerre, se

mirent gaiement en route pour l’Espagne, dans l’espoir de réparer leurs

pertes et de regagner leurs rançons aux dépens de don Pèdre. Un prince

du sang royal, le comte de La Marche, ne dédaigna pas de s’enrôler

parmi cette troupe de hardis volontaires. Parent de l’infortunée

Blanche, il avait juré de tirer vengeance de son meurtrier. Le sire de

Beaujeu, également parent de Blanche, partit avec lui. Ils étaient les

seuls qu’un mobile purement chevaleresque conduisît en Espagne.

Toutes les bandes réunies s’élevaient à plus de douze mille hommes, la

plupart gendarmes, c’est-à-dire cavaliers pesamment armés. Les deux

tiers étaient Français ou Bretons, le reste Anglais, ou Gascons sujets

du roi d’Angleterre. Aucun de ces derniers ne s’était inquiété de

demander à Édouard III la permission de servir contre un prince allié

de la Grande-Bretagne. Alors chaque capitaine se croyait libre de louer

sa lance à qui le payait mieux, et les plus scrupuleux, en s’enrôlant

au service d’un chef étranger, stipulaient seulement qu’ils ne

combattraient pas contre leur légitime suzerain. Sir Hugh de Calverly

conduisait les bandes anglaises. Long-temps adversaire de Du Guesclin,

il était aujourd’hui son plus habile lieutenant.

A cette époque, l’équipement des hommes d’armes, Français et Anglais,

était fort supérieur à celui des Espagnols. On en voit la preuve dans

l’étonnement que causa à ces derniers la vue des armures en usage

parmi les guerriers du Nord.[488] Elles se composaient, au XIVe

siècle, de plaques d’acier ou de fer forgé qui recouvraient toutes les

parties du corps, et qu’on attachait par-dessus un pourpoint de cuir

épais, ou même quelquefois par-dessus une cotte de mailles, comme si

l’on eût voulu combiner et réunir les avantages du harnais moderne et

de l’ancienne panoplie. D’ordinaire, au moment du combat, les hommes

d’armes mettaient pied à terre et raccourcissaient leurs lances pour

les manier plus facilement.[489] On ne se servait guère des chevaux de

bataille, nommés _coursiers_, que pour la poursuite ou la retraite ;

quelquefois, mais rarement, pour faire une trouée dans la ligne

ennemie.[490] L’infanterie anglaise était la meilleure, ou plutôt la

seule de l’Europe. Armés de grands arcs en bois d’if, les fantassins

anglais s’abritaient derrière des pieux plantés en terre, et, protégés

ainsi contre la cavalerie, décochaient des flèches longues d’une aune,

auxquelles peu de cuirasses pouvaient résister. Telle était leur

réputation de dextérité, que, par allusion au nombre de flèches qu’ils

portaient dans leurs carquois, on disait sur la frontière d’Écosse

qu’un archer anglais tenait vingt-quatre Écossais dans sa trousse. Dans

les armées françaises l’arbalète était préférée à l’arc ; mais cette

arme n’était maniée avec adresse que par des étrangers, Génois pour

la plupart et chèrement soldés. Les meilleures armes, les meilleurs

soldats de France et d’Angleterre étaient rassemblés sous le même

drapeau dans la compagnie blanche. Leur tactique était aussi nouvelle

que leurs armures pour le pays qu’ils allaient envahir. Les Espagnols,

accoutumés à la guerre d’escarmouches rapides contre les Maures,

avaient adopté leur manière de combattre. Couverts de cottes de mailles

légères ou de hoquetons de toile piquée,[491] montés sur des chevaux

vifs et légers, leurs génétaires lançaient des javelines au galop,

puis tournaient bride sans se soucier de garder leurs rangs. Sauf les

ordres militaires, mieux armés et mieux disciplinés que les génétaires,

la cavalerie espagnole était hors d’état de résister en ligne aux

gendarmes anglais ou français. L’infanterie, composée des contingents

fournis par les villes et de paysans amenés par leur seigneur, n’avait

guère d’autre arme défensive qu’une rondache. Elle combattait avec des

zagaies ou des frondes, et n’était redoutable que derrière des rochers

ou des murailles. En plaine, elle ne pouvait disputer la victoire à des

soldats sans patrie, couverts de fer, également exercés à combattre

de près et de loin. Tout indiquait donc que l’entrée de la grande

compagnie en Espagne allait jeter dans la balance un poids irrésistible.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 117 / 163 题