Cependant les négociations continuaient avec beaucoup d’activité entre
les rois d’Aragon et de Navarre. Jusqu’au dernier moment, Charles
protestait contre l’entrée de la compagnie en Espagne. En France, il
avait appris à connaître les aventuriers, et, tremblant que ses états
ne devinssent le théâtre de la guerre, il ne cessait de conjurer Pierre
IV de les éloigner de ses frontières.[496] Le traité de Sos n’avait
été observé ni d’une part ni de l’autre, et le roi d’Aragon avait trop
de prudence pour donner des subsides à un allié d’aussi mauvaise foi
que le roi de Navarre. Son trésor, d’ailleurs, était épuisé par les
exigences de don Henri et des aventuriers, et il était hors d’état de
faire de nouveaux sacrifices. L’année précédente, il avait été réduit
à saisir et faire fondre les ornements d’or et d’argent renfermés dans
les églises, jusqu’aux calices et aux encensoirs, pour subvenir à la
solde de ses troupes.[497] En attendant, il s’efforçait d’amuser le
Navarrais par de nouvelles promesses. Il marchandait avec lui. Une
alliance déclarée étant trop chère, on en était venu à débattre les
conditions d’une neutralité partiale que Charles voulait se faire bien
payer.[498] D’abord il demandait que le fils aîné du roi d’Aragon
épousât l’infante de Navarre _sans dot_,[499] puis que Pierre IV lui
garantît ses états contre les attaques de la France ;[500] enfin,
et c’était sans doute là le point capital de la négociation, qu’en
considération de sa bonne volonté, on lui comptât 40,000 florins
d’or, subside dont le motif serait déguisé par la cession faite à
l’Aragon de quelques châteaux sans importance.[501] Bientôt le roi de
Navarre voyait qu’il était trop exigeant, et se rabattait à 20,000
florins.[502] De son côté, le roi d’Aragon consentait au mariage de son
fils,[503] déjà engagé avec plusieurs princesses par autant de traités
différents, promettait des subsides pour l’avenir, et publiait des
ordres pour interdire l’entrée de ses états à la grande compagnie.[504]
Je passe sous silence les serments échangés entre les deux princes,
et sans cesse renouvelés, car, chose étrange, on ne se lassait pas de
ces formalités qui ne trompaient plus personne. En même temps qu’il
traitait avec le roi de Navarre, Pierre IV envoyait à ses ambassadeurs
à Paris des instructions secrètes pour conclure une alliance offensive
et défensive avec la France, dont le but devait être la ruine du
Navarrais et le partage de ses états.[505] Ainsi, au moment où les plus
belles provinces de son royaume étaient aux mains de ses ennemis,
Pierre IV rêvait toujours la conquête de la moitié de l’Espagne. Mais
tout semblait possible avec les aventuriers pour auxiliaires. Don Henri
et le roi d’Aragon pressaient leur marche par de fréquents messages et
faisaient de grands préparatifs pour les recevoir. Des vivres et des
guides sûrs devaient les attendre aux passages des montagnes.[506] Tous
les bannis castillans et un corps de volontaires aragonais commandé
par le comte de Denia se rassemblaient sur la frontière de Castille.
Suivant une dernière convention signée à Saragosse, Pierre IV ne
devait pas prendre part personnellement à l’expédition. Il se tenait
prêt à profiter des premiers succès de don Henri pour ressaisir les
villes occupées par les Castillans dans le royaume de Valence. Ses
capitaines avaient ordre de pousser leur pointe jusque dans le royaume
de Murcie, et de s’en emparer s’il leur était possible, en vertu
du traité de partage conclu à Benifar et ratifié à Murviedro, puis
finalement à Saragosse. Persuadé que le salut de son royaume dépendait
entièrement de ce dernier effort, le roi d’Aragon n’avait reculé devant
aucun sacrifice. Son trésor était épuisé, mais il vendait ses biens
patrimoniaux,[507] et trouvait de nouvelles ressources pour solder les
douze mille mercenaires qui allaient décider du sort de la Castille et
de l’Aragon.
Ils parurent enfin, précédés de quelques journées par leurs chefs, que
Pierre IV reçut à Barcelone avec de grands honneurs. Dans un festin
qu’il leur donna, Du Guesclin s’assit à la droite du roi, qui avait à
sa gauche l’infant Raymond Berenger, son oncle.[508] Mais le Breton
n’était pas homme à se contenter de ces faveurs royales ; il venait
réclamer les subsides promis à ses troupes et en exiger de nouveaux.
Pierre s’était engagé à délivrer aux chefs de la grande compagnie
100,000 florins d’or, à la condition qu’elle traverserait ses états
sans y commettre de désordres. Il fallut ajouter à cette somme un
supplément de 20,000 florins.[509] Cependant les aventuriers, qui
avaient passé les monts dans le courant de janvier, se montrèrent
encore plus indisciplinés en Aragon qu’ils ne l’avaient été en France.
Se croyant déjà en pays ennemi, ils mettaient tout à feu et à sang
sur leur passage. Entrés dans Barbastro, ils pillèrent les maisons,
massacrèrent les bourgeois ou les mirent à la torture pour en tirer
rançon. Quelques-uns de ces malheureux, réfugiés dans la principale
église, essayèrent de s’y défendre ; les aventuriers mirent le feu aux
toitures et brûlèrent ainsi plus de deux cents personnes.[510]
Tout était permis à ces étrangers, et telle était l’épouvante qu’ils
inspiraient, qu’on leur savait gré comme d’un bienfait du mal qu’ils
ne faisaient point. Les sujets du roi d’Aragon s’adressaient aux
capitaines français et anglais pour obtenir des faveurs de leur maître,
et les recommandations peut-être intéressées de ces chefs étaient
toujours accueillies avec faveur.[511]